Achoura - Page 1 - Du même auteur : Sacrée main, à la recherche d'une racine, aux éditions le Manuscrit L’autre rive, Aux éditions Fondation littéraire Fleur de Lys (Québec) 4 Abdelaziz Aboumejd Achoura 1B 2B Histoire d’un conte Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com H Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2440-2 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Après une nuit de voyage en car, les hauts minarets apparaissaient enfin dans le ciel bleu azur de la ville de Meknès. Cette première sortie hors de ma ville natale, Casablanca, était pour moi l’occasion de découvrir tout ce monde extérieur qui m’était hermétiquement fermé ! Lourdement encombrés, nous traversâmes d’interminables et sinueuses ruelles sombres où l’odeur des ordures ménagères pinçait les narines. Un calme inquiétant régnait sur de vieilles maisonnettes bien ceinturées par une haute muraille leur donnant l’effet d’un asile de repos. Mi Aziza, qui ne s’attendait pas à une telle surprise, s’attela aussitôt à pétrir le Mcemmen* qu’elle nous présenta au petit-déjeuner bien enroulé dans du beurre et du miel, accompagné de verres de thé à la menthe Méknassie, dont l’odeur se sentait de loin. Nous eûmes juste le temps de découvrir cette vieille demeure en chaux blanche, que l’odeur d’un Mcemmen : pain très aplatit fait avec de l’huile et cuit sur un four traditionnel. 9 * tagine de viande se dégageait déjà de la Cochina*. Il bouillonnait encore lorsqu’il fut déposé sur la petite table basse appelée Mida. Je ne pus qu’apprécier cet accueil tout en victuailles, qui changeait beaucoup du régime diététique auquel nous étions habitués. Après la petite sieste obligatoire, nous eûmes aussi droit au traditionnel et non moins exquis Caak * qui accompagnait le café au lait. De belles pièces à multiples formes géométriques bien disposées dans un grand plat en porcelaine bleue, une autre spécialité de Mi Aziza. Un chef-d’œuvre à regarder et encore plus à déguster. C’est que, ne cessait-elle de répéter, nous devions reprendre des forces, notre état chétif faisait peine à voir. J’avais hâte d’aller découvrir cette belle ville mais je dus attendre que le soleil se couche avant que Mi Aziza ne nous l’autorise. Nous détalâmes en trombe traversant en un seul trait toutes ces interminables ruelles obscures où les lampes à huile n’éclairaient qu’elles-mêmes. Pourtant, de l’autre coté de la muraille, la vie était autrement très animée, et de longs fils portant des ampoules multicolores illuminaient toute l’artère principale de la ville ancestrale tant convoitée en cette période de l’année. Cela rappelait que la fête du Mawlid avec ses festivités religieuses laissait la place à F F * * Cochina : nom dialectal de la cuisine. Caak : gâteaux traditionnels. 10 Achoura∗ avec ses belles réjouissances ! De vieux chants se mêlaient aux sons des Bendires * et autres Taarijas* qui emplissaient tous les coins de la vieille médina. Des femmes âgées se rassemblaient aux coins des Dribas* chantant les vertus du prophète sidna Mohammed en cette grande fête religieuse alors que les jeunes filles ratissaient tout le quartier de long en large ! Zineb se joignit à ses semblables se surpassant à faire entendre sa petite voix, répétant sans arrêt : « Durant la fête du Mawlid ce sont les hommes qui commandent, à Achoura personne ne nous commande ! » Je les suivis, tentant de reprendre les mêmes refrains, mais je finis par me rendre compte que j’étais le seul garçon du groupe et que ce que disaient les filles ne me concernait pas. Un attroupement de jeunes garçons au fond d’une ruelle m’interpella, et je m’adossai au mur pour les regarder braver un grand feu entretenu par des pneus usés et autres morceaux de bois. Tenté, je m’élançai à toute vitesse, mais à quelques mètres du feu je ralentis et je passai à côté, sous des rires moqueurs. C’est que je ne voulais pas risquer de brûler mes habits neufs de l’Aïd me dis-je alors que je rejoignais un duo de garçons qui décochaient des pétards, au passage des cabrioles et autres charrettes. Bientôt F F FF Achoura : fête religieuse qui vient juste après celle de la naissance du prophète sidna Mohammed. * Bendires et Taarijas : des instruments de musiques très simples faites à partir des peaux d’animaux. * Dribas : petits quartiers. 11 ∗ nous nous lançâmes dans de véritables batailles rangées avec d’autres groupes, attaquant aussi les filles, avant de fuir, évitant de justesse les pierres qui pleuvaient de partout. J’allais encore plus loin à la découverte de toutes les richesses que cachait jalousement cette belle ville et qu’elle ne livrait qu’aux fêtes religieuses. Dans une spacieuse place, un Majdoub* buvait de l’eau effervescente, et se transperçait le corps à l’aide de couteaux aiguisés sans se faire blesser sous les applaudissements des garçons accroupis tout autour. Je regardais, subjugué, ce surhomme venant d’ailleurs avec sa musculature herculéenne et ses très longs cheveux décoiffés, mais dès qu’il répéta son numéro, je compris aussitôt ses combines et je changeai de spectacle ! Je suivis des Haddaouas chantant à haute voix les vertus du prophète et guidant un méhari couvert d’un tissu vert alors que les dames ululant les arrosaient avec de l’eau parfumée. J’errai partout, émerveillé, dans une ambiance de liesse et de liberté, ressentant les bienfaits de cette soirée plutôt tiède où l’arôme du jasmin s’associait aux bouffées de l’encens dans une réjouissance féerique. Je passais librement d’un spectacle à un autre, sans peur ni gène, comme si tous les gens étaient là pour me souhaiter la bienvenue, jusqu’à ce qu’un petit creux au ventre me rappelât qu’il était temps de rentrer. Sur le chemin du retour, je cherchai ma sœur, mais en vain, les groupes de filles étaient tellement * Majdoub : personne disposant de pouvoirs surnaturels. 12 nombreux et le quartier si grand que je finis par rentrer seul. Je m’assis un moment au frais, humant l’odeur ô combien succulente du poulet qui partait de la Cochina et qui n’avait d’égale que le Mcemmen cuit au Ferrah (poêle en terre battue). C’était la veille d’Achoura, et Mi Aziza préparait la Rfissa*, assise sur une peau de mouton et entourée de tout son ustensile de cuisson. Elle ressemblait à une grosse poupée ne faisant bouger que ses mains et ses yeux ce qui me fit pouffer, comblé par cette première journée qui s’achevait par un si succulent dîner ! – Ah, il faut se rendre à l’évidence, le mal de jambes ne fait qu’empirer ! – Ne t’en fais pas, Dieu est grand, tu verras, tu guériras inchaa Allah, lui répondit maman qui lui tenait compagnie, tout en effritant le Mcemmen ! – Si je tiens encore à la vie c’est seulement pour ce pauvre Hadj, qui à son âge continue toujours à conduire le car et à supporter tous ces longs déplacements. – Ne t’en fais pas pour lui, cela fait plus de quarante ans qu’il fait ce métier. – Quand même, la femme n’a que son mari, et le tien il ne donne toujours pas signe de vie ? – Hélas non ! – Voilà ce qui nous arrive lorsque nous n’écoutons pas les conseils de nos parents. Rfissa : met traditionnel à base de Mcemmen, poulet et féculents. 13 * – Encore le même refrain, je te le répète pour la millième fois, ce n’était pas de ma faute, comment aurais-je pu savoir que le frère de ma meilleure amie allait me faire ça ? – Si au moins ils t’avaient nommée ici au lieu de t’envoyer à Casa, rien de tout cela ne te serait arrivé ! – C’est le destin, maman, et personne ne fuit son sort. – Tu aurais pu quand même prendre tes précautions. – Mais il m’a agressé dans mon sommeil maman, combien de fois devrai-je te le répéter. – Deux enfants en même temps ! Il faut dire que cet ivrogne a bien calculé son coup ! – C’est de votre faute, vous n’avez pas voulu que je me fasse avorter. – Jamais ma fille, c’est Harame tout ça, une vie est déjà sacrée, raison de plus pour toi qui en avais deux aux entrailles. – C’est la volonté divine comme tu dis maman. – Moi il m’inspirait pas confiance cet ivrogne et à ton père non plus, si ce n’était pas le juge qui avait ordonné ce mariage ! – Tout ça c’est de l’histoire maman et cela ne change rien pour moi ! Maintenant j’ai deux petits enfants bien charmants qui remplissent toute ma vie. – Est-ce que tu es au moins sûre qu’il n’a pas une autre femme. Sentant que la discussion devenait plus intéressante, je m’approchai et m’assis à côté de Mi Aziza attendant la suite du dialogue. 14 La suite c’était une brûlante pincette qui me réchauffa le bas des fesses, spécialité de grand-mère : – Tu es un homme, maintenant, ta place n’est pas aux cuisines. Va saluer ton grand père, il vient juste de rentrer. Je me retirai lentement, traînant les pieds, l’oreille toujours collée à la discussion des deux dames. – Qu’est-ce que j’en sais moi, il sort en bateau et s’absente des mois durant. – Tu n’écoutes jamais mes conseils. Je connais une voyante, qui te dira sûrement s’il a ou non une autre femme. – Tu sais très bien que je n’ai pas fait toutes ces études pour croire à ces balivernes, si ces voyantes pouvaient voir leur propre avenir elles changeraient sûrement de métier. – Si je savais que tu allais renier ta religion je ne t’aurais pas permis d’aller à l’école. – Mais ces histoires de voyantes n’ont rien à voir avec la religion, ce sont des gens qui abusent tout simplement de votre ignorance. – Tu peux dire ce que tu veux, ce sont les Fkihs * qui arrangent ces choses. – Peut-être que tu as raison après tout, j’en ai marre de cette situation, mariée et sans mari, je crois que je vais finir par demander le divorce. Je m’arrêtai aussitôt et revins sur mes pas. Jamais je n’avais entendu maman parler de se séparer de papa. Cela m’intrigua d’autant plus que je ne me rappelais pas les avoir vus longtemps ensemble. Mon F F Fkih : docte religieux disposant généralement des soixante Hizbes du Coran 15 *
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