BOZENA - Page 1 - test Romain BALLIN Bożena Le postulat d’Euclide Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-108-8 Dépôt légal : Octobre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Pour toi 5 Prélude pour un requiem Sur le visage en berne du médecin il lut la chronique de sa mort annoncée. – 3 à 6 mois, peut-être un peu plus. Tout dépendra de vous, de votre envie de vous battre. Alors ce sera trois mois songea Bonneuil. Il n’y avait vraiment plus rien qui le retînt. Plus de raison de s’accrocher à la vie. Un foyer en train de s’émietter, une vie sans amour, des projets mort-nés à pleines brassées. Le tiercé perdant et dans l’ordre qu’on voulait. Alors, quand la vie n’est plus qu’une fonction respiratoire avec de l’agitation autour, la mort n’est rien. – Je me suis permis de prendre rendez-vous pour vous avec le professeur Bérault. Il vous recevra demain à 10 heures. – Est-ce vraiment utile docteur ? Pourquoi agrandir le trou de la sécurité sociale ? – Il y a toujours une chance, même si elle est infime, vous devez la jouer. 7 L’intonation n’y était pas. Il n’était pas très à l’aise le toubib. En temps ordinaire, il se montrait plutôt disert, n’hésitant pas à exécuter des croquis sur son bloc d’ordonnances. Par le passé, il lui avait dessiné le système cardio-vasculaire, une ptôse rénale, ainsi que la veine en spirale qui tenait les testicules à température constante, une sorte de climatiseur afin que les spermatozoïdes s’épanouissent. – Je suis désolé fit le toubib. – La mort fait partie de la vie et c’est même ce qui lui donne son intérêt. Son patient avait le fatalisme slave jugea le toubib. – Je vous dois combien docteur demanda Bonneuil ouvrant son chéquier. – 20 euros, cela n’a pas changé. – Il m’est déjà arrivé de payer 25. – Seulement si la consultation est après dix-huit heures. Bonneuil lorgna sur sa montre. – 17 h 45. Finalement, j’ai de la chance dit-il. * * * Quand Bonneuil rentra chez lui, il n’eut pas envie de parler. Cela faisait un moment qu’il ne s’exprimait plus qu’au compte-gouttes. Et puis d’abord, parler à qui ? Son fils n’était pas revenu de 8 la fac, sa fille enfermée dans sa chambre faisait la gueule pour une raison non identifiée, sa femme Bérénice se déclara fatiguée et annonça un début de migraine. Toutefois elle s’informa : – Et tes douleurs, qu’a dit le médecin ? Impassible comme un joueur de poker Bonneuil répondit : – Que je devais faire preuve d’un peu de patience que normalement je serai tranquille d’ici trois mois. – Trois mois c’est bien long fit Bérénice. – C’est une question de point de vue, moi je ne trouve pas. Bérénice haussa les épaules, intérieurement seulement, car elle souffrait également des trapèzes et des cervicales. Ce soir elle ne polémiquerait pas pour cause de céphalée force 6 sur l’échelle d’Ibuprofen. – Je vais me coucher. J’ai trop mal. Tu mangeras tout seul. Bonneuil leva la main signifiant que cela n’avait aucune importance. – Je t’ai préparé une tranche de jambon et une salade d’endives. Bérénice renonça à interpréter le mince sourire qui lacéra le visage de son époux. Endives ! Il aurait préféré des pissenlits, histoire de s’habituer. – Je vais me débrouiller, la rassura Bonneuil. Ne t’en fais pas. 9 Elle n’en attendait pas moins. Bérénice s’éloigna d’un pas de somnambule, puis disparut dans le virage à angle droit du couloir qui conduisait aux chambres. Bonneuil, lui, gagna le salon, se débarrassa de sa sacoche et de son blouson entre les bras d’un fauteuil, se servit un whiskey made in Ireland et se laissa couler dans l’autre fauteuil. Son cancer, il allait lui bourrer la gueule au pur malt. À peine Bonneuil était-il assis, qu’une boule de poil lui sauta dessus et entreprit de lui lécher le conduit auditif. C’était Baba le chien. Enfin, quelqu’un à qui parler. Baba appartenait à la race des bichons frisés ou plutôt ondulés. Théoriquement il était blanc, mais seulement dans l’heure qui suivait sa sortie du bain. Le reste du temps il ressemblait à un vieux balai O’Cédar dans les tons bis qui aurait capturé, mousse, brindilles, miettes de feuille mortes. Lorsqu’il jugea que l’oreille de son maître était propre, le chien logea son mufle plein de terre entre les mains de son maître. – Tu es encore allé à la chasse à l’oignon de tulipe devina Bonneuil. Baba miaula. Le chien avait la faculté d’émettre des sons d’arrière-gorge qui, à s’y méprendre, évoquaient des miaulements, voire les jours de forme des roucoulements. Une sorte de chien polyglotte en somme. Le chien était son seul confident. C’est lui qui avait su le premier pour la fée Bożena. Il allait avoir la primeur du cancer. 10 Bonneuil lui gratta le dessus de crâne et Baba ferma les yeux de bonheur. De sa main restée libre Bonneuil récupéra son verre de whiskey et lampa une gorgée afin de s’instiller du courage. – Tu sais mon bonhomme, je vais bientôt partir en voyage, mais cette fois-ci tu ne m’accompagneras pas. Là où je vais, les chiens ne sont pas admis. Et puis tu ne pourrais même pas te faire les dents sur mes os, j’ai l’intention de me faire incinérer et faire disperser mes cendres au rayon livres de la FNAC. Comme s’il comprenait, le chien se mit à couiner. – Mais non, ce n’est pas un drame, c’est un simple passage de l’état solide à l’état gazeux. Si jamais je me faisais enterrer, tu serais bien capable de lever la patte sur ma tombe, car tu ne respectes rien. Tu es bien un chien sans dieu ni maître. Baba interpréta un pot-pourri de miaulements et roucoulements. – Je dis bien sans dieu ni maître poursuivit Bonneuil, car je ne suis pas ton maître mais ton papa, ton papa préféré. La nouvelle de sa mort programmée produisait sur Bonneuil un curieux effet euphorisant. Pourtant il avait bien capté l’information. Dans trois mois ça serait fini. Mais ça n’avait aucune importance. Ça représentait qu’une longue litanie de jours sans intérêt, de ratages et d’échecs, de vains espoirs. – D’abord on ne devrait pas espérer lâcha Bonneuil à voix haute. 11 D’un jappement, Baba l’encouragea à poursuivre : – L’espoir est la laisse de la soumission. Le chien remua la queue, car il avait relevé le mot laisse qui sous-entendait peut-être l’imminence d’une promenade. Bonneuil se méprit sur la signification de la manifestation caudale du bichon. – Je sais, cette phrase a de la gueule mais elle n’est pas de moi, de Raoul Vaneigem. Tu ne connais pas. Un situationniste. 68. Les Enragés de Nanterre. Tu n’étais pas né. Moi si, et déjà en train de mourir. Car c’est là toute l’absurdité de la vie mon pauvre pépère. On vient au monde pour mourir. Quelle connerie ! Bonneuil finit son verre et s’en resservit un petit. Il ne risquait rien. Son cancer prendrait sa cirrhose de vitesse. 68. Encore un regret. Il n’avait rien compris à ce qui se passait. Pour lui ce n’était que Guignol qui rossait les gendarmes et il n’était pas monté dans le train. Près de trente-cinq ans plus tard, il continuait de s’en vouloir, même si le train avait fini sur une voie de garage du côté de Grenelle, après avoir failli sortir des rails. 68 était à ranger dans la vitrine des révolutions trahies. Bonneuil gratta encore un peu plus fort le chien entre les oreilles ce qui lui arracha une plainte rauque proche du cri d’orgasme. 12 – Je ne sais pas si j’aurai le temps de voir flotter le drapeau noir sur l’Élysée, sauf à ce que j’aille l’y accrocher moi-même. La révolution, il l’attendait toujours et la désirait farouchement sociale et libertaire. Voir le drapeau noir flotter sur l’Élysée était devenu une idée fixe depuis qu’il avait dépassé le cap de la cinquantaine. Bonneuil paraissait frappé d’une curieuse andropause qui lui faisait monter des bouffées d’anarchie. Depuis on le voyait marcher dans toutes les manifestations où flottait le drapeau noir et scander, ni dieu, ni maître, ni état, ni patron, une seule solution la révolution. Son entourage avait noté d’autres symptômes comme notamment l’apparition d’une queue-de-cheval et une crise de boulimie livresque. Il s’était mis à dévorer les écrits des grands anciens, Proud’hon, Bakounine, Kropotkine et tous les autres, tous ceux qui avaient la subversion entre les oreilles. Il avait calé devant Stirner. « L’unique et sa propriété » lui était tombé des mains à plusieurs reprises. Le chien approuva. Et puis, d’abord avec sa vision achromatique qu’il soit noir ou rouge ou vert il n’aurait pas fait la différence. En plus, d’aucuns bien informés prétendaient que le noir n’était pas une couleur. Sur le guéridon, Bonneuil aperçut une enveloppe frappée du logo d’une maison d’édition. Il ne l’ouvrirait pas. Il savait ce qu’elle contenait. Son manuscrit n’était pas retenu. Malgré toutes ses 13
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