Les Jean-Foutre - Page 1 - test Guillaume Censier LES JEAN-FOUTRE Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-411-9 Dépôt légal : Mars 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 CHAPITRE 1 Elle ressemblait à une chaisière en rupture de ban. De banc avec un c rectifia pour lui-même Lucien Loiseau, de banc d’église. Il ne lui manquait plus que le missel, le chapelet et les mitaines. Le lieutenant Loiseau posa un œil peu charitable sur l’inconnue qui visiblement errait dans les couloirs, collant son nez à toutes les plaques vissées sur les portes de bureau pour tenter de déchiffrer le nom de leurs occupants. – Vous cherchez quelqu’un finit-il par demander. L’inconnue se retourna : – Le commissaire principal Toussaint. – Pas de chance aujourd’hui c’est le 14 juillet, la fête nationale, faudra repasser le premier novembre. Derrière le verre épais des lunettes le regard s’assombrit. Comme elle n’était pas bien grande, l’inconnue se tordit le cou et releva son menton en galoche. – C’est le genre d’humour qu’on pratique à la Crime. Elle aurait pu se contenter d’être moche songea Loiseau, mais non, en plus elle est dépourvue d’humour. Moche le terme était un peu fort, mais 7 avec sa coiffure d’un autre âge, son fond de teint jaunâtre qui dissimulait difficilement un système pileux développé, ses lunettes de myope, son visage aux traits mal dégrossis, on pouvait dire qu’elle s’était arrêtée juste à temps au bord de la laideur. – Ecoutez, j’ignore ce que vous voulez au commissaire Toussaint mais actuellement il est sur le lieu d’un crime. N’importe quel officier du service devrait faire l’affaire pour recevoir votre plainte, si toutefois il ne s’agit pas de la disparition de votre chat, d’un vol de cierge, voire de propos égrillards tenus à votre encontre par un malotru. Le lieutenant Loiseau vit nettement la peau virer au gris sous le fond de teint. Après le 14 juillet et la Toussaint on allait avoir droit au mercredi des cendres. – Vous me prenez pour une Bécassine creusoise demanda-t-elle d’une voix acide comme une pomme verte. – Et pourquoi creusoise ? demanda Loiseau. La jeune femme, car elle était jeune malgré les apparences, souffla par les narines comme un petit taureau furieux. Elle brandit une carte barrée de tricolore. – Lieutenant Frédérique Lepage et je suis affectée à la brigade criminelle à compter de ce jour. Il m’a été demandé de me placer sous les ordres du commissaire principal Toussaint. Mais il en fallait plus pour décontenancer le lieutenant Loiseau. Quinze années passées au contact du fantasque commissaire Toussaint l’avaient conditionné pour affronter les pires situations. – Ah ! c’est vous qui remplacez Lelièvre ? 8 – Je ne sais pas si je le remplace mais en tout cas je lui succède répondit Frédérique Lepage d’un ton aigre. En plus madame jouait avec les mots. – On recommence tout depuis le début. Lieutenant Loiseau fit ce dernier en tendant la main. Bienvenue à la Crime. – Et votre prénom ? – Lucien. – Ah …. – Oui je sais, compte tenu de l’époque à laquelle je suis né j’aurais dû me prénommer Franck, Stéphane ou Johnny, mais tout au long de sa grossesse ma mère a écouté le Jeu des Mille francs animé par Lucien Jeunesse. – Dans un sens vous avez eu de la chance, votre mère en vous attendant aurait pu lire Mein Kampf. La jeune femme sourit et elle apparut tout à coup moins moche à Loiseau. Elle tendit à son tour une main aux ongles rongés. – On m’appelle Fred. – Le patron nous avait annoncé Fred Lepage, mais sans nous préciser qu’il s’agissait d’une femme. Bon, on continuera à faire connaissance en route. Je ne sais pas si le patron vous attendait aujourd’hui, mais ce que je peux vous dire c’est qu’il doit m’attendre depuis au moins une heure. Fred Lepage se mit à trottiner à côté de Loiseau qui allongeait ses compas. – On dirait un teckel ricana intérieurement Loiseau. 9 De son côté Fred Lepage dressait un portrait peu flatteur de ce nouveau collègue. Avec sa bedaine prononcée, sa calvitie et sa bouille lunaire Loiseau possédait tous les atouts pour jouer dans une réclame de camembert. Malgré la canicule, Loiseau portait un costume trois pièces impeccablement repassé, mais d’une coupe et d’un modèle appartenant à la même génération que la Quatre Chevaux ou la Dauphine. Avec stupeur Fred découvrit que Loiseau portait également des boutons de manchette. Sans appel elle le catalogua dans la catégorie « vieux garçon. » Mais après tout, elle, qu’était-elle ? Oui, mais elle, ce n’était pas pareil. – Désolé mais il n’y a pas de climatisation fit Loiseau en se glissant derrière le volant d’une Peugeot 205. Fred essaya de ne rien trahir de ses sentiments quand elle vit son collègue enfiler des gants de pécari. – Avec cette chaleur le volant est bouillant et en plus tout le monde le tripote, c’est un coup à s’attraper des champignons. Fred n’aimait pas les hommes qui portaient des gants. Tous des assassins en puissance. Ils portaient des gants pour ne pas laisser d’empreinte. – Où va-t-on ? demanda Fred pour dissimuler son effarement. – Pas loin fit Loiseau en passant la première, rue Brisemiche. Avec un nom pareil, c’est probablement une affaire de cul. – C’est dans le Marais. – Exact. Vous connaissez un peu Paris ? – Pourquoi, j’ai une tête à arriver d’Armentières ? 10 Loiseau qui connaissait Paris comme sa poche, mais ignorait tout de la géographie une fois franchie la ceinture du périphérique, en un raccourci douteux fit d’Armentières la préfecture de la Creuse, département de naissance supposé de la Bécassine de Fred. – J’arrive de l’Anti-Gang le détrompa Fred. Loiseau allait lui demander les raisons de sa mutation à la Crime, lorsque son portable se mit à jouer La chevauchée des Walkyries. – C’est le patron dit-il après avoir lorgné sur l’écran. – Vous ne répondez pas ? – L’utilisation du téléphone portable en conduisant est réprimée par la loi. Un flic qui respectait la loi, on aurait tout vu ! Les flics étaient là pour faire respecter la loi par les autres, pas pour se l’appliquer à eux-mêmes, car alors, où seraient les avantages en nature de la profession ? – A propos, il est comment le patron ? s’inquiéta brusquement Fred. – Spécial. – Mais encore…. – Très, très spécial fit Loiseau après un long moment de réflexion. Pour faire simple je dirais que c’est un subtil mélange de Colombo, de Ravachol et de Cochise. Fred Lepage à l’école de police et plus tard lors de son passage à l’Anti-Gang avait appris à dresser des portraits robots. Malgré une expérience certaine dans ce domaine, elle n’arrivait pas à imaginer ce que pouvait donner le cocktail proposé par Loiseau. 11 – Et la question que je me pose à son sujet reprit Loiseau, et je ne suis pas le seul, c’est qu’est-ce qu’il fout dans la police ? Fred Lepage haussa les épaules, fataliste. De toute façon il ne pouvait pas être pire que Kessler le patron de l’Anti-Gang, une espèce de Pierre Louis Donadieu jouant à la perfection un rôle de fumier parano et déjanté. – Nous sommes arrivés fit Loiseau et vu le nombre de voitures garées n’importe comment, je suppose que toute la famille poulaga est là. Loiseau s’y reprit à quatre fois pour faire son créneau et prit encore le temps de mettre son disque de stationnement parce qu’on était en zone bleue. – Il me tue ce mec murmura Fred Lepage en descendant de voiture. – C’est au deuxième fit Loiseau tout en vérifiant que toutes les portières étaient bien verrouillées. Il n’allait donc jamais au cinéma. Dans les films les flics ne fermaient jamais les portes de leurs voitures que d’ailleurs ils garaient n’importe où. Sur le palier du deuxième étage un chien qui ressemblait à un vieux balai O’Cédar montait la garde la langue pendante. – Salut Makhno, ça va ? souffla Loiseau que la brève ascension avait exténué. – Drôle de nom pour un chien, non ? fit remarquer Fred Lepage. – Bizarre mais somme toute logique répondit Loiseau. Celui-ci ne s’était pas trompé. Ça grouillait dans l’appartement. Trois types penchés sur le cadavre formaient écran : le photographe de l’Identité 12 Judiciaire, un homme qui ressemblait à un vieil échassier déplumé et un type à queue de cheval. En plus du photographe Fred dénombra également trois membres de l’Identité Judiciaire : deux femmes et un homme en train de préparer leur matériel. – Alors toubib demanda la queue de cheval à l’échassier. – Tout ce que je puis dire maintenant, c’est que la mort n’est pas naturelle. – Pour ma part toubib, je n’ai jamais pu me décider à considérer la mort comme naturelle. Heure approximative du décès ? – Quatre heures du matin, mais avec cette chaleur la température du corps ne s’abaisse pas à la même vitesse. Il faudra en tenir compte. Loiseau et Lepage se dirigèrent vers le lit en marchant sur la pointe des pieds. – Et bien merde ! ne put se retenir Loiseau quand il découvrit le cadavre, tandis qu’une bouffée de chaleur surprenait Lepage. L’homme à la queue de cheval leva son regard du mort : – Ah te voilà ! Encore un problème de centrale vapeur, pourtant ton pli de pantalon est nickel ? – C’est à cause de ma mère, patron, se défendit Loiseau. – Qu’est-ce qu’elle a encore fait comme connerie ta vieille ? – Hier soir elle s’est battue avec la voisine du dessous. – Et alors ! il t’a fallu toute la nuit pour les séparer ? 13 – Non, mais ce matin au moment de partir, je me suis aperçu que mon arme de service avait disparu. – Ta mère qui te l’avait piquée ? Qu’est-ce que ça pouvait faire ? elle n’est jamais chargée. Et d’expliquer à l’assistance : – Monsieur porte son flingue dans un holster, seulement les balles se trouvent dans le tiroir de son bureau, histoire de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Le regard du commissaire Toussaint s’arrêta sur Fred Lepage qui se tassa quelque peu. – Par contre, vous, on peut dire que vous n’êtes pas en retard. Le ton était peu amène. – C’est qu’on m’a demandé de me présenter aujourd’hui bredouilla la jeune femme tétanisée par l’œil noir de Cochise, parce qu’avec sa queue de cheval et son visage qu’elle pressentait buriné par la vie et non par le vent et le soleil, le commissaire Toussaint affichait un indéniable air de famille avec le vieux chef indien. – On vous a dit qu’il y aurait un mort aujourd’hui à cette adresse. – Je ne comprends pas. Elle sentit des larmes lui picoter le bord des paupières. Trop émotive. Mal remise de son affaire. – Comment ça vous ne comprenez pas ? Loiseau retint difficilement un sourire. Depuis le temps il avait appris à comprendre le commissaire à demi-mot. – Patron …. 14
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