Le Rital - Page 1 - test Yves JONQUET Le Rital Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-909-1 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Du plus loin de l’avenue Saint-Lazare, bordée de très vieux platanes, on apercevait des voitures garées autour d’une petite place. D’autres véhicules, se rangèrent également, d’où sortirent des personnes tout habillées de noir. Un corbillard, de teinte anthracite, qui de toute évidence avait dû passer entre les mains d’un homme très méticuleux, semblait les attendre. Des gens se rangèrent en file indienne derrière. Il avançait lentement pour permettre semble t-il à des personnes âgées de pouvoir le suivre sans effort. Le véhicule franchit un grand portail, en fer forgé, qui eût besoin d’être repeint tellement la rouille … cet hydroxyde ferrique se nourrissant des couches de peinture qui avaient été appliquées à la hâte. Il s’engagea dans une longue et large allée bordée de cyprès tellement hauts qu’un seul souffle et léger vent en faisait balancer la cime. Une trentaine de personnes en rang par deux comme des militaires en mission marchait, nonchalamment, à petits pas, comme si elles appréhendaient de se marcher sur les talons. 7 Les uns, un mouchoir à la main, s’essuyaient les yeux, se mouchaient tellement leur peine était grande. D’autres feignaient d’éprouver de la peine par peur que la veuve ne les vît. Enfin ! dans la plus grande majorité des cas, ils parlaient de la pluie, du beau temps … de ce qu’ils auraient l’intention de faire si… Vous savez, lors d’un enterrement les gens s’y rendent par courtoisie, cependant que la famille éplorée croit à juste titre en la sincérité de ceux qu’elle pensait être leurs amis intimes. La journée était morose, terne, du fait qu’un brouillard léger matinal n’arrivait pas à être balayé par ce souffle de vent. Ce brouillard, qui s’épaississait, léchait les tombes. Le corbillard s’arrêta comme si le chauffeur cherchait le carré où devait être inhumée la personne décédée, puis repartit. Après que le convoi eût emprunté cette allée rectiligne, qui menait à une petite chapelle, s’arrêta pile. Des gens habillés de noir : les hommes dont un laisser aller ne pouvait porter à confusion, des femmes dont le visage était recouvert d’un chapeau noir et d’un voile de même couleur, très certainement d’ailleurs, pour mieux cacher leur peine et par respect pour le défunt, interdisait de voir la souffrance qui normalement aurait pu se lire sur leur visage. Les hommes étaient plus nombreux que les femmes et malgré leur nonchalance tenaient dans leur main des gants noirs. Avant d’entrer dans cette chapelle, les hommes parlaient, d’autres chuchotaient. Ils parlaient pour mieux se taire dans ce lieu Saint, un peu comme les 8 enfants se défoulent en récréation pour être plus tranquilles, plus attentifs, aux explications du maître. Quelques hommes âgés se penchaient pour mieux comprendre … ils devaient commencer à être atteints de surdité due à leur âge. Enfin, certains, plus résignés, étaient atteints d’un grand mutisme par respect ou pour pouvoir davantage se remémorer les bons et les mauvais moments qu’ils avaient pu vivre avec le défunt. Le groupe se dispersa lentement comme s’ils étaient gauches. D’autres prirent du recul pour laisser passer quatre hommes descendant du véhicule. Ces hommes que l’on choisit non pas à partir de critères de compréhension, mais plutôt parce qu’ils ont ce faciès macabre correspondant aux circonstances. … Trois malabars : nom emprunté à une région de l’Inde, un gringalet sortirent le cercueil et entrèrent dans cette chapelle aux murs moisis par l’humidité et le froid. Un catafalque, placé devant l’autel, attendait le corps. Derrière, dans l’abside, un homme âgé, atteint de gibbosité, vêtu de l’habit sacerdotal, interpella et invita d’une voix rauque, qui ôtait toute la douceur de sa voix, à occuper les premiers bancs pour mieux communiquer avec le défunt, pour mieux partager avec lui ces derniers instants … pour mieux entendre le panégyrique qu’il était obligé de prononcer à partir de feuillets qu’il tenait entre ses mains. De toute évidence, le fait de ne plus appartenir au monde des vivants, un discours emphatique, dithyrambique fut prononcé. 9 Vous savez, toujours dans les mêmes circonstances, le défunt n’a eu durant toute sa vie que des qualités ! Les défauts sont cachés délibérément ou atténués. La mort blanchit les défunts ! Ce discours était-il, pour une fois, à la mesure de la vie que cet homme avait menée ? Les gens écoutaient en hochant la tête, de temps à autre. Acquiesçaient-ils ou désapprouvaient-ils les paroles sacrées de ce prêtre ? Les personnes se levaient, s’asseyaient, s’agenouillaient au rythme que le rituel de la messe leur imposait. … Portes fermées, cette chapelle, non chauffée, contraignait certaines personnes à se frotter les mains ou à se souffler sur les bouts de leurs doigts pour éviter un engourdissement. Les femmes plus coquettes que les hommes portaient des gants noirs, ce qui leur assurait un certain confort doublé d’élégance. Une véritable messe avait été prévue qui dura comme une cérémonie dominicale. Le prêtre agita sa clochette, invitant les fidèles à s’agenouiller par respect de l’hostie. Rappelant comme tous ses confrères le symbole représenté par le pain et le vin correspondant au sang et au corps du Christ, remettant en mémoire le repas de la Cène, dernier repas qu’il fit avec ses apôtres, le comparant aux dernières secondes qui plongèrent le défunt dans l’Eternité. « Qui croit en moi, ne mourra jamais » a ouvert une nouvelle perspective sur le devenir de l’Homme qui le rend ainsi moins mortel ou donne bonne conscience à ceux qui boivent ces paroles pour se donner le courage d’affronter la mort. 10 Victor Hugo de dire : « La mort n’existe pas, si elle existe on renaît de suite », d’où le prénom donné au premier garçon : René ! Cet écrivain du début du XIXe siècle est sûr de ce qu’il annonce : « Ô Seigneur ! Ouvrez-moi les portes de la nuit. Afin que je m’en aille et que je disparaisse ! » Par ces mots ne nous fait-il pas la démonstration qu’effectivement il ne redoutait point la mort, mais peut-être même, la souhaitait-il convaincu qu’il renaîtrait ! Pourtant, il nous laisse dans le doute et nous rend sceptique à ce sujet lorsque l’on sait qu’il perdit le moral, s’arrêta d’écrire lorsqu’il perdit sa petite fille. Le prêtre, entonnant la fameuse phrase : « Seigneur, je ne suis pas digne de vous recevoir, mais dites une seule parole et mon âme sera guérie ! » Quand il parle de l’âme, ne voit-il point dans ce mot la psyché humaine : l’Inconscient ou l’Ombre, le Conscient par opposition à l’Inconscient, c’est à dire « tout ce qui est à la disposition du Moi » et sur lequel peut agir la volonté. Peut-être, peut-on imaginer que ces ecclésiastiques répètent comme des perroquets, un peu d’ailleurs comme les enfants apprennent le catéchisme sans comprendre. Etymologiquement, la parole égale le verbe. Le vieux prêtre s’avança vers ces fidèles, éprouvés par le décès de cet homme, pour donner la communion qui permet à l’Homme d’être en union intime avec le Seigneur et le défunt. 11 Le prêtre, ayant consacré l’hostie, s’avança dans les premières rangées. Aucun des fidèles ne voulut participer au repas comme s’il s’agissait d’une manne empoisonnée ou comme des représailles qu’ils adressaient au Père pour avoir privé de vie celui que tout le monde aimait. Ce vieux prêtre, hochant la tête, confus, remit le calice dans le tabernacle et le ferma à clé. La cérémonie terminée, le prêtre présenta une corbeille avec une petite pièce à l’intérieur pour inciter les gens à donner ce franc symbolique, cet euro qui lui permet de vivre. Les gens donnèrent peu, à l’exception d’une femme, bien conservée pour son âge, dont on peut imaginer qu’elle était la veuve à la voir sangloter sous son voile noir, déposa un gros billet. Un homme plus âgé, peut-être même un ami du défunt, fit de même. Ce vieux prêtre, tout courbé, surpris du peu de participation, repartit en remuant la tête, déçu. Quatre hommes, qui par convenance étaient restés dehors et qui d’ailleurs n’étaient pas concernés du tout, ouvrirent les grandes portes … marchèrent dans l’allée centrale à pas feutrés, mais dont on sentait la détermination, empoignèrent le cercueil, le ramenèrent dans le fourgon. C’est un moment charnière, un moment douloureux qu’il faut dépasser. D’ailleurs, cela est visible quant aux réactions des proches du défunt. Toutes les personnes sortirent de l’église, apercevant à peine le corbillard près à partir tellement le brouillard s’était épaissi en une petite heure. Les personnes en ringuette derrière le corbillard, qui laissait échapper des gaz incommodants, 12 avançaient à petits pas, empruntèrent diverses grandes allées rectilignes se coupant la plupart du temps en angle droit. Ce quadrillage constituait de carrés, dont chaque partie portait une lettre et un numéro. Ce cimetière, du sud de la France, tellement grand qu’il correspond à nos petits villages de province, permettait aux voitures d’y circuler. Après que le corbillard fit de nombreux détours comme s’il s’agissait d’un véritable labyrinthe, stoppa devant le caveau familial. Tout alla très vite. L’inhumation eut lieu au milieu de pleurs, de petits cris, de sanglots qui leur coupaient la respiration. Ces émotions douloureuses dont la volonté n’est même pas capable d’amortir le choc. Certaines femmes, ne trouvant plus leur mouchoir, s’essuyaient le visage avec leur voile. La veuve sanglotait, en ces moments douloureux. Ces sanglots, entrecoupés de petits cris, lui donnaient le hoquet. Elle restait coite devant la mort d’un mari qu’elle avait beaucoup aimé, tellement aimé que les tempes lui sifflaient, que des sueurs chaudes et froides lui passaient dans le dos. Ce dut être l’une des plus fortes émotions qu’elle n’ait jamais éprouvée. L’amour est un art, un peu comme la musique. Il donne des émotions du même ordre, aussi délicates, aussi vibrantes, quelquefois même plus intenses. Quelques personnes proches du défunt restèrent auprès de la veuve pour lui rendre un dernier hommage. Les autres partirent par petits groupes. Quelle perte ! Il nous manquera l’hiver ! Tu te souviens comme il jouait bien aux cartes ! Tu te souviens, disait l’autre, comme il occupait nos journées à le 13 regarder jouer aux boules ! On ne retrouvera jamais plus l’ambiance qu’apportait la présence de cet homme ! Je sais bien, dit l’un d’entre eux, que l’on ne trouve que des qualités aux défunts, mais lui, par contre, avait le grand défaut de toujours être à la recherche de nouvelles femmes … je ne lui reproche pas d’avoir aimé les femmes. Cependant il délaissa sa femme qui fut très malheureuse. Efforce-toi, Emma, d’oublier cet homme que tu as tant aimé. Peut-on le dire aujourd’hui, un homme égoïste, un homme qui faisait rire ses amis, alors que nous te trouvions toujours en pleurs. Le moment n’est pas à la critique, il est très mal choisi … je m’en excuse auprès de toi. Je sais, Eliane, combien tu as raison ! C’était un dieu de rue, un diable de maison. Certes, il n’était pas souvent à la maison, mais quand il y était, il animait notre demeure, lui prêtait une âme. Aucun autre que lui ne m’apportera cette joie, cette gaieté, ce bonheur de vivre, qui le caractérisaient. De toute manière, Eliane, tout en me rendant malheureuse, il savait m’apporter quelque compensation. Je resterai seule toute ma vie, toute ma vie durant je ne cesserai de penser à lui en me rendant sur sa tombe. Tu sais, le temps passant efface, atténue la douleur, peut-être même l’oublieras-tu un jour. Enfin, chacun regagna ses pénates, laissant cours à leur imagination. Quand la veuve revint à sa villa, après que ses meilleures amies l’eussent réconfortée, elle étreignit son fils Mattéo, à qui elle avait interdit d’assister aux obsèques … ce fils qu’elle avait eu avec un autre homme d’un premier mariage. 14
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