Lettres citadines - Page 1 - test Mamady KOULIBALY Lettres citadines Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0147-2 Dépôt légal : Octobre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 PREFACE Les lettres qui composent le présent recueil sont tirées d’un volumineux cahier que l’oncle Fadji, le frère puîné de mon père – que nous appelions communément N’Fandén Karamo – m’a fait faire jour après jour, depuis l’école primaire où j’ai eu l’immense bonheur de trouver en lui un éducateur patient, méthodique, débordant de verbosité et châtiant quand il le faut. Combien de fois a-t-il réussi, – à mon corps défendant, – à m’extraire des hordes d’enfants vadrouillant, ne songeant qu’à aller jouer aux billes, aux dés, aux cartes, au football, à la lutte traditionnelle et à d’autres jeux frénétiques ? Quand je lui ai demandé un jour comment je pourrais me rendre compte de mes minces progrès, il m’a répondu : « En relisant sans cesse tes anciens textes, notamment tes lettres ». Depuis, j’ai pris soin de garder jalousement la plupart de mes lettres afin de les relire et corriger progressivement leurs éventuelles insuffisances. Aussi celles que je donne à lire aujourd’hui ont-elles été plus d’une fois retouchées. Seul leur fond demeure inchangé. 7 Oncle Fadji nous a quittés au milieu de l’année 1994. Considérons donc ce bouquet de lettres comme l’œuvre d’un neveu affligé qui rend un hommage posthume à un regretté oncle qui fut presque tout pour lui. Tandis que je remets ce recueil à mon éditeur, mes pensées vont sans cesse à Madame Aminata Sow Fall, à Elhadj Fodé Lamine Touré et à Monsieur Mamadouba Steel Camara pour leurs judicieux conseils ; à tous mes parents et amis pour leur précieuse assistance morale et matérielle. Ils sont nombreux, tous ceux qui un matin, un après-midi, une nuit, sous un hangar, un auvent, un arbre, dans un hall, au cours d’une promenade, d’une rencontre fortuite, ont causé sciences et lettres avec moi. A eux tous je dis grand merci. Enfin, mes remerciements vont à tous ceux qui ont rendu cette édition possible, et, par avance, à tous mes chers lecteurs dont j’attends de nombreuses critiques et suggestions qui me permettront à coup sûr de mieux étoffer les éditions ultérieures. 8 Sangarédy, mars 1985 Cher Djigui, L’impression la plus frappante – pour celui qui arrive pour la première fois à Sangarédy – naît sans doute du violent contraste entre Tchankounnaï et la salubre cité habitée par les travailleurs de l’Etat et ceux de la Compagnie des Bauxites de Guinée. Tchankounnaï se suspend au pied d’une petite montagne et présente à peu près les mêmes aspects que Kamsar Village : habitations simples et serrées, absence d’électricité et de robinets à eau courante, succulentes animations des ruelles et de la place du marché. En peul, Tchankoun signifie le ruisseau, et naï, des bœufs. Devinez alors la belle légende brodée autour d’un petit cours d’eau en voie d’assèchement et des pasteurs peuls en quête de pâturages. Non loin du collège et du lycée de Sangarédy, sur une colline boisée, resplendit la piscine réservée aux expatriés. M’arrêter sur un plongeoir, sauter, plonger et me livrer à mes nages favorites – le crawl et le dos crawlé –, voilà qui me manque cruellement dans cet immense bowal 1 aux charmants couchers de soleil. Je t’adresse mes salutations les plus amicales. 1 Bowal : Surface plane couverte d’herbes rases et ponctuée par endroits de nombreuses termitières. 9 Sangarédy, le 29 juillet 1986 A Madame Aminata Sow Fall Madame, La lecture du « Revenant » m’a procuré un tel bonheur que, quoique ne vous connaissant que de réputation, je prends un vif plaisir à vous écrire afin d’établir entre nous une correspondance régulière et fructueuse. Je suis un élève passable animé de la ferme volonté de se classer parmi les meilleurs de sa promotion. Cependant, mon ambition – voire mon souci majeur –, c’est d’acquérir de bonnes techniques d’écriture pour figurer plus tard parmi les écrivains de mon continent. Je suis bien curieux de visiter votre pays et surtout de faire votre connaissance afin de bénéficier de vos sages conseils ; mais le destin me permettrait-il d’assouvir un jour ma curiosité ? Je compte entièrement sur vous pour ma bonne orientation. Agréez, Madame, l’expression de mes salutations sincères. Fria, décembre 1986 Cher Mamadou Bobo, Chaque fois que je me sépare des amis qui m’ont merveilleusement marqué, je me sens comme privé d’une partie de moi-même : les franches amitiés et les doux souvenirs me sont aussi chers que la prunelle de mes yeux. 10 M’adapter à la vie de Fria ? Je dirai plutôt me réadapter ! C’est dans cette ville que j’ai étudié en langue nationale soussou de janvier 1980 à juin 1984. J’ai des amis dans tous les quartiers. Le centre-ville brille sur un plateau où presque tous les jeunes se rencontrent et fraternisent. Actuellement, Fria se régale de mille activités récréatives : basket, volley, natation, judo, foot, pétanque… Mais je ne participe à aucune compétition : je ne me suis pas encore totalement remis de ma blessure sur le terrain de foot de Sangarédy. Je parle tellement de vous que mes amis de Fria retiennent déjà vos noms et prénoms pour les avoir maintes fois entendus. Désirez-vous correspondre avec eux ? J’attends vos réponses qui m’apporteront beaucoup de bonheur, et vous prie de croire à l’assurance de mes amitiés les meilleures. Fria, le 25 janvier 1987 Chère Christiane, J’accuse réception de ta lettre datée du 16 novembre 1986. Située à plusieurs kilomètres de Conakry, Fria est présentement la ville industrielle la plus polarisante de Guinée. La nuit, sous le vent doux et léger qui te caresse, tu y contemples la splendide usine dominant toute la cité bâtie autour de trois somptueux immeubles de neuf étages arrosés de lumières multicolores. C’est une ville peu vaste mais beaucoup animée, vibrant presque des mêmes activités que Kamsar et Sangarédy. Du reste, c’est la 11 même vie : les ouvriers sont les gens les plus courageux et les plus laborieux ; ils mènent une vie réglée au son du dépôt, une vie très réglementée. Fria s’anime surtout en fin d’année. Du 24 au 31 décembre, la ville grouille de jeunes venant de partout. Alors tous les soirs, tu assistes à la kermesse, aux matches de foot, etc. Les feux d’artifice marquent l’apothéose de ces diverses manifestations qui font de Fria un véritable pôle d’attraction pour toute la jeunesse guinéenne. Tu me demandes aussi si j’ai repris sans peine les cours ? Eh bien, je te réponds que oui. Comme à Sangarédy et à Kamsar, il y a de bons enseignants à Fria. Je suis surtout heureux de retrouver ici mes rivaux acharnés du primaire et du collège. L’émulation me pousserait à me surpasser. Mes sincères amitiés. Fria, le 27 janvier 1987 A Madame Aminata Sow Fall Madame, Vos précieux conseils m’ont davantage encouragé à m’engager dans cette carrière littéraire. Je sais que ce n’est pas chose facile ; mais avec le courage doublé d’une tenace volonté, je suis sûr d’y parvenir. Actuellement, je suis en Onzième Année et orienté en Sciences Mathématiques. Ne serait-il pas impératif que je change d’option pour pouvoir mieux embrasser cette carrière littéraire ? En tout cas, Madame, tout mon rêve, c’est de figurer plus tard parmi les écrivains de mon continent. Partant, je vous serais obligé de me 12 fournir autant que possible les étapes successives que je dois suivre pour ma bonne formation. Mieux, je serais heureux de recevoir une bibliographie qui m’aiderait à utilement orienter mes efforts. Par ailleurs, je vous informerais que j’ai changé de préfecture ainsi que vous l’indique ma nouvelle adresse. Pour terminer, Madame, je profite de cette brillante occasion du nouvel an pour présenter à vous, à tous vos parents et connaissances, mes meilleurs vœux de longévité et de réussite dans toutes vos entreprises. Agréez, Madame, l’expression de mes salutations les meilleures. Fria, le 18 avril 1987 Chère Christiane, Ta lettre arrive au moment où je me remets peu à peu d’un sévère paludisme qui a bouleversé tous mes programmes de révision pendant plusieurs jours. Elle est écrite sur un ton si violent que je me demande si elle vient de la main de Christiane que j’ai connue toujours tendre et consolatrice. La distance pourrait-elle nuire à notre grande amitié ? Pense aux mots aimables que nous nous disions en nous promenant entre l’aviation et la piscine de Sangarédy. Pense aux engagements que nous avons pris le jour de ton départ pour Kamsar. Me crois-tu capable d’un revirement aussi étrange et insensé ? Tout ce que nous avons dit ce jour-là venait du tréfonds de nos cœurs et s’accordait aux mouvements de nos âmes. Mouvements douloureux 13 mais suffisamment contenus. As-tu déjà oublié cette tristesse qui se lisait dans nos mots, nos regards, nos moindres gestes ? Ah ! Quels moments que ceux que je m’apprête à évoquer pour apaiser ta colère ! J’allais te joindre dans votre cour ; je revenais, puis je repartais. Nous nous rencontrions pour parler de tout et de rien. Nous souffrions terriblement : tu souffrais à l’idée de me quitter pour une durée indéterminée, et je souffrais de te voir souffrir. Tu ne peux penser à nos différentes souffrances de ce jour-là sans te demander : « Suis-je vraiment sincère en croyant qu’il puisse m’oublier un seul jour et rompre toute relation épistolaire entre nous ? » Il arrive que je mette du temps avant de te répondre. Cela se fait souvent contre mon gré : j’aurais tant aimé pouvoir, à chaque instant, te faire signe de vie, et, si possible, recevoir de tes nouvelles. Envoie-moi juste de bons bouquins et de jolies cartes postales. Je vis actuellement aux crochets de ma sœur aînée Aïcha qui me donne des sous que je conserve pour t’écrire. Je t’envoie mes amitiés les meilleures. Fria, le 19 mai 1987 A Madame Aminata Sow Fall Madame, Quelle joie pour moi de recevoir votre judicieuse lettre dans laquelle vous me prodiguez des conseils qui, en me frayant une véritable voie d’avenir exempte de toute incertitude et faisant de moi un homme éclairé par le savoir, m’aideraient à traverser 14
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