La septième clef - Page 1 - Catherine Keller La Septième Clef Tome 1 : Origines Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2661-1 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Les anges d’aujourd’hui ce sont tous Ceux qui s’intéressent aux autres Avant de s’intéresser à eux-mêmes. Wim Wender Extrait du Magazine Jonas déc 2001 9 Sommaire CHAPITRE I – Anniversaire......................................................... CHAPITRE II – Le Clan ............................................................... CHAPITRE III – Intérêt ................................................................ CHAPITRE IV – Vision................................................................ CHAPITRE V – Révélations ......................................................... CHAPITRE VI – Perdition............................................................ CHAPITRE VII – Tensions........................................................... CHAPITRE VIII – Confrontation ................................................. CHAPITRE IX – Rapprochement ................................................. CHAPITRE X – Le Mont St Michel ............................................. CHAPITRE XI – La clef ............................................................... CHAPITRE XII – Retour aux sources .......................................... CHAPITRE XIII – Liaine.............................................................. CHAPITRE XIV – Dualités .......................................................... CHAPITRE XV – Renoncement ................................................... CHAPITRE XVI – Nuit mouvementée ......................................... 13 39 51 63 71 91 101 117 141 153 161 175 187 201 213 227 11 CHAPITRE XVII – Retrouvailles ................................................ CHAPITRE XVIII – Aveux.......................................................... CHAPITRE XIX – Retour aux sources ........................................ CHAPITRE XX – Pari risqué ....................................................... CHAPITRE XXI – Trahison......................................................... CHAPITRE XXII – Confrontation ............................................... CHAPITRE XXIII – Souhait ........................................................ CHAPITRE XXIV – Le Mont St Michel ..................................... CHAPITRE XXV – Confrontation ............................................... CHAPITRE XXVI – Rapprochement défendu............................. CHAPITRE XXVII – Pardon ....................................................... CHAPITRE XXVIII – Douleur et Guérison................................. CHAPITRE XXIX – Nouvelle donne........................................... 237 255 273 287 303 315 331 351 365 381 395 407 427 12 CHAPITRE I Anniversaire Ce n’était pas la première fois que j’avais fait cet étrange rêve qui, à chaque fois, se répétait tel un mauvais film, stoppant toujours à la même scène : un halo de lumière aveuglante déchirant la brume dense devant mes yeux, puis, plus rien… Autant des images chaotiques me hantaient et apportaient ce sentiment inexplicable de solitude et de désespoir au début du rêve (ou plutôt du cauchemar), autant cette fin semblait être une échappatoire idéale, saine et libératrice. A chaque fois alors, je m’éveillais, prise d’anxiété, mais rapidement soulagée aussi de retrouver mes marques dans cette vie si ordinaire. Le début du mois de novembre annonçait déjà que la petite ville minière de Stiring Wendel allait traverser un hiver rude cette année-là . Mais les habitants ne se doutaient pas qu’une vague d’évènements majeurs allaient s’y dérouler, et se perpétuer dans des sphères jusque-là encore inconnues pour beaucoup d’entre eux. Certains y participeraient de près ou de loin, et d’autres encore les ignoreraient et continueraient leur train de vie habituel. La question du choix allait être au cœur de ma vie et je n’en avais encore malheureusement pas conscience. D’un geste frêle de la main, j’effaçai la buée du miroir qui me renvoyait l’image d’une jeune fille de 17 ans qui ne se doutait pas encore que son existence banale d’adolescente allait être chamboulée par l’arrivée de nouvelles personnes au lycée. Ainsi je ne passerais plus au regard des autres comme une jeune fille solitaire et étrange… La petite salle de bain qui se trouvait au premier étage de la modeste demeure familiale des Homberg, reflétait bien le milieu ouvrier dans lequel j’avais grandi et qui avait abrité bon nombre de générations avant moi. Rien n’avait changé depuis près de 20 ans : la même mosaïque de couleur bleu ciel aux murs, une petite fenêtre qui permettait de ne pas rendre l’endroit plus humide qu’il ne l’était, seul le lavabo et l’apparition d’un meuble plus moderne 13 avaient dû être changé quelques années auparavant, comme pour tenter de cacher l’esprit archaïque qui se dégageait de cette pièce. Je contemplais longuement le reflet de mon visage dans le miroir, comme pour mieux déceler si une partie physique allait permettre à ceux qui croiseraient ma route aujourd’hui de s’apercevoir que j’avais pris un an de plus ! Rien n’avait changé : des cheveux mi-longs châtain clair, un visage fin et un grain de peau régulier, d’un ton clair voire pâle, des yeux noisette et de légères cernes qui traduisaient un manque de sommeil évident, des lèvres roses mais mordillées, qui démontraient ma nervosité naturelle. Je soulevai une mèche rebelle avec ma main droite comme pour ne pas m’enlaidir davantage et mon regard s’attarda alors sur ma bague. Elle avait le don de faire resurgir les innombrables questions qui se posaient à moi. J’essayais de deviner pourquoi elle m’avait été remise le jour de ma naissance et surtout par qui, ce qui m’aurait enfin permis de mettre le doigt sur mes origines. La tristesse m’envahit, comme à chaque fois, car je savais pertinemment que les réponses ne viendraient toujours pas, même en ce jour d’anniversaire où chaque vœu prononcé se voit réaliser (du moins j’aspirais à ce que cette antique superstition agisse sur moi chaque année). Comme un rituel, je pris le temps néanmoins de le reformuler, les paupières closes, comme pour mieux faire entendre ce vœu à mon ange gardien qui l’exaucerait un jour peut-être. Ce bijou représentait en fait le seul lien avec mon passé, déposé dans une enveloppe près du couffin où on m’avait trouvée 17 années plus tôt : une alliance argentée avec de légères striures qui formaient de parfaits cercles qui s’emboitaient les uns dans les autres, un petit diamant étincelant sur sa base et qui devait, selon moi, apporter d’une génération à une autre son lot de joie et de chagrin, ses peurs et ses devoirs, et surtout cette seule indication qui me permettrait peut-être un jour de connaître enfin la Vérité sur mon abandon : le mot « Ma Moitié », gravée à l’intérieur. Mon regard s’attarda alors sur mon avant-bras gauche, d’où émanait un nouvel hématome. Zut ! Encore un ! Me dis-je en moi-même. Le premier était apparu quelques jours auparavant sur l’autre avant-bras et au fil des ans, je n’attachais plus vraiment d’importance à ces blessures inexplicables qui faisaient partie intégrante de ma vie alors. Les mêmes questions : qui, comment et quand, ne trouvaient de toute façon pas de réponses plausibles, malgré l’acharnement qu’avaient pris mes neurones à devoir se remémorer mes nuits agitées. J’aspirais à dormir huit heures d’affilée ; mais rien n’y faisait, mon sommeil étant constamment interrompu par mes frayeurs nocturnes. J’avais tenté d’en rechercher la cause et malgré des thérapies payantes, des tisanes calmantes et autres remèdes occidentaux, seule la lecture m’avait permis de calmer mes 14 angoisses et de me plonger dans le monde de la nuit. Celles-ci étaient plus agitées lorsque des évènements majeurs allaient se dérouler, comme par exemple mon anniversaire, ou que des connaissances pas proches de moi étaient en danger et sollicitaient mon aide. Je n’arrivais l’expliquer, et je ne cherchais plus d’autres conclusions que le fait d’être « anormale ». Je devais accepter cette partie sombre de moi. En temps voulu, elle finirait bien par se dissiper et envisager de contaminer quelqu’un d’autre qui, je l’espérais, allait tôt ou tard croiser ma route. Cela faisait 7 ans que j’attendais cet instant, me souvenant encore de cette première douleur qui m’avait arraché une terrible grimace le jour de mes 12 ans. Des traces de doigts avaient été décelées sur mon cou devant ce même miroir ce matinlà , et j’avais tâché de garder mon pull à col roulé malgré la chaleur étouffante qui avait régné dans le salon au moment de souffler mes bougies d’anniversaire. Après avoir cherché à cacher ces marques d’étranglement, j’aspirais à une seule chose : à rejoindre ma chambre et à les contempler scrupuleusement dans la glace. Pendant des semaines, j’inspectai ces bleus qui avaient viré à la couleur jaune avec le temps, et avais mis au point un rituel minutieux pour empêcher quiconque de pénétrer dans ma chambre la nuit tombée. Longtemps j’avais pensé que quelqu’un cherchait à me nuire lorsque le sommeil me gagnait, mais ces marques apparaissaient même après une simple journée de cours. J’avais juste pris la peine de cocher sur le calendrier mural de ma chambre les fois où celles-ci daignaient se montrer, et remarquai alors que c’était toujours avant des jours importants de ma vie. Ainsi, avant chacun de mes anniversaires, j’espérais toujours que ceux-ci ne seraient pas aussi visibles que ceux passés, et tâchais déjà psychologiquement de bannir la douleur qui allait inévitablement les accompagner. Personne dans mon entourage ne connaissait mon terrible secret, et je me gardais bien de le dévoiler au risque de faire fuir le peu de personnes qui cherchaient déjà ma compagnie. 7h20 Lundi matin. Huit novembre. Le son du téléphone au rez-dechaussée me rappela à la réalité… Je coupai l’eau du robinet et me décidai à descendre au rez-de-chaussée pour rejoindre Antoinette qui était à ce jour ma tutrice, depuis maintenant près de 17 ans. Je claquai la porte de la salle de bain qui donnait sur ma chambre et avec un geste marquant mes habitudes matinales, je fermai la fenêtre, remis en place la couette sur mon lit comme pour mieux y renfermer la froideur qui s’était rapidement engouffrée dans les draps, et m’empressai de prendre mon sac de classe pour rejoindre le hall. Antoinette m’avait très tôt inculqué l’ordre et le respect qui étaient pour elle un gage de savoir vivre dans cette « société décadente » comme elle tenait tant à le rappeler à qui voulait l’entendre. Pour ma part, j’étais surtout reconnaissante de ce long et salvateur séjour 15 dans cette maison qui m’avait accueilli et qui avait, au fil des années malheureusement, vu bien des jeunes gens qui, comme moi, avaient été privées de leurs parents bien trop tôt. Certes, Antoinette était une de ses femmes qui, chrétienne jusqu’au bout des ongles, s’était faite le serment d’éduquer (comme elle tenait souvent à le rappeler) et de garantir une vie faite de valeurs et d’obligations élémentaires auprès de jeunes personnes souvent récupérées par la DASS et qui n’avait plus de liens familiaux existants. Elle était petite, longiligne et ses mains croisées fermement autour de sa taille trahissaient son manque évident de quelconques attentions ou de tendresse envers ces pensionnaires. Elle devait toujours montrer sa rigidité comme pour ne pas trop s’attacher à ces enfants qu’elle avait vu grandir mais partir aussi bien trop vite pour affronter leur vie d’adulte. N’était ce pas cela le rôle d’une maison d’accueil pour enfants ou adolescents, comme le lui avait fait comprendre à plusieurs reprises les assistantes sociales ? Elle avait commencé ce rôle depuis la mort de son mari et de son fils dans un accident de la mine. Ne supportant plus le fait de vieillir seule dans cette grande maison des houillères, elle avait pris la décision d’en faire profiter ces jeunes, tout en acceptant une faible rémunération. A ses dires, celle-ci devait servir naturellement à fournir les besoins élémentaires à ses pensionnaires mais qui lui permettait également de survivre dans cette société qui l’avait faite veuve trop tôt avec son lot de factures et de crédits… J’apparus à l’embrasure de la porte de la cuisine dans mon jean préféré et un pull en V de coloris gris anthracite qui mettaient en valeur ma taille fine et longiligne, de fines baskets noires, une veste en daim brun que j’avais eu la chance d’avoir trouvé suite à ce désir incessant de chiner quand mes faibles économies me le permettaient. J’adorais dénicher ses fringues qui, avec l’âge, prennent de la valeur et perdurent dans le temps comme le démontre la mode française d’aujourd’hui et qui traverse tant de générations. Je n’aimais pas les vêtements trop voyants et préférais me fondre dans la masse au grand damne de ma tutrice qui ne comprenait pas pourquoi une si jolie jeune fille de mon âge pouvait cacher mon 38 sous de tels habits « d’homme ». En bandoulière, je portais un sac en toile rectangulaire légèrement vieilli et qui, à première vue, contenait des affaires de classe, laissant apparaître quelques mots griffonnés à l’arrachée comme pour immortaliser un moment d’inspiration comme j’aimais tant le faire dès que mes rêveries habituelles m’arrachaient à cette réalité morose de cette ville minière et délaissée. Je me préparais à franchir le seuil de la porte lorsque la voix familière d’Antoinette retentit dans la cuisine me demandant de la rejoindre sur le champ avant de chercher à disparaitre comme à mon habitude. 16 – Cathleen, tu n’as même pas pris la peine de descendre pour prendre ton petit déjeuner ! Moi qui l’avait préparé spécialement pour ton anniversaire… m’indiqua-t-elle tout en me montrant encore de la tête la tasse de café encore fumante et de ses petits biscuits de marque bretonne qu’elle avait exprès acheté la veille sachant que j’aimais les avaler un à un avec délectation. – Je n’ai pas entendu le réveil et… je ne veux pas que Sofia m’attende trop longtemps dans le froid pour m’accompagner au lycée… Pour te faire plaisir, je les mangerai à ma pause de 10h Toinette ok ? Ne m’en veut pas d’accord ?… Merci encore… lui murmurai-je en la remerciant par un léger bisou sur sa joue droite comme pour m’excuser de mon attitude désinvolte. – Très bien… Mais cela t’apprendra peut être à ne pas rester éveiller trop longtemps le soir pour lire je ne sais quel roman et à te coucher plus tôt pour être au mieux de ta forme le matin !… (Elle fit une pause come pour témoigner que l’heure n’était pas aux réprimandes) Joyeux anniversaire quand même… me rétorqua-t-elle en se tournant vers l’évier pour ne pas me faire face et pour cacher son amertume face à cette marque d’attention particulière que je lui refusai avec dédain. – Comme toujours, tu as toujours les mots qu’il faut pour me mettre de bonne humeur, lui répondis-je sur un ton ironique en l’entourant de mes bras pour tenter de la calmer. Merci néanmoins pour ces charmantes attentions… On se connaissait si bien, l’une et l’autre. Au fil des années, j’avais appris à calmer la nervosité naturelle de celle-ci qui s’exprimait toujours par un regain d’intensité dans les tâches ménagères quelconques, ou par un caractère renfermé qui trahissait surtout un manque de confiance en elle qu’elle cachait sous une froideur peu commune. Dévorant les livres comme d’autres dévoraient les séries télé à l’eau de rose, j’avais très vite compris que son comportement cachait un réel manque d’affection dans son enfance et que la froideur dans ses échanges la gardait de trop s’attacher à ses pensionnaires de passage. Qui plus est, j’étais la dernière à vivre à ses côtés et le fait de fêter ce nouvel anniversaire précipitait l’échéance de mon départ de la maison, ce qui ne rassurait pas celle-ci ! Nous n’aimions pas les marques de tendresse, l’une et l’autre, mais mon geste d’attention aujourd’hui trouva un écho, car elle me tapota légèrement l’avant bras qui l’entourait comme pour acquiescer à ma demande. Je pris sur moi, tachant de cacher ma grimace alors que la douleur sur mon avant bras avait repris de plus belle lorsqu’Antoinette avait montré cette soudaine preuve d’affection. Elle ne remarqua rien et cela était plus important pour moi que tout le reste. Antoinette, droite et rigide, était attachée à des valeurs familiales séculaires qu’elle avait transmises à chacune de ses 17
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