Les toubabous de l'humanitaire - Page 1 - test John Fox Les Toubabous de l’Humanitaire Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1580-6 Dépôt légal : Juillet 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 LA GUINÉE Départ et plongeon vers l’inconnu Un beau matin de 1993, je me trouve aux fins fonds de l’entrepôt de la Linco Exploration, la compagnie minière de Sydney qui m’emploie temporairement lorsque mon bipper sonne. C’est Andrew Dixons, directeur de la branche internationale de l’Organisation auprès de laquelle j’ai postulé, qui me propose une mission dans la logistique en Afrique de l’Ouest – en Guinée Conakry, pour être précis. C’est à l’autre bout du monde, je n’ai aucune expérience de l’humanitaire mais j’accepte avec enthousiasme : enfin une proposition concrète de travail, la première depuis des mois ! Les semaines qui suivent seront entièrement consacrées à des entretiens, des rendez-vous, des visites médicales et autres formalités de départ. Les miens vivent dans la fièvre des derniers achats, tout en me prodiguant conseils et recommandations de dernière minute. Par un bel après midi d’été, ma famille au grand complet, que je quitte pour la première fois, 11 m’accompagne à l’aéroport pour les ultimes embrassades. Mon épouse Sarah n’aime guère les au revoirs, et déteste plus encore le manque d’intimité des halls d’aéroport. En ce qui me concerne, c’est un peu différent : faisant abstraction de mon chagrin, j’ai déjà mentalement quitté les miens depuis quelques jours, et n’éprouve plus qu’un sentiment d’intense frustration devant la lenteur des adieux. Les vingt quatre heures de voyage entre l’Australie et la Suisse – avec plusieurs escales en Asie du SudEst et dans les pays du Golfe – seront aussi longues qu’exténuantes. Arrivé à Genève au petit matin, je me rends à l’Hôtel du Monde où une chambre m’est réservée. Après la température glaciale de l’hémisphère nord en hiver, je goûte à la chaleur qui règne dans la petite chambre douillette. Une douche interminable, un coup de fil à Sydney, et j’accroche le signe « Ne pas déranger » avant de sombrer dans les bras de Morphée. Vingt quatre heures de sommeil plus tard, je me dirige à pied, un plan à la main, vers le siège de mon nouvel employeur. J’y ai droit à une folle ronde d’entretiens avec des experts de tous poils, spécialistes bien sûr de mon pays de destination – la Guinée Conakry –, mais aussi des Droits de l’Homme, de la médecine tropicale et de la distribution alimentaire. Après avoir consulté moult cartes et diagrammes, signé d’innombrables registres et formulaires, serré je ne sais combien de mains de toutes les couleurs, je quitte les bureaux avec, sous le bras, une impressionnante documentation que j’ai promis de lire sans faute. 12 Profitant de la belle fin d’après-midi, je rentre à hôtel en flânant sur les bords du Leman, tournant et retournant dans ma tête ces multiples recommandations qui me donnent un peu le vertige. Dans ma chambre, je mets un peu d’ordre dans mes papiers et mes factures (administration oblige), puis passe un dernier appel à Sarah avant le grand saut pour l’Afrique. « Tu sais, en dehors de quelques considérations sur la guerre civile au Liberia, qui a poussé plusieurs centaines de milliers de personnes à se réfugier en Guinée et en Côte d’Ivoire, il est bien difficile d’obtenir des renseignements précis. Les gens du siège n’ont pas l’air de savoir ce qui se passe exactement sur le terrain ». Sarah me répond que ça ne l’étonne pas : la Suisse est si loin de l’Afrique ! « Je te fais confiance mais prends tout de même garde à toi, tu as une famille ! ». C’est sous une chaleur écrasante que les passagers du vol d’Air Guinée traversent le tarmac de l’aéroport de Conakry. Les Guinéens courent vers la douane, tout en saluant de leur main libre parents et ami venus les accueillir et qui, depuis la terrasse, entament déjà la conversation. Cet aéroport est parfaitement adapté au climat car ses larges baies, grandes ouvertes, laissent passer une rafraîchissante brise. Les douaniers, assis derrière de simples bureaux, travaillent sans vitres de protection, ce qui facilite la vie de tout le monde. Les formalités terminées, je me dirige vers un Africain qui brandit une pancarte à mon nom. L’homme me sourit : « Je suis Antoine Siccé, bienvenue en Guinée ». Avez-vous des bagages, 13 monsieur Fox ? ». J’opine en tournant la tête vers ce qui a dû être, il y a fort longtemps, un tapis roulant ; là où, au milieu d’un tas imposant de paquets de toutes sortes, se trouve en théorie ma valise. Je regarde de nouveau Antoine en souriant, jubilant tout bas : « Cette fois-ci ça y est, je suis en Afrique ! » Dans le véhicule qui me conduit au bureau, Antoine, un Guinéen à la carrure impressionnante, avec ses petites lunettes et son français impeccable, me présente sa ville : « Nous avons laissé derrière nous la zone des ferrailleurs, qui va jusqu’au cimetière de voitures. Ici c’est le quartier des menuisiers ». Des meubles terminés – lits, buffets, chaises – sont effectivement exposés directement sur les trottoirs poussiéreux, et seuls de grands caniveaux à ciel ouvert les empêchent d’envahir complètement la chaussée. Antoine demande au chauffeur d’éviter le grand marché, où la circulation est impossible à cette heureci : « Vous aurez tout le temps de vous y rendre plus tard, monsieur John ! » me dit-il en guise d’excuse. Nous traversons donc le nouveau quartier résidentiel, situé derrière l’ancienne ambassade d’Union Soviétique, vestige d’une gloire passée. Une partie de son terrain, louée à une compagnie de transport, sert désormais de parking. Grandeur et décadence… La circulation, ici, semble en effet moins difficile qu’ailleurs, avec surtout moins de poules et de canards à éviter. De plus les enfants sont invisibles, protégés par les murs élevés de leurs résidences et l’œil vigilant de leurs nounous. 14 Les bureaux de l’Organisation, situés au troisième étage d’un bâtiment inachevé – comme la grande majorité des constructions ici – se trouvent en plein centre ville. Ils jouxtent l’ancienne gare, squattée depuis trois décennies – en fait depuis le départ du dernier train. La taille des arbres fruitiers qui poussent entre les rails en dit long sur cet abandon. Conakry, après trente ans d’isolement total – conséquence du refus de Sékou Touré de rester dans la sphère d’influence française –, connaît un miniboom immobilier alimenté par les ONG, toujours plus nombreuses à s’installer en ville. Passation des pouvoirs Toutes ces nouvelles constructions, sans exception, appartiennent à des familles arabes libanaises qui profitent de l’absence quasi totale d’administration pour louer leurs immeubles comme bon leur semble. Nos bureaux sont légèrement ventilés, ce qui remplace un peu une climatisation aux abonnés absents. Les présentations commencent par le Chef de Mission, Ahmed Haïfa, âgé d’une quarantaine d’années, grand et mince, avec un large sourire et une moustache bien taillée. Ahmed m’accueille chaleureusement avec des boissons et des cigarettes que je refuse poliment. Je ne fume pas et ne bois jamais d’alcool. « Vous avez bien de la chance ! » me répond-il en m’observant du coin de l’œil. « Est-ce par conviction religieuse ? » « Non, pas du tout, je serais plutôt un athée convaincu ». Son expression affable disparaît quelques dixièmes de seconde et je comprends, à sa réaction, que l’« infidèle » que je suis 15 désormais à ses yeux vient de perdre beaucoup de points. Ahmed change vite de sujet et s’empresse de m’expliquer le rôle des différentes organisations humanitaires présentes dans le pays, au service des centaines de milliers de réfugiés qui s’y sont regroupés. Puis il me parle plus en détail de notre Organisation, spécialisée dans les distributions de vivres (nourriture) et de non-vivres (matériel, couvertures, médicaments). Il décrit pour finir mon futur rôle dans le soutien logistique en forêt – mission pour laquelle je m’envole dès demain matin. L’heure du déjeuner approchant, le reste du briefing se fait à la table d’Ahmed qui, pour l’occasion, a invité chez lui tous ses collègues. Ahmed nous parle à présent de ses rapports avec les Nations-Unies et le gouvernement guinéen, des problèmes posés par la ville dont, dit-il, les infrastructures n’ont pas changé depuis l’Indépendance : « La population a quadruplé, comment voulez-vous travailler dans de telles conditions ? Ils en sont encore à brûler les ordures dans les rues ! ». C’est Eduardo, un Angolais spécialiste du développement, qui répond à mes questions. Il m’explique de sa voix de baryton que les réfugiés sont tous concentrés dans la province de Guinée Forestière, voisine du Libéria et de la Sierra Leone. « Ils sont installés dans des camps près des villages et ont chacun une carte ration qui est un peu leur carte d’identité et qui leur est fournie par le HCR (Haut Comité aux Réfugiés). L’achat et l’acheminement sont assurés par le PAM (Programme Alimentaire Mondial), tout ce qui est non-vivre est pris en charge 16 par le HCR et par nous-même, notre objectif essentiel restant la distribution des dons. La santé, l’éducation, l’eau, l’assainissement et l’entretien des camps sont confiés à des ONG spécialisées qui, toutes sans exceptions, sont financées par ECHO et NationsUnies, via le HCR. L’effectif à Nzérékoré est de cinquante permanents, à qui il faut rajouter environs 200 journaliers chargés des diverses distributions. La moitié de ces permanents est sous le contrôle direct de la logistique. Même topo au bureau de Kéguédou : trois expatriés pour une vingtaine de nationaux. » Je demande à Eduardo s’il croit à un retour au pays de ces réfugiés dans un proche avenir. « Malheureusement non, des contacts ont bien été établis entre les différents groupes rebelles mais on est encore loin des négociations ! Ne parlons donc pas pour l’instant de rapatriement… » Puis Eduardo me prodigue quelques conseils de survie en forêt : « surtout bien suivre les traitements préventifs contre le palu, une véritable plaie ici, au même titre que la dysenterie, et prudence en buvant de l’eau ! » Le paysage qui m’attend en haut de la passerelle me surprend : tout est uniformément vert, de la forêt et des palmiers à perte de vue. C’est soulagé et plein d’excitation que je traverse, sous un soleil écrasant, la piste d’atterrissage poussiéreuse de Nzérékoré. L’aéroport en béton est dévoré d’humidité, comme tous les bâtiments publics du pays. Le premier étage – qui abritait la tour de contrôle – a été vandalisé et mis hors d’usage. Le rez-de-chaussée comprend un grand hall ouvert, un comptoir pour l’enregistrement des passagers et une petite pièce avec pour tout mobilier une table et deux chaises de bois : le bureau du directeur. 17 Yves, l’homme que je viens remplacer, est là pour m’accueillir, se frayant un passage parmi les petits vendeurs, les chauffeurs de taxi et une foule venue attendre qui un parent, qui un ami, porteur de nouvelles et de quelques cadeaux en provenance de la capitale. De taille moyenne, les cheveux gris, portant lunettes, Yves dégage une énergie étonnante pour ses soixante ans, interpellant le directeur de l’aéroport pour faire accélérer les procédures administratives, donnant des ordres énergiques à son chauffeur : « Aboubakar, prends les valises de monsieur John, et va acheter des sodas bien frais ». Sûr, il n’en est pas à son premier séjour en Afrique ! Les dix kilomètres de piste menant à Nzérékoré traversent des marécages et des forêts défraîchies, peu à peu remplacés par des plantations de palmiers, des rizières et des jardins maraîchers bien entretenus, pouvant donner jusqu’à trois récoltes par an. Durant le trajet, Yves commence d’autorité la passation des pouvoirs, sans se priver d’ajouter son grain de sel sur la situation dans la région. Après avoir déposé mes valises dans mon nouveau logement, je me rends dans le bureau de l’Organisation – appelé ici « la Base ». Cette « base » consiste en une immense maison de plain-pied de style colonial, en pierres de taille, flanquée d’un garage et de deux entrepôts. Le tout sur deux hectares de terrain planté de palmiers, avec des allées très bien entretenues par une foule de jardiniers. J’y suis présenté à un Ivoirien, Evode Traoré, notre chef de bureau, puis à Ali Camara, le comptable originaire de Tombouctou. Je fais ensuite la connaissance des délégués de terrain : deux jeunes Français, Simone et Mathieu, Henry, un Allemand, et 18
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