Des petits chefs pleins d'assurances - Page 1 - test Michel VALRAS Des petits chefs pleins d’assurances Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de coeur 75008 Paris – 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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A Christine A Valérie A Marc AVERTISSEMENT Ce livre est une œuvre de fiction inspirée de faits réels. Pour l’écrire, l’auteur s’est servi de son expérience de 36 années dans des entreprises d’Assurances. Il revendique l’exercice de la liberté de création chaque fois que cela a été nécessaire pour mieux exprimer la violence des faits réels car avec les mêmes faits, un autre en aurait donné une autre interprétation et aurait eu une autre vision. « Le sous-chef est absent du bureau : j’en profite Pour aller au café le plus proche au plus vite. J’y bois à petits coups, en clignotant des yeux, Un mazagran avec deux doigts de cognac vieux Puis je lis – et quel sage a ses excès résiste – Le Journal des débats étant orléaniste. Quand j’ai lu mon journal et bu mon mazagran Je rentre à pas de loup au bureau : mon tyran N’est pas là, par bonheur, sans quoi mon algarade M’eût valu les brocards de plus d’un camarade. » Paul Verlaine, Album Zutique, in Œuvres poétiques complètes, éd. de la Pléiade I Le trou à rat C’est le fond, l’ultime injure. Jeté dans un trou, un trou à rat. Au sous-sol d’un immeuble bourgeois de la rue Arthur Rimbaud dans le 9ème arrondissement de Paris. A la Très Grande Assurance, les placards ne leur suffisent plus ! Je suis dans un bureau au niveau de la rue, le nez sur le macadam ou plutôt en dessous. Je me mets sur la pointe des pieds si je veux voir les ménagères traînant de lourds sacs à provisions revenant des Grands Magasins. Un clochard aviné veille devant la fenêtre barreaudée et harangue les passantes qui ne lui donnent pas de pièces de monnaie. Les injures pleuvent : « Une petite pièce pour manger ! Elles ne me regardent même pas… Salopes ! Dégueulasses ! Une pièce, une pièce… ». Au loin, des prostituées âgées essaient d’attirer les cols blancs qui ont fini leur travail, la nuit tombée. Un collègue avait répondu à l’une d’elles qui l’engageait à monter avec elle : « Je travaille à la T.G.A. Je n’ai donc pas les moyens. » « Ah bon, je comprends. ». Et elle ne l’avait plus sollicité. 13 A l’intérieur de mon trou, un ordinateur cassé traîne sur mon bureau ; un tableau de papier, souvenir de mes années de formateur de cette compagnie d’assurances, décore le local. Même lorsqu’il fait beau, la lumière n’entre pas ; seule, l’odeur du clochard par le soupirail. Je suis puni. Je suis entré dans les assurances par hasard, j’y suis resté par paresse. J’ai grimpé les échelons jusqu’en haut, mais je suis redescendu très vite et très bas, dans ce sous-sol où je suis puni… Depuis longtemps le téléphone ne sonne plus, je suis oublié. Tout me fait penser à une cave. Manquent les rats et encore, avec le clochard cela ne tardera pas… Certes, je peux toujours entrer et sortir librement à toute heure, sans aucun contrôle et je suis toujours bien payé, pour ne rien faire. Je suis oublié, je n’existe plus… Dans cette filiale informatique de la T.G.A, créée pour vendre des logiciels éducatifs, où la direction m’a exilé, loin de la tour qui est le centre des activités, je reviens, ironie singulière, près du bureau où, quelques années plus tôt, j’étais le patron de la formation d’une autre société d’assurances internationales et d’où mon regard pouvait embrasser par une grande baie vitrée la perspective de deux rues qui se croisent, envahies par la foule. Maintenant, je suis dans ce sous-sol, isolé. Le directeur général, Manuel Milord, m’a confié à ses adjoints dont un général à la retraite, militaire comme il y en a tant dans les compagnies d’assurances où ils sont appréciés pour leur discipline, leur manque de créativité, leur prestance et leur réputation d’honnêteté. Ce général joue au commercial. Sa secrétaire que je vais voir de temps en temps comme un plongeur remonte des profondeurs pour respirer, prend des 14 rendez-vous, omniprésente par son bavardage, sa corpulence, son assurance. Lorsque je m’évade de mon bureau et donc quitte mon clochard, pour aller au secrétariat prendre le peu de courrier que je reçois encore ou pour aller à la machine à café, je rencontre dans l’escalier ou dans les couloirs le gros et imposant Weimar, ancien directeur lui aussi remisé dans cet immeuble. Il me regarde sans me voir, son œil est vague. Nous ne nous saluons pas, feignant l’ignorance, honteux de nous retrouver dans cet endroit, sans avoir eu d’explication. Nous ne nous connaissons pas. Nous sommes l’un et l’autre bannis, devenus inutiles… Ce n’est pas encore la maison des morts mais avec de l’imagination… Hélas ! Celle-ci ne m’a pas quitté et me tourmente. C’est une descente dans le néant, la dépression, la solitude, certains se sont suicidés à la T.G.A. pour moins que cela. Je n’ai plus besoin de faire semblant d’écrire, de travailler, les dossiers sont vides. Personne ne se soucie de moi, sauf le clochard, même le ménage n’est pas fait… Pas la peine ! Le président est venu récemment visiter l’immeuble, guidé par Monsieur Milord. Cette filiale d’enseignement assisté par ordinateur l’intéressait. Sa visite était annoncée, même moi j’avais été prévenu alors que j’étais de passage au premier étage au secrétariat. Les bureaux devaient être nettoyés, rangés, aucun livre, aucun papier ne devait traîner. Pour le mien, c’était facile mais je m’appliquai à ce que tout soit propre, impeccable. J’étais prêt pour 17 h. A 19 h, je sortis pour m’enquérir de sa venue. Je trouvai un collègue à l’étage qui me dit qu’il était parti depuis longtemps. Il s’était arrêté au rezde-chaussée car monsieur Milord lui avait dit qu’il n’y 15 avait plus rien à visiter au sous-sol, au cas où j’aurais pu me plaindre. Je n’étais pas montrable : « Circulez, rien à voir, seulement des rats, des fantômes… ». Et si on retrouvait des squelettes de collaborateurs ? J’ai le temps de chercher les raisons de cette chute, de cette déchéance. Les prémices, les signes, les étapes de la descente. Là-haut, à l’étage, des jeunes, filles et garçons fraîchement sortis des grandes écoles, s’affairent, modernes esclaves dans des boxes, derrière des ordinateurs, les yeux fatigués. Ils créent des cours d’anglais ou de mathématiques. Ils travaillent dur pour des salaires de misère. Un petit chef les surveille. Ils doivent donner le maximum de leur jeune savoir, de leur intelligence. Leur œuvre ne portera pas leur signature mais celle de Manuel Milord qui récupère tout le bénéfice de leur labeur comme il l’a fait avec moi : ce sont les nouveaux nègres. J’ai été avant eux l’initiateur de cette nouvelle formation qui se développe à la T.G.A., le pionnier de ces cours qui ont valu à monsieur Milord, le patron de l’informatique, sa fulgurante ascension qu’il me fait payer cher au cas où je viendrais à lui rappeler qu’il me le doit. C’est ainsi que je passe des mois dans ce trou, essayant de survivre. J’ai peur ; je me suis toujours senti comme un Candide, perdu parmi ces êtres étranges, ces commerciaux de l’assurance-vie, au langage, aux mœurs bizarres. Pendant toute mon enfance j’entendis mon père, en bon intellectuel, parler des vendeurs avec dédain, considérant le monde du commerce comme indispensable mais peu fréquentable. Malgré ma bonne volonté je ne pus jamais m’intégrer vraiment. Je me sentais fragile, étranger, toléré 16 mais jamais adopté. A la moindre difficulté, mes réticences étaient perçues par les collègues et la hiérarchie. Je ne serai jamais des leurs et la menace de l’exclusion pesa toujours sur ma tête. Lorsque j’ai vraiment besoin d’air, lorsque le découragement m’atteint, que la solitude et l’ennui me pèsent trop, je me réfugie au bout de la rue. Montant des marches, je me retrouve dans l’église Jean XXIII, illuminée où une messe a lieu toutes les heures. La foule, anonyme, noirs, jaunes, blancs, jeunes, vieux, pauvres, riches, clochards confondus, cherche, en silence, du réconfort. Ces dizaines de cierges dans la pénombre m’apportent la paix. Je m’assieds et reste immobile devant la statue de Marie. Contre l’angoisse, le désarroi, je cherche une aide dans cet îlot de sérénité, un rempart contre la mesquinerie, la lâcheté, l’injustice, la ruse, l’inhumanité de petits chefs du monde sans Dieu de la grande entreprise. Ou alors, je vais me réfugier, non loin de là, à la Table d’Hôtes de chez Vincent, restaurant de fruits de mer. Un rond lumineux, autour des plateaux de crustacés et d’huîtres, est pris d’assaut par les riches veuves venant après leurs courses, par des assureurs venus entre collègues, des retraités désœuvrés ou des couples qui se retrouvent. Tous, entre la dégustation de deux huîtres, parlent et racontent des pans intimes de leur vie, enhardis par l’anonymat. C’est aussi une sorte de messe, avec ses rites, ses règles, ses légendes, ses fidèles et ses moments de recueillement ponctués du bruit des casse-noix et de la mastication. Certains jours, peut-être plus propices, nous avons droit à de véritables confessions révélant des vies compliquées 17
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