Mémoire vagabonde, Johanna Walcker - Page 1 - Extrait : " En contrepoint les vents du sud leur parlent de désirs et de langueurs sans nom. Sous leur archet brûlant des pays se racontent, des terres écrasées de lumière, des champs roussis d’automne, des récits de couteaux qu’on affûte la nuit." Johanna Walcker Mémoire vagabonde Histoires brèves Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-213-5 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 1 Le déjeuner de famille Un soleil argenté filtrait entre les planches disjointes des vieux volets de bois. Dans la vigne vierge, déjà, les oiseaux menaient leur tapage. C’était bon de dormir encore et de savoir, sans se le dire, que l’on était dimanche matin et que l’on pouvait s’étirer au creux du lit tiède, sans redouter la sonnerie du réveil qui, toute la semaine, vous perfore brutalement les tympans. Bon, de lover son dos, ses fesses, dans le creux offert du corps de Michel qui dort en chien de fusil, le nez dans les cheveux de sa femme. Pendant ce demi-sommeil, elle bute désagréablement sur une opacité têtue qui oppose un terme aux divagations heureuses de la somnolence. Mais quel est donc l’événement fâcheux qui l’attend aujourd’hui alors qu’elle se sent tellement en accord avec le dehors qui pénètre dans la chambre par toutes les fentes de la vieille maison, tellement en accord avec ce sommeil d’homme dans la chaleur des cuisses et des bras abandonnés, avec ces minutes qui délicieusement s’étirent ? Et soudain surgit la mémoire avec le rappel des réalités. Zut, zut, et zut, c’est aujourd’hui que la belle7 mère vient déjeuner. Oh ! Cette remontée brutale des douces profondeurs oniriques, cette irruption verticale dans le présent ! Et l’heure tardive, les courses à faire, la maison en désordre ! Tout le monde dort encore. Et mon shampoing…Un moment le découragement menace de prendre le dessus. Rester muette et sourde à la marche du temps, enfouie auprès du gisant tranquille, attendre dans la tendresse végétative de la chair que la journée s’efface et n’ait jamais lieu…la tentation est immense de se fermer les yeux et l’esprit. Michel grogne faiblement. Lui aussi repousse et retarde le moment où son refus animal va se muer en résignation civilisée. D’un mouvement disloqué d’étoile de mer, il efface la trace de Catherine sur le drap et prend possession de toute la surface du matelas. De ses jambes, de ses bras rivés au lit, il s’agrippe à la nuit tiède de l’oreiller, à l’odeur qui flotte encore de la chevelure de sa femme. Une fureur domestique a remplacé la léthargie heureuse de Catherine. Tout faire à la fois, au plus vite, ranger, ameuter les enfants, éplucher le concombre…Il y aura certains perfectionnements auxquels on sera obligé de renoncer en cours de route, comme de cirer les tomettes de la salle à manger par exemple. Car l’heure tourne, tourne, et l’on s’est levés tard. Michel est de mauvaise humeur comme chaque fois qu’il se prépare à rencontrer sa mère, sa mère flanquée du compagnon ringard et squelettique. En vérité avant qu’il n’apparaisse dans la vie de la belle-mère ç’avait été bien pire encore, puisque durant de longues années elle était restée seule, n’ayant qu’eux pour exutoire. 8 Pour se donner du courage, Catherine évoque mentalement cette dure époque, exhorte son mari à prendre son parti de cette journée qu’elle-même redoute et déteste d’avance. Et justement aujourd’hui, un jour de plein soleil, l’un de ces rares dimanches que l’on aurait pu passer dans le jardin, tranquilles, presque nus, à rêvasser, à s’émerveiller des enfants. Au lieu de cela c’est le ménage à cent à l’heure, la contrainte des vêtements – et pas n’importe lesquels – car il faut faire honneur à l’invitée, être élégante. Mais élégante à la façon qui plaît à la belle-mère : se déguiser en dame les hommes, ma petite fille, ils aiment les vraies femmes. Surtout pas trop de fantaisie faut pas faire des originalités, ça les lasse. Et puis c’est aussi ce menu qui l’ennuie, toujours le même car la belle-mère n’aime rien d’autre que le poulet, le poulet uniquement rôti, le poulet qui se répand dans toute la maison, qui laisse le four graisseux. Et les éternels avocats en entrée, avec les boîtes de crabe qu’elle ne manquera pas de réclamer, et les tubes de mayonnaise. Il fait si chaud déjà, que Catherine s’en écœure par avance. Dehors, les pâquerettes s’élancent à tue-tête, avec les véroniques et leur doux regard bleu, un petit lac de véroniques juste devant la cuisine, défiant la montre et proclamant que Michel n’aura pas le temps de tondre la pelouse, cette palette champêtre vibrante de tiges frêles, de graminées et de clochettes. Catherine se réjouit silencieusement de la chance qui leur est octroyée d’échapper au massacre bruyant de la tondeuse et au gazon coiffé en moquette rase. Bien forcés d’attendre un jour de plus. C’est toujours ça. Et tant pis pour les critiques de la belle-mère. 9 Les enfants traînent en pyjama, et personne ne vient lui donner un coup de main. Ça n’avance pas. Catherine, au fond d’elle-même, sent ses efforts pour arborer une belle humeur, se muer en nervosité réprimée. Il est presque midi et rien n’est prêt. En petite culotte devant ses fourneaux, elle rame sans avancer, entravée de courants contraires de par la mauvaise volonté des objets qui retardent chacun de ses gestes. Pour laver la salade dans l’évier encombré de casseroles il faut d’abord faire la vaisselle de la veille, mais la place pour tout poser est jonchée de victuailles. Ah ! Que la lumière au dehors est éclatante, invitante ! Et voilà que retentit la sonnette. Un coup d’œil à la pendule et Catherine révoltée s’exclame : « Non mais déjà ! Il est midi ! Déjà là ! Oh ! C’est vraiment pas possible à la fin ! ». Personne n’a couru ouvrir. Catherine attrape une jupe au cintre de l’entrée, se bat avec la fermeture éclair, les doigts encore constellés du mica des coquilles d’œufs brûlants. L’odeur de la poudre de riz envahit le couloir, dans la cacophonie des voix redoutées. La crécelle de la belle-mère mouline l’espace et attaque d’emblée la cervelle de Catherine. Perfide, la migraine lovée au fond de son être depuis les heures tièdes du matin se tient prête à bondir. Elle en sent à ses tempes l’alarme avant-coureuse. Hier soir, en fait…La conscience de Catherine repousse le souvenir de sa soirée solitaire, cette longue veille dans l’attente de Michel qui tardait tant à revenir. Quelle heure pouvait-il être quand il s’est glissé dans le lit, subtil comme un chat, n’effrayant pas même les mauvais rêves qui revenaient comme 10 des vagues ? Il s’était coulé dans la chambre sans un frôlement, sans ombre sur les volets. La migraine refrénée s’élève doucement en spirales dans le crâne de Catherine, décuplée par les sonorités de rocaille vocale de la belle-mère endimanchée, proprette, j’avais un gentil petit nez quand j’étais jeune, tandis que chuinte et susurre l’autre gosier, celui du compagnon au visage pointu, au long nez tombant. Ses épaules osseuses ramenées vers l’avant évoquent un portemanteau. Sa voix est truffée de déglutitions difficiles, de respirations impudiques arrachées aux muqueuses encombrées. Puis vient le choc des lunettes, froides, dures, contre sa joue et contre ses sourcils. Max, chaque fois la cogne par en haut tout en l’humectant par en bas de ses lèvres aspirantes et molles. Catherine pratique sa gymnastique mentale, maîtrise ses réflexes, se répète la phrase qui est censée la sauver de tous les petits haut-le-cœur qui la guettent : si Max n’était pas là, il faudrait la voir plus souvent. Il est gentil avec elle, c’est le principal… Déjà le ventre de la belle-mère se colle au sien. Le joug des bras se noue à son cou, ces bras qui la tirent avec force vers la poudre de riz rance. Le visage s’avance tout près, si près qu’elle ne parvient plus à accommoder et doit, pour ne pas loucher, et tout cela en s’empêchant de respirer, fixer tour à tour les détails de la désespérante physionomie qui s’impose à elle avec un sourire coquet qui se veut irrésistible. L’œil bovin, inexpressif, rongé d’une blépharite chronique, le nez trop court, ouvert de pores, comblé de crème, les lèvres floues rougies d’un fard vulgaire clamant le géranium, et qui ne vont pas manquer de 11 lui laisser dans un instant deux traces flamboyantes à l’endroit précis que Max a déjà sucé. L’instant s’éternise. Le nez de Catherine a depuis longtemps agonisé. Ses oreilles sont saturées de bruits : aboiements rauques, gorge de râpe, crachouillis. Le ventre importun s’incruste dans le sien, tandis que la belle-mère vante sa manne de sacs en plastique emplis d’aubaines qu’elle énumère triomphalement : le pull qui ne lui sert plus, les pots de confiture qu’elle ne mangera pas, les avocats et la mayonnaise qui envahissent les mains de Catherine, les pâtes de fruits qu’elle n’aime pas et que lui a offertes sa blanchisseuse pour s’excuser de la tache qu’elle n’a pas réussi à enlever. Que c’est gentil à vous, comme il ne fallait pas… Le salut surgit des escaliers d’où débouchent avec une feinte frénésie, les enfants à la rescousse de Catherine. Voilà toujours quelques minutes de gagnées sur l’absence de Michel qui n’est pas là pour accueillir sa mère et alors mon fils ? Il aime plus sa mère ? Il est passé où, mon fils ? Il s’est comme d’habitude, réfugié Dieu sait où. Il ne va tout de même pas disparaître à nouveau comme hier…Et, au fait, où a-t-il bien pu s’attarder si longtemps ? Ce n’est pas aujourd’hui qu’ils vont pouvoir parler tranquillement tous les deux. Pas avant ce soir en tout cas, quand ces deux-là seront repartis. Il va falloir qu’elle ronge son frein toute la journée à écouter les histoires insipides qu’elle a déjà entendues des dizaines de fois. Qu’elle joue la comédie de la joie, de la fête familiale, des sourires, qu’elle subisse le visage énigmatique de son mari, si fermé depuis quelque temps. 12 Pour la seconde fois Catherine fait un effort sur elle-même et se résigne à la mauvaise fortune de cette journée gâchée, perdue pour l’intimité et pour le farniente. Elle remercie et remercie encore pour les largesses que l’on continue à lui souligner. D’une main elle cherche des places pour accueillir et déposer les objets de cette invasion, de l’autre elle sert l’apéritif. Et de la troisième – ô Shiva – elle achève d’éplucher les œufs durs. De toute la force de sa volonté elle s’efforce de préserver ses yeux des couleurs discordantes des vêtements de la belle-mère : le rouge criard du pantalon, le rose chair du corsage, la fluorescence de la lèvre inférieure, veule, qui pend. Que l’un de ses sens, au moins, soit épargné ! Son être tout entier se rassemble dans la maîtrise de son regard. Converser sans voir. Voir sans enregistrer. Vivre comme un caillou, au fond de soi, étanche. Mais au cœur du caillou le réseau têtu de la migraine se précise, tenace, par-delà la question qui rôde, qui la hante : que faisaitil hier soir, bien au-delà de l’heure de fermeture de son club d’équitation ? Absorbée dans ses pensées elle devient maladroite. Après l’œuf qui lui est tombé des mains dans sa hâte à mettre le couvert, c’est un verre qu’elle lâche et qui se brise. La belle-mère feint platement de s’étonner : eh bien ma petite cocotte, du calme ! Du calme ! On renverse beaucoup, on dirait…La jeune femme serre les dents, affable, tendue, et avale l’alcool qu’elle n’aime pas. Par politesse. Parce que ça se fait. Parce que c’est bon pour la santé ma petite fille. Et puis les hommes ils aiment les vraies femmes. Et puis parce que Michel n’est toujours pas là et qu’il faut bien trinquer avec eux et leur tenir lieu d’hôtesse, de convive, de famille, de fille… 13 En voilà des années qu’elle tient lieu de fille à ces deux marionnettes macabres dont tout l’éloigne. Une petite vague de pitié vient furtivement corriger le violent rejet qu’elle éprouve de leurs présences. Elle se souvient de sa première rencontre avec la bellemère. Celle-ci n’avait pas encore « refait sa vie ». Elle vivait seule, plus ou moins délaissée par ses fils et s’installait tout juste dans sa petite retraite d’employée de bureau. Catherine avait tant insisté pour faire sa connaissance que Michel avait fini par les inviter au théâtre toutes les deux, en guettant anxieusement sur le visage de sa fiancée les marques d’une réaction qu’il prévoyait et redoutait. Catherine, à cette époque, terminait ses études et Michel était fier d’elle et impressionné par ses titres. Elle avait ressenti une vraie gêne au spectacle de ce grand jeune homme qui avait tellement honte de sa mère et d’une façon si ostensible. Elle avait été touchée par le visage naïf et niais, par la solitude qu’elle avait mesurée d’un seul regard. Une onde de générosité l’avait parcourue. Elle s’était promis de ne pas laisser la pauvre femme dans la marge. Et depuis, elle s’était toujours efforcée de lui offrir une famille et la joie des petits-enfants. Comme tout cela s’est avéré factice cependant. Michel ne s’était jamais rapproché de sa mère, jamais résigné à l’admettre telle qu’elle était, ennuyeuse, simpliste ordinaire. Il n’avait jamais réussi à lui pardonner son enfance blessée. Et la belle-mère non plus n’avait pas su franchir les étapes, les rejoindre. Elle se sentait d’un autre monde, critiquait leurs amis, leur manière de vivre. Trouvait à redire à l’éducation que Catherine donnait à leurs enfants, aux voyages qu’ils faisaient c’est les bourgeois qui voyagent, nous, 14
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