Espaces ruraux en mutation - Page 1 - test Alain de L’HARPE Espaces ruraux en mutation L’Avant-pays haut-savoyard Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-143-9 Dépôt légal : Octobre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Avant-propos Pourquoi ce livre ? De par nature, nous avons ressenti l’envie de faire partager mon analyse du fait rural qui, à mon sens, a été un peu trop vite éludé pour ne pas dire sacrifié sur l’autel de l’amalgame, à notre avis fâcheux, sur le plan culturel, liant la géographie rurale à la géographie urbaine. En effet, si d’aucuns pensaient que de poursuivre dans la voie d’une « (…) géographie de la différence dissociant le rural de l’urbain par sa densité, ses habitants, ses activités, ses paysages, ses modes de vie (…) était une grave erreur de trajectoire » (Bailly, in Sciences Humaines N° 4, 1994, p. 42). À ce propos, nous souhaiterions ici apporter des nuances dans l’étude du fait rural. Sans nier les liaisons étroites entre les dynamiques urbaines et le reste du territoire, nous mettons en exergue que bons nombres de facteurs culturels, nous font pencher pour une analyse distincte du fait rural et du fait 7 urbain dans leur particularisme. En effet, l’activité agricole dans le monde rural fait rejaillir des entités culturelles, visibles et invisibles, permettant encore de distinguer le rural de l’urbain. Même si les agriculteurs ne représentent plus qu’un petit nombre en pourcentage, ce sont eux qui continuent à modeler l’espace agricole, que l’on considérera comme une composante, une frange de l’espace rural à proprement parler. La recherche d’éléments « sensibles » replacés dans leur contexte me semble importante dans l’analyse d’une société rurale certes de plus en plus urbanisée mais qui, dans le contexte de l’Avant-pays haut-savoyard, conserve encore bons nombres d’éléments ruraux ; nous nous attacherons à le démontrer ici. Copponex, juillet 2007 8 Préface La route Annecy Genève – celle que j’ai l’habitude de parcourir plusieurs fois par semaine – traverse un pays montueux et verdoyant que les géographes, dans leur souci d’identifier des territoires, nomment, faute de mieux et dans une vision généralisante, « Avant-pays Savoyard ». Qu’est-ce qu’un « Avant-pays », sinon cette marge qui entoure le « Pays » ? Est-ce alors simplement un espace que l’on traverse pour se rendre au « centre » ? Ce que font d’ailleurs – dans le cas qui nous intéresse ici, dans cette partie d’Avant-pays qui s’organise autour de Cruseilles – beaucoup de travailleurs urbains attirés par les deux pôles économiques d’Annecy et de Genève, voire beaucoup de travailleurs pressés de quitter la grisaille nordique pour les littoraux ensoleillés du Midi. Est-ce simplement un « corridor » ? Assurément pas. Et ce n’est pas un des moindres mérites d’Alain de L’Harpe de nous le rappeler. C’est un territoire au sens profond du terme, c’est-à9 dire une trame de lieux habités par des hommes. Un territoire habillé à la mode rurale, mais soumis aux incessantes sollicitations du monde urbain et de la « mondialisation ». Il fallait toute la finesse d’observation d’un vrai géographe, et toute sa connaissance intime du terrain, pour nous rendre ce contenu vécu, vivant, de la forme, sans lequel il n’est pas de véritable connaissance des hommes dans leur environnement. Alain de L’Harpe a réussi son pari. Sans négliger les aspects purement matériels et structurels, il nous invite à lire dans le paysage et les comportements, les profondes mutations qu’a connues la société locale dans ces années charnières de l’Après Deuxième Guerre Mondiale. Mutations sociales, mutations culturelles. L’originalité du travail tient beaucoup de ce second aspect. Et c’est avec un réel plaisir qu’il entraîne le lecteur des « vogues » aux boîtes de nuit, de la symbolique de la terre à l’aménagement de la salle de bains, en passant par l’architecture rurale et l’aménagement du territoire, sans oublier l’agriculture et les agriculteurs, fondements toujours présents – même s’ils peuvent être parfois minorisés et en partie « acculturés » – d’une véritable identité rurale. Et c’est peut-être à ce niveau que la recherche d’Alain de L’Harpe me semble particulièrement importante. Au-delà des approches contemporaines et des discours qui voudraient nier l’existence d’un fait rural distinct de l’urbain, il nous montre qu’au sein 10 même de notre société occidentale « urbaine et industrielle », en cette fin du XXe siècle, et malgré toutes les influences « acculturalisantes » de la ville, se profile toujours, au plus profond des comportements et des mentalités, une manière d’être « rurale » fondée sur une identité « agricole ». Comment identifier cette manière d’être dans un monde en mutation ? Que signifie-t-elle aujourd’hui dans l’environnement campagnard ? Quel genre de « mutant » sera l’agriculteur de demain ? Autant de questions sous-jacentes à ce travail et qui passionnent. J.-C. Vernex Professeur honoraire à l’Université de Genève 11 Introduction Le monde rural a changé, ceci n’est pas une révélation, toutefois nous avons tous été plus ou moins spectateurs de ces changements socioéconomiques que nos campagnes ont connus depuis plus de trente-cinq ans. Le petit paysan de jadis, sa faux sur le dos au détour d’un chemin, descendant d’une lignée de paysans auxquels il doit son savoirfaire, sa culture propre et intégrante au groupe, est aujourd’hui une image qui appartient au passé. Mais quelles ont été les raisons précises de ces mutations dans le milieu agricole ? C’est ce que nous allons chercher à comprendre en partant d’une analyse socio-économique de la société globale, afin de saisir les conséquences socioculturelles qui en ont découlé. Nous verrons comment l’industrie et la politique ont déterminé les profondes mutations de l’agriculture d’après-guerre en France. En effet, à partir de la fin des années cinquante, on a rattaché de 13 plus en plus l’agriculture aux autres secteurs économiques avec deux préoccupations essentielles : la productivité et la rentabilité. Profitant de ces restructurations socio-économiques, la société de consommation, liée le plus souvent à l’industrie et aux intérêts économiques tout puissants, comme nous le verrons, voit le jour. En fait, à chaque époque a correspondu un environnement socioculturel différent et des grands tournants ont déjà eu lieu au XVIIIe siècle par exemple. Toutefois le monde rural et ses valeurs culturelles n’ont jamais subi de « chocs » aussi profonds. C’est l’industrie, les règles des marchés mondiaux, le capitalisme qui a bouleversé le monde rural. « L’agriculture a connu depuis la dernière guerre une profonde mutation. Activité autonome jusqu’alors, en symbiose avec les cycles naturels, elle est devenue un des principaux débouchés pour l’industrie. Des critères économiques comme la rentabilité ou la productivité ont été désormais les objectifs prioritaires de l’agriculture. Pour survivre, le paysan s’est vu contraint d’entrer dans le cycle de la mécanisation. Au travers de sa dépendance vis-à-vis des infrastructures qu’il doit acquérir, c’est un nouveau rapport à la terre qui s’établit » (Hussy, 1991, p. 53). Ainsi cette rationalité économique est aussi, bien sûr, synonyme d’un nouveau genre de vie et de 14 nouvelles normes culturelles qui font ainsi irruption dans une société plutôt traditionnelle. À ce stade, nous faisons l’hypothèse suivante : une culture rurale doit exister mais comment l’identifier formellement ? C’est ce que nous allons chercher à analyser. En effet, nous verrons que le monde rural a connu, en l’espace de quelques décennies, un choc culturel assez fortement ressenti par les populations et dont les conséquences sur les représentations et les genres de vie ont été significatifs. Nous verrons si la culture rurale a survécu et dans quelle proportion. D’ores et déjà, on peut dire que le monde agricole garde un certain nombre de spécificités propres, tout d’abord celles liées au métier et à proprement parler, souvent héritées de pratiques anciennes et transmises de générations en générations, ainsi que de valeurs traditionnelles, elles aussi héritées d’un lointain passé et qui sont encore présentes. Spécificité aussi liée à un terroir, à une région, donc aussi à des racines. Il faut parler ici d’une certaine permanence d’éléments qui font que, malgré les importants changements, la ruralité existe. Ceci sera notre postulat tout au long de cet ouvrage. À ce propos, il faut rappeler que les jeunes agriculteurs ont été les premiers à accepter la modernisation en invoquant alors une certaine 15
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