Avec le temps, va, tout s'en va - Page 1 - 3 Avec le temps, va tout s’en va 5 Annie-France Gaujard Avec le temps, va tout s’en va Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2010 6 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-3848-5 Dépôt légal : Juin 2010 © Annie-France Gaujard L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 9 A mes enfants… « Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage Traversé ça et là par de brillants soleils… » 11 Peut-être a-t-on halluciné de tout ? Et pourtant, ils existent. Et pourtant, ils se battent et vivotent. Ils survivent et ils sont là, dans la poitrine ou sur le papier, en rang… Les mots sont l’émotion. Arnaud Gruest 13 PROLOGUE Le car arrivait enfin à Paris, place d’Italie. Quatre heures de route avec des arrêts tous les trente à quarante kilomètres environ au moyen d’un de ces vieux cars poussifs, tels qu’il en existait encore en 1972, peu confortables et parfumés d’une odeur tenace de diesel donnant la nausée. Il était préférable de prévoir un large sac en papier… au cas où ! Il partait de Saint-Fargeau dans l’Yonne et, passés les nombreux villages, s’engageait sur la N7 en frôlant les quatre-vingts à l’heure. La majorité des passagers se composait de travailleurs dont la descente graduelle allégeait le car au fur et à mesure de son avancée vers la capitale. Aude l’avait pris à l’arrêt habituel, devant le café « Le soleil qui luit pour tout le monde », pourvu d’une vaste salle sombre en contrebas de la chaussée et de fenêtres à ras du trottoir. C’était le retour des vacances d’été. Départ de Rogny. Là, se trouvait la maison de ses grands- parents, son refuge, son antre. Mais pour l’instant il lui fallait oublier ces deux mois d’oxygène et penser à la rentrée scolaire de l’établissement privé où elle enseignait. 14 Sa fille Sarah, petit phénomène de deux ans, s’était endormie et se faisait de plus en plus lourde sur son flanc gauche. De sa bouche entrouverte coulait un filet de salive dessinant une auréole sur son chemisier. Le chauffeur arrêta le moteur d’où échappa un chuintement fatigué. Aude descendit péniblement les hautes marches lissées du car. Il faisait frais pour une fin d’août et, le temps de récupérer sa valise, elle enfila son cardigan de laine rayé vert et bleu englobant Sarah sur le côté. Elle espérait vivement la venue de son mari. 21 heures ! La faim et la fatigue lui sapaient complètement le moral. Que faisait-il ? Peut-être n’avait-il pas reçu sa lettre ? Elle décida d’attendre encore un quart d’heure avant de chercher un taxi mais elle ne tint pas jusque là et s’engouffra dans la première voiture en stationnement, inquiète et brisée. – Rue Vaugirard – Nouveau, dans le quinzième. – Ça roule, ma p’tite dame. Sarah ouvrit un œil noir, chassa une mèche rebelle et murmura : – Où est mon dodo ? – Dans la valise, tu l’auras bientôt. Rendors-toi ma puce ! Pendant la demi-heure de trajet, elle chassa toutes explications tragiques pour ne retenir qu’un souci de courrier. Ils arrivèrent devant l’immeuble. Aude leva la tête : pas de lumière à la fenêtre du premier étage ! La façade grise, alourdie de sculptures, l’accueillait méchamment. 15 Déséquilibrée par Sarah qui s’accrochait à elle de ses petits bras potelés, elle monta l’escalier péniblement, posant la valise à chaque marche. Elle mit fébrilement la clé dans la serrure. Pas un bruit… L’appartement était vide de toute présence humaine. Elle parcourut les trois pièces : personne. Hébétée, elle coucha sa fille sans même la changer. Dans la chambre, le lit était fait, l’édredon faisait son dos rond habituel, les taies d’oreiller bordées de dentelle blanche semblaient en visite. Elle ouvrit l’armoire à la glace biseautée. Seuls ses vêtements pendaient tristement sur les cintres de bois. Elle se traîna jusqu’à la cuisine à la recherche d’un grand verre d’eau fraîche. Une enveloppe traîtresse l’y attendait. Elle l’ouvrit : – Ma chérie, j’ai décidé de changer de vie. Je te laisse de l’argent pour voir venir. Laissons du temps au temps… La tristesse laissa place à la colère devant cette dernière phrase du pape Jean XXIII, devenue cliché. Aude déchire le petit mot et jette les morceaux dans la poubelle plastique sous l’évier. En les regardant s’éparpiller sur les ordures, elle pense qu’une tranche de vie vient de rejoindre l’auteur de la missive. Sa silhouette menue traverse le salon et s’abat sur le divan de velours rouge. Elle essaye de comprendre. Son regard parcourt la pièce encombrée d’objets chinois. Deux grands vases noirs, ornés de fleurs nacrées entrelacées, trônent sur un buffet kitsch. Une table basse, laquée, supporte un plateau de verre avec un service à saké. Sa mère n’a décidément aucun 16 goût ! Ils n’auraient jamais dû venir vivre avec elle à la mort de René, son père ! A cette évocation, ses grands yeux beiges en amande s’emplissent de larmes. Elle revoit d’un trait la scène du café où ils sont attablés avec son mari Samuel. Elle est enceinte de Sarah. René se fait une telle joie d’être bientôt grand-père. Samuel parle de ses projets, René plaisante. Tout à coup son visage, envahi d’une pâleur extrême, se fige ; son corps s’affaisse sur la banquette. Les images défilent : le car de police et sa sirène lugubre, les secousses infernales dans le fourgon, la prise en charge de son père inanimé par des ambulanciers pressés, et la question monocorde du responsable de l’accueil : – Qu’est-ce que j’inscris comme cause de décès ? Samuel en colère explique qu’elle est enceinte, reproche le manque de tact. Aude s’évanouit. Elle ressurgit sous le regard bovin d’une infirmière qui lui flanque de petites gifles et lui balance cette phrase fatale : – On ne pouvait rien faire, c’est une rupture d’anévrisme ! Aude s’efforce de chasser les souvenirs. La douleur est trop intense. Pliée par une barre à l’estomac, elle se recroqueville sur le divan après avoir glissé sous sa tête un coussin, revêtu de fausse fourrure. Ses paupières se ferment sous la densité des émotions. Elle s’endort en récitant mentalement le quatrain de sa composition, placé sur la tombe : 17 « Toi, l’ami, le confident, le père Ma moitié restée en terre, Qui m’a ôté le sel de la vie, Je te pleurerai à l’infini. » Ce n’est plus qu’une toute petite fille…
Avec le temps, va, tout s'en va - Page 1
Avec le temps, va, tout s'en va - Page 2
wobook