La galerie des brumes - Page 1 - Laurence Gaud La galerie des brumes Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS (Collection Coup de cœur) 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 - Fax : 01 41 62 14 50 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-386-6 Dépôt légal : mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Chapitre I Gustave marchait d’un pas nonchalant, pas motivé pour un sou. Ses poings bien serrés au fond de ses poches, il pestait intérieurement après cette satanée invention d’un empereur franc soi-disant bien intentionné : l’école. C’était le jour de la rentrée et il devait intégrer une classe de troisième dans un nouveau collège, à plus de vingt kilomètres de chez lui. Jusqu’à lors, il allait dans un petit établissement de campagne non loin de son village, et cela lui convenait parfaitement. Mais son caractère particulier, sa personnalité originale, lui avaient attiré les foudres de ses petits camarades de classe. Ils le persécutaient autant physiquement que moralement, comme seuls des ados bornés savent le faire, encouragés dans ce sens par des adultes étroits d’esprit. Gustave était un taiseux. Il n’aimait pas faire de bruit, gardait ses pensées secrètes et ne se pliait en aucun cas aux exigences de la mode. Il était lui et comptait bien le rester. Cela semblait pourtant poser un problème au cercle fermé et obtus des quatrièmes de son collège d’alors. Sans le vouloir, il énervait… Il 9 prenait des coups, on lui volait ses affaires, on lui tachait d’encre le dos de sa veste, on lui découpait au cutter les lanières de son sac à dos… ON lui rendait la vie impossible, mais Gustave se taisait, ce qui énervait les autres encore plus, les rendait hargneux et plus cruels aussi ! Il avait fallu que Mamijou, sa grand-mère, un jour qu’elle lui nouait son écharpe en lui claquant un gros bisou sur la joue, remarque des bleus et des griffures à la base de son cou ! Elle avait pesté, tempêté, supplié pour qu’il lui avoue, en partie seulement, les vexations dont il était la victime. Elle avait immédiatement pris rendez-vous avec le proviseur. Papepic, son grand-père, les avait accompagnés, contraint et forcé. Il partageait avec son petit-fils la même particularité : il parlait peu, voire pas du tout. Dans le bureau du directeur, flanquée de son mari et d’un Gustave silencieux et gêné, la vieille petite bonne femme avait affronté courageusement un homme blasé, presque dédaigneux, habitué qu’il était aux frasques imbéciles d’une bande de niais qui prendraient peut-être du plomb dans la cervelle avec l’âge, en attendant… Mais Mamijou ne l’entendait pas de cette oreille. Elle montra les bleus et les bosses de Gustave assurant le représentant de l’éducation nationale de sa détermination ! Elle allait porter plainte ! Elle avait fait faire un certificat par le médecin du village, un vieil ami, et promit qu’elle ferait du bruit, qu’on l’entendrait jusqu’à Paris ! Elle était si remontée et gesticulante que le directeur prit peur et craignit pour sa tranquillité. 10 Il assura qu’on allait trouver une solution, qu’il allait réfléchir et faire une proposition, il avait besoin de temps. La petite grand-mère, grand seigneur, lui donna… dix minutes ! Au bout de ce laps de temps, M. Durand leur exposa son projet. Comme il lui semblait difficile de déplacer une quinzaine d’élèves dans un autre établissement, c’est Gustave qui ferait sa rentrée dans le plus proche collège, dans la banlieue de Dijon. On était en avril, et il lui faudrait résister, tenir le coup, et terminer l’année scolaire. Mais le directeur avait confiance en Gustave, il était sûr que, mûr comme il l’était il saurait trouver la conduite à tenir pour éviter tous conflits. Les adultes du collège, profs et surveillants seraient vigilants… enfin ! Malgré le sourire soi-disant bienveillant du proviseur et toutes ces bonnes paroles, cette solution ne semblait pas très juste à Gustave. Cela donnerait aux autres l’impression de triompher, imbéciles qu’ils étaient, mais tant pis, l’important était de s’éloigner de cette bande d’abrutis arriérés… C’est ainsi que le jeune garçon de quinze ans se retrouvait devant son nouveau collège. Il venait de descendre du bus qui faisait le ramassage scolaire à proximité de son village. Il devrait se lever à 5 h 30 chaque matin, pour être à 6 h 30 devant le lavoir où le transco s’arrêterait dix secondes, pas une de plus, pour lui permettre de grimper à bord, et ça, tous les jours, par n’importe quel temps. 11 Chapitre II Il était maintenant devant le portail métallique qui bloquait l’entrée de l’établissement. La cour qu’il découvrait au travers des barreaux était propre et fleurie, accueillante. Des sculptures, dont il apprit plus tard qu’elles étaient les œuvres de quelques élèves, agrémentaient la plate-forme goudronnée qui précédait le hall. Ses grands-parents auraient bien voulu l’accompagner, mais ils n’avaient pas de voiture, et il leur avait assuré qu’il préférait venir seul. Cependant, il se sentait un peu abandonné dans le recoin de la haie contre laquelle il s’était réfugié. Des petits groupes s’étaient formés autour de lui et ne lui prêtaient aucune attention. C’était tant mieux ! Qu’on le laisse tranquille était tout ce qu’il demandait. Les conversations allaient bon train, les rires fusaient, l’ambiance semblait sereine. Il ne ressentait pas cette espèce de rivalité mesquine, cette tension palpable, ses regards de défi échangés entre les garçons qui pourrissaient l’ambiance dans son ancien collège. Les gens ici paraissaient vraiment contents de se revoir. 13 Un break blanc s’arrêta devant l’école et il vit descendre une fille de son âge, jeans et baskets, habillée sans prétention, l’air réjoui. Aussitôt, un groupe d’adolescentes s’agita près de lui. « Adèle, c’est Adèle, coucou, on est là ! » Ce furent des embrassades, des gloussements et des rires… La grille s’ouvrit. La directrice était là, un sourire aux lèvres, accueillante, mais on sentait que c’était une femme de tête qui ne devait pas s’en laisser conter. Elle salua chacun avec autorité et bienveillance et appela la plupart par leur prénom. Au moins ici, les élèves n’étaient pas juste des numéros… Quand Gustave passa près d’elle, la directrice lui posa la main sur l’épaule. – Tu es nouveau, quel est ton nom ? – Je suis Gustave Guty, répondit le jeune garçon un peu gêné d’être déjà source d’attention. Des élèves, dont le groupe de filles qui avait salué bruyamment leur amie à l’entrée du collège, s’arrêtèrent derrière lui, curieux. – Ah oui, continua la directrice, tu es nouveau dans notre collège. Sois le bienvenu, tu es prévu en troisième 2, comme ces demoiselles, Adèle, MarieLou, Léa, Meriem, je vous confie ce jeune garçon. Guidez-le pour sa première journée dans nos murs. Gustave sut gré à la directrice de ne pas avoir évoqué son collège précédent ni les raisons pour lesquelles il avait atterri ici. Mais il n’appréciait absolument pas avoir été confié à d’autres, surtout à des filles ! Comme s’il ne pouvait pas se débrouiller tout seul ! 14 Il se renfrogna, mais suivit le groupe caquetant qui gloussait bêtement en lui donnant des explications dont il n’avait que faire. Ça commençait bien ! Leur prof principal fit l’appel. Gustave se retrouva assis à côté de la dénommée Adèle. Le professeur avait expliqué que c’était d’ordre stratégique. Comme la jeune demoiselle était beaucoup trop bavarde, son voisin devait être calme et silencieux, ce qui semblait le cas. La tuile ! Qu’elle n’essaie pas de lui adresser la parole, il n’avait rien à dire. Les deux heures suivantes se passèrent comme à l’accoutumée le jour de la rentrée ; des papiers administratifs à remplir, les emplois du temps à noter, le nom des différents professeurs… Rien de bien folichon ! La cloche retentit, c’était la récré. Dans la cour, il s’isola, prenant l’air le plus rébarbatif qu’il put. Peine perdue ! Fortes de la tâche que la directrice leur avait confiée, les filles se crurent obligées de venir lui tenir compagnie. – Tu habites où ? demanda Léa. – Un village que tu ne connais pas, répondit-il, évasif, cherchant à stopper net toute tentative de lier conversation, mais il en fallait plus pour décourager la curiosité de la gent féminine. – Dis toujours, on ne sait jamais, insista Adèle. – Trouhaut, ça te dit quelque chose, Madame jesais-tout, lâcha-t-il, presque hargneux. – Ben oui, ça me dit quelque chose, rétorqua la jeune fille ravie, c’est juste à côté de ma maison de campagne ! Nous passons la plupart de nos vacances au château Lorin, enfin, au lieu-dit le château Lorin car il ne reste plus grand-chose du château, et c’est 15 bien dommage ! Mais, tu dois connaître cet endroit, c’est à peine à deux kilomètres de Trouhaut. Mince, pensa Gustave, il ne manquait plus que cela, elle allait le seriner, elle voudrait en savoir plus… – Non, je ne connais pas, je ne sors que très rarement de chez moi, je ne me promène jamais hors du village. C’était faux, bien sûr. Il adorait se balader dans la forêt et avait suivi de près l’évolution des travaux de rénovation de la bergerie au-dessus du château Lorin dont ne subsistait qu’une magnifique salle voûtée remplie d’eau de source. Il évitait le coin quand les occupants venaient passer quelques jours. Mais, il n’avait pas envie d’en discuter, il n’avait pas envie de parler du tout, il voulait être seul. Il s’éloigna brusquement à la grande surprise des filles. Elles étaient un peu vexées, mais elles n’insistèrent pas. Elles n’étaient peut-être pas aussi bornées, qu’il ne l’avait cru, finalement, si elles comprenaient qu’il ne ferait pas l’effort de discuter. Étonnant pour des filles ! La fin de la journée arriva. Les filles lui souhaitèrent une bonne soirée, peu rancunières. Gustave était content de s’éloigner de ces curieuses et de retrouver ses grands-parents. Mamijou l’attendait à l’arrêt du bus, à Fromenteau, un village voisin. Ils firent ensemble et en silence les trois kilomètres à travers bois et champs qui les séparaient de la petite maison que Papepic avait retapée sept ans auparavant. Sa grand-mère ne lui posa pas de questions, elle le connaissait bien et savait qu’il ne fallait pas brusquer les confidences de son petit-fils taciturne. 16 Gustave lui confia que le collège et les élèves étaient corrects, et ce fut tout. 17
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