Eglantine - Page 1 - test www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1856-2 Dépôt légal : Août 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Ce livre est dédié Au Département des Landes Au Bassin d’Arcachon Et à l’Éternel Amour. St Médard en Jalles le 21/02/2009 9 CHAPITRE UN Une vieille église égrène son quatrième coup matinal. Le son cristallin se perd peu à peu, absorbé par le silence. La nuit est claire, aucun nuage ne vient masquer les étoiles piquetées sur la voûte noire. Une puissante limousine vient de dépasser les derniers platanes de l’avenue principale. Silencieuse, elle aborde à faible allure le large virage qui mène à la place du marché. – Nous sommes arrivés ! Déclare le chauffeur, un homme aux tempes argentées sanglé dans un impeccable costume bleu nuit. Empli de respect et de zèle à l’égard de ses employeurs, il se permit de commenter respectueusement le choix de ces derniers : – Ce village a l’air très calme, je pense qu’il s’agit de l’endroit idéal ; ces gens des Landes sont hospitaliers, je crois que vous avez pris la bonne décision… Poliment il enleva sa casquette : – Bien entendu je demeurerai à jamais muet ; une telle somme me gardera bien d’ouvrir la bouche ! 11 – Mais nous y comptons bien, mon ami ! Fit une voix féminine qui sortait de la pénombre de la voiture, vous êtes dans le terrible secret, et de ce fait, tout aussi impliqué que nous ! La lumière jaillit du plafonnier, éclairant l’intérieur cossu et bardé de cuir fauve de la conduite intérieure. La clarté blafarde fit apparaître une femme d’âge moyen, aux traits ravagés par la douleur. Son tailleur à la mode, issu des dernières collections, dénotait cependant d’une volonté de maintenir son rang quoi qu’il advienne. – Eh bien répondez, Charles-Edouard De La Virolay ! Ne pensez-vous pas que nous agissons pour le mieux de notre conscience ! Ce que nous allons faire est juste finalement… Il n’y avait guère d’alternative à notre choix ! J’ai cependant le cœur serré ; nous en avons tant parlé… Pourtant, je me sens coupable et responsable de l’acte que nous allons commettre… Une voix d’une incontestable autorité coupa court aux arguments de la femme qui tenait sur ses genoux une forme blanche, immobile et qui semblait dormir… – Le temps n’est plus aux discussions et vous le savez, ma chère Antoinette ; vous n’ignorez pas qu’il s’agit de ma carrière, de ma réussite professionnelle et déjà, nous avons abordé ce sujet cent fois, j’aimerai que nous n’y revenions plus ! Il poursuivit, justifiant le bien fondé de ses agissements : – Lorsque j’ai été convoqué par le Président Directeur Général de la FILDEX, il m’a été imposé des contraintes incontournables qu’il m’a bien fallu 12 accepter ! En outre, comment aurais-je pu apprendre que vous étiez enceinte ; ma dernière prospection était dans un pays dépourvu de toutes communications ! – Je le sais mon ami, mais je n’allais certainement pas sacrifier cet enfant au cinquième mois, je pensais intimement que vous accepteriez d’avoir une descendance ! – Bien entendu, mais désormais ce qui m’arrive est la chance de ma vie ! Le contrat précise en toutes lettres que l’épouse doit suivre son mari et que le couple, condition de rupture, doit être sans enfant ! – Vous ne ménagez guère mon cœur de mère, Charles, mais je vous suivrai partout, même si toute ma vie je dois pleurer des larmes de sang ! – Vous voici devenir raisonnable Antoinette ; allez, séchez vos larmes, le sort en est jeté ; nous ne pouvons plus revenir en arrière… Le puissant véhicule se rangea doucement devant le porche de l’église. Outre les divers motifs sculptés, les douze signes du zodiaque évoquaient sans doute les mois de l’année ou quelque commémoration peutêtre plus païenne, à moins qu’il ne s’agisse des douze tribus d’Israël ou bien encore d’une représentation mystique des apôtres… – Pensez-vous que le choix de ce village soit judicieux, Charles-Édouard ? Les maisons me semblent si modestes et tellement vétustes… – Ne craignez pas, mes renseignements sont bons ; le village est prospère et les gens accueillants ; je crois que l’enfant n’aura guère à souffrir… Il réfléchit un instant et poursuivit, visiblement satisfait : 13 – Vous savez, je pense qu’il ne sera pas malheureux auprès des petits paysans, il sera peut être plus dégourdi… Et puis songez qu’une gouvernante aurait cédé à tous ses caprices ! Nous n’aurions pas rendu service à cet enfant… Le souffle rauque, il reprit : – Allons-y maintenant, nous n’avons perdu que trop de temps ; peut-être qu’un jour, nos chemins se croiseront. Prenez le bébé et son couffin, Antoinette, il est important de ne pas se faire remarquer. Un chien hurla dans la nuit et l’écho de son aboiement se répercuta dans le lointain. Une chouette, dérangée par les présences insolites, lança un bref hululement et quitta le clocher qui lui servait de gîte. Antoinette prit peur et se signa nerveusement. Charles, malgré la fraîcheur de la nuit, transpirait à grosses gouttes ; il savait bien, tout au fond de lui, ce que cette décision lui coûtait. Il sentait confusément qu’un jour il aurait à payer, mais pour l’instant, seuls comptaient ses projets professionnels liés au désir de réussir à tout prix. Le fardeau de la honte quitta la chaude protection de la voiture et tandis que le chauffeur attendait, moteur en marche, le couple se dirigea vers la nef et déposa lâchement le couffin, au seuil des lourdes portes de bois. Charles, fumeur invétéré, tirait nerveusement sur sa cigarette tout en observant les alentours. Le bruit d’un moteur attira son attention ; c’était le camion de la laiterie voisine, qui commençait sa tournée. Il ne fallait pas se faire prendre. Profitant de cette diversion, Antoinette glissa subrepticement une grosse enveloppe cachetée sous le corps de l’enfant. 14 – Alors, as-tu terminé ces embrassades sans fin ? Crois-moi, il faut partir au plus vite, les adieux déchirants ne changeront rien à notre problème ! Petit à petit, l’aube naissante repoussait les assauts d’une nuit faiblissante. Dans le lointain, à la sortie même du village, s’estompaient les feux arrière d’un somptueux véhicule, emportant vers de glorieuses destinées, le futur directeur des pétroles de la Fildex et sa chère moitié. L’abbé Pierre Ducourneau se leva péniblement, ce matin-là. Sa sciatique le préoccupait chaque jour un peu plus. – Il me faudra bientôt consulter le docteur Tibère ! Songea-t-il en claudiquant vers la modeste salle de bains. Faisant rapidement ses ablutions dans un lavabo dépourvu d’originalité, il s’ébroua sous un filet d’eau froide, retrouvant ses esprits. Relevant la tête, il contempla un instant son visage dans le petit miroir. Son visage rond, ses yeux bleus et ses cheveux blancs, coupés en brosse, incitaient à la confiance. Il pouvait regarder son image sans vanité et sans crainte, ce qu’il voyait était bien le reflet de son âme et de son cœur. Enfilant vivement sa vieille soutane, il boucla ses gros souliers noirs à la semelle usagée. Farouchement conservateur, il n’aurait voulu, pour rien au monde, troquer son habit noir contre le costume de clergyman à la mode que bien des jeunes prêtres se hâtaient de porter. Un petit déjeuner frugal l’attendait dans la cuisine où sa sœur Ernestine régnait en maître et veillait sur sa santé. Il adorait bien manger. C’était là son seul 15 vice, mais qui se sanctionnait souvent par des régimes draconiens imposés par le vieux docteur Tibère, médecin de famille de tout le village, depuis de très nombreuses années. Il avala son café et grignota quelques tartines ; il était temps de faire mâtines… – Couvre-toi un peu plus chaudement ! Le morigéna sa sœur ; à nos âges il faut être prudent ; l’hiver n’a pas encore dit son dernier mot ! Il soupira, et se souvenait de ses années de séminaire dans l’est où le froid était si mordant qu’il vous gelait sans que vous n’y preniez garde. Depuis toujours, Ernestine se préoccupait du sort de son frère et avait préféré lui sacrifier sa vie plutôt que de fonder son propre foyer… Elle avait épousé son sacerdoce comme on rentre au couvent. Il grommela entre ses dents qu’il n’était pas sénile à son âge… À soixante cinq ans, il se sentait aussi robuste que lorsqu’il avait timidement embrassé la vocation. Il se revoyait alors, jeune diacre, empli d’un amour immodéré pour les choses de Dieu. Naturellement, il avait connu bien des tourments, des interrogations sans réponses ; des voix intérieures qui tardaient à se manifester ou l’incitaient au péché. Mais il avait la foi, cette présence invisible qui vous porte et vous guide bien malgré vous. Cette dernière le sauvait toujours du désespoir et de l’incertitude. Il soupira longuement ; le temps passait si rapidement… Chaque jour apportait son cortège d’épreuves et d’obligations. 16 Il se sentait las et le courage lui manquait parfois. Ce matin d’ailleurs, tout allait de travers ; ayant oublié de remonter son réveil, il s’était éveillé en sursaut et en retard. Cependant, l’heure du premier service approchait et il se devait d’être présent pour sonner les mâtines. – Allez, je me sauve, fit-il en direction de sa sœur, qui déjà mitonnait le repas de midi. L’église n’était guère éloignée du presbytère et depuis quarante ans, il trottait allègrement vers la maison du Seigneur. Sauf ces jours derniers où il tirait la jambe à chaque pas. – Il me faudra bientôt partir à bicyclette, ces rhumatismes ne vont pas aller en diminuant ! J’espère que le docteur me prescrira un anti-inflammatoire… L’hiver, soumis à une pluviométrie excessive, avait réveillé ses vieilles douleurs, mais il ne le montrait pas ; il ne grimaçait que pour lui-même. – Ma sœur a raison, il fait frais ce matin ! Il ramena frileusement son gros bréviaire sur sa poitrine. Sa paroisse dépendait naturellement du diocèse ; il assurait son ministère avec justesse et piété, ce qui lui avait valu maintes fois les compliments de l’Évêché. – Les fidèles sont paresseux, ce matin ! Jeta-t-il assez haut, en constatant la plupart des volets fermés du village endormi. Seule, l’officine du boulanger dispensait une lumière jaunâtre. Le prêtre s’y dirigea, attiré comme un phalène vers un réverbère. 17 – Enfin un courageux ! S’exclama-t-il en ouvrant toute grande la porte du magasin dont la sonnette se mit à carillonner à tout va. Le boulanger, surpris par l’intrusion, releva vivement la tête et sa face s’éclaira d’un large sourire. – Alors mon bon Émile, fit le curé, as-tu pensé à Ernestine ou faut-il que je repasse après la messe ! – Penses-tu, vieux brigand, comment pourrais-je oublier ta grosse gourmande de sœur, bien sûr que c’est prêt, ma première fournée de viennoiserie est toujours pour elle depuis plus de quarante ans ! Il exhiba triomphant deux magnifiques croissants dorés, dégoulinants de beurre. Les deux hommes s’appréciaient mutuellement et n’hésitaient pas à se taquiner à la moindre occasion. L’abbé Ducourneau, alors jeune et inexpérimenté, avait été nommé dans ce petit village où l’on tirait tout de la terre. Intelligent, il s’était rapidement rendu compte que les gens les plus rudes étaient assurément les plus généreux. Le boulanger, après un long apprentissage, avait brillamment obtenu son C.A.P. à Bordeaux. Amoureux de son métier, il pratiquait son art à l’ancienne, dans un endroit où l’on pouvait encore vivre hors des contraintes trépidantes d’une bruyante ville. Le curé lui commandait des hosties ; il lui envoyait des fidèles ; quarante années les liaient donc d’une amicale complicité et leurs accolades n’étaient que fraternité, ils n’étaient pas de ces grandes gueules qui vous promettent tout, mais qui ne tiennent rien. – N’oublie pas tes croissants, je ne voudrais pas que par ta distraction Ernestine soit fâchée après moi ! 18
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