Fatalité - Page 2 - www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0617-0 Dépôt légal : Janvier 2009 © Yves JONQUET L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit l’ouvrage. 6 Les bras croisés sur une rampe de balcon, le menton appuyé sur le poignet… volets en bois fendus par l’usure du temps, fenêtres grandes ouvertes… – Tu ne pourrais pas aider ta femme à plier les draps, toujours regardant si la forêt a changé de place ? – Il faut toujours que tu grommèles entre tes dents pourries de vieille que tu es. Pourtant, divorcé une première fois d’une femme légère, j’ai cru bien faire en t’épousant. A ton âge, un homme comme moi ne te sied pas ? Tu m’obliges à m’agiter dans le lit, à me découvrir, enfin à passer la majorité de la nuit autour de cette grande table ovale de la salle à manger. – Si ta femme a des dents pourries, elle est soumise, sérieuse, ne cherche pas à trouver mieux ailleurs… pourtant mieux que toi doit se trouver, sans difficultés aucune ! – Je t’en prie, Aline, quand je t’ai connue, tu habitais une HLM.à Millau, dans ce four insensé où l’été la température doit monter jusqu’à 50° au moins à l’ombre ! Tu peux t’estimer heureuse que mon frère soit mort en te faisant l’amour, sans quoi nous ne nous serions connus. – Oui, Thierry, c’est quand l’on descendait le catafalque de ton frère, de mon mari, que nous nous 9 sommes regardés les yeux plein de désir, comme pour dire… ce n’est pas parce que toi et ton frère étaient en froid que nous devions continuer à l’être. – Le sais-tu vraiment pourquoi nous sommes restés toute une vie durant fâchés ou tout au moins en froid ? – Non ! – Quand nous étions jeunes, très jeunes même, que nous allions à la maternelle… notre mère Louise gardebarrière, notre père Etienne employé de mairie, gagnaient peu. Elle nous achetait un jouet et nous disait : prêtez-vous le sans l’abîmer, sans quoi vous n’en aurez plus ! Dociles que nous étions à notre époque, nous nous en amusions toute l’année sans nous disputer, on en prenait garde. Plus tard, quand nous étions plus grands et que l’un de nous deux avait la chance de connaître une fillette de notre âge… environ après la communion solennelle, nous nous la prêtions. Quand elle était réticente, nous la laissions tomber, certaines pleuraient même. Nous lui expliquions alors que, tout petits déjà, nous nous partagions les jouets et qu’il n’y avait aucune raison pour que l’on ne continuât à faire de même avec elle. La plupart d’entre elles était toujours d’accord. Voilà que lorsqu’il t’a connue, il n’a jamais voulu te prêter à moi. – Ne lui en veux surtout pas ! Je l’aimais et c’est moi qui ne voulais être partagée entre vous deux. – Va te faire foutre ! Retourne avec lui maintenant ! Tu viens de m’apprendre quelque chose qui me rassure. Il remonte dans mon estime. Tiens, j’irai lui apporter un bouquet sauvage pour le remercier. – Tu daignes te remettre avec ton frère, maintenant qu’il est mort ? 10 – Ce n’est point parce qu’il est mort, mais parce qu’il a gardé de moi la même estime. Je comprends pourquoi tu me repousses dans le lit ! Tu ne veux toujours pas te partager entre un mort et moi qui suis vivant Tu ne penses qu’à toi. Tu es une grosse égoïste. Heureusement que j’aime les grosses avec de beaux bourrelets, sans quoi je t’aurais prêtée au voisin quand tu habitais Millau, dans cette vieille HLM. – Tu as encore gardé cet esprit enfantin qui vous caractérisait… j’aurais été pour ce voisin un jouet ! – Je n’aime pas quand tu fais de l’esprit. – Ton frère, lui, ne m’a jamais considérée comme un jouet, mais comme sa femme. Nous avons eu trois beaux enfants. – Oui, trois beaux enfants qui me coûtent ! Les jeunes filles coûtent toujours plus cher en toilettes que les garçons, or tu en as deux ! – Ces trois enfants sont tes neveux ! – Ce n’est point de mes neveux dont je me plains, mais plutôt d’avoir dans le lit un manche à balai. – Ton frère, sensiblement de ton âge, était plus jeune d’esprit que toi. – A deux ans près, pouvait-il avoir l’esprit plus jeune que moi ? – Tu aimes les femmes grosses qui ont de gros bourrelets, moi j’aime les hommes qui ont l’esprit jeune ! – Je t’ai sortie de cette ville qui puait, cette ville sentant le cuir. Je comprends qu’une citadine comme toi ne pouvait s’adapter à la montagne. Mon frère t’a sortie de ce gourbi pour aller habiter où, je te le demande ? Pour ne pas avoir voulu jouer avec moi, je n’ai jamais su où habitait mon frère. Après 11 l’enterrement, nous avons fait l’amour… ce qui ne fut point correct de ta part et il s’en faut ! – Vous vous ressembliez tellement que tu m’as donné l’impression de le retrouver tel qu’il était avant d’être tombé malade. Oui, je me souviens très bien de ce moment macabre ! – Mon frère étant malade, m’as-tu dit, ne te touchait plus. Tu étais bien contente de retrouver en moi un mari enfin quoi un homme, quelqu’un enfin qui te donne du plaisir. Quand je ne savais où vous habitiez pendant votre mariage, j’habitais très près d’un petit village dénommé Camprieu… dans la forêt domaniale du Mont-Aigoual dans les Cévennes. Ce village à cheval entre quatre départements : l’Hérault, l’Aveyron, le Gard, et la Lozère. Dès que l’on fait un pas, on ne sait plus dans quel département l’on se trouve. Tiens, ma chère épouse, je vais certainement t’apprendre quelque chose ! – Je t’écoute, mon cher mari ! – Les gardes forestiers font de hautes études… sans quoi ! Venant de citer les Cévennes, as-tu seulement entendu parler d’André Chamson ? – Je ne sais même pas de qui tu me parles ! Seraitce le boulanger qui nous livre le pain tous les matins ? – Idiote de femme que tu es. Enfin, cet homme est un romancier né à Nîmes en 1900, mort à Paris en novembre 1983 ; homme romancier et essayiste français, archiviste paléographe ; fondateur et Directeur du journal « Vendredi » ; élu membre de l’Académie française le 17 mai 1956, par 18 voix, entre autres, de Jules Romains, André Maurois et Georges Duhamel ; généreux protestant, engagé dans sa vie comme dans ses livres, il situe la plupart de ses 12 récits dans le cadre des Cévennes : sa région natale. Il a écrit la Neige et la Fleur et autres romans qui n’apporteraient rien de plus à ta culture, car tu es inculte. – Oui, je reconnais avoir un mari garde forestier très cultivé ! – Je ne te le fais point dire ! Ce que tout le monde ignore… c’est qu’une stèle fut dressée en sa mémoire sur la route très tortueuse partant de l’Espérou, allant sur Mandagout. Là, l’écrivain contemplait la magnificence de cette vallée, méditait, s’évadait pour se fondre dans cette immense nature qui lui inspirait quelques émotions. Dès que mon pauvre frère est mort, je dis mon pauvre frère parce qu’il voulait toujours me prêter ses jouets, comment m’as-tu retrouvé pour me l’annoncer ? Je me le demande bien ! Ce dont je suis certain, c’est que je suis venu te rechercher à Millau chez tes parents, ainsi que tes enfants. Nous avons remonté, tant bien que mal, la vallée de la Dourbie, te le rappelles-tu avec cette belle guimbarde de Juvaquatre, des années 1948 ? La construction de cette voiture employait à l’époque 35 000 ouvriers et employés, faisait tourner 18 000 machines. Voiture très économique de 4CV. A deux années près, il m’aurait été possible d’acheter la 4CV Renault. Nous avons même traversé les lieux-dits : les Loupies, les Loupiettes. – Figure-toi que si tu n’as jamais su où habitait ton frère, lui le savait ! – Ah, bon ! – Quant à nous, nous habitions le Vigan, mais ton frère a été enterré à Millau dans le caveau familial. 13 – Maintenant qu’à force de travail, j’ai réussi à obtenir une très belle place de garde forestier… voilà que madame la montagnarde regrette sa ville natale Millau ! Son Millau ! Retourne avec ces gens de la ville qui n’ont même pas le temps de réfléchir, qui font tout par habitude, qui ne reconnaissent même plus une marguerite, encore moins une violette. – Thierry que t’arrive-t-il, ce matin… tu t’es levé du pied gauche ? – On se lève comme l’on peut… tu ronfles et m’empêches de dormir. Tu ne m’aimes pas, tu ne m’as jamais aimé, tu n’as vu au travers de moi que l’esquisse de mon frère. Tu n’aimes en moi que le gros mois que je t’apporte. Je suis bien quand je suis seul, quand je peux surprendre un pêcheur qui lève une truite non à la maille. Tiens, encore hier, j’ai découvert la ruse d’un pêcheur qui les mettait dans son slip. Ce dernier m’affirmait encore qu’il ne savait pas pourquoi ! Les gens de la ville prennent vraiment les montagnards pour des cons ! Elles étaient venues se cacher là par hasard ! lui ai-je dit. Il est vrai que la pénurie des truites a entraîné une révision de la maille. Elle était de vingt-huit centimètres avant, elle est passée à trente-deux actuellement et tout ceci par la nouvelle loi de la société de pêche. – Que veux-tu que cela me fasse ! répondit Aline. – Tu es encore au lit la grosse ? – Mais diantre que non, puisque les draps sont déjà pliés ! Et toi, es-tu toujours à la fenêtre entrain d’entendre les feuilles bruisser ? – Oui, je suis à la fenêtre et il commence à pleuvoir ! 14 – A pleuvoir ? – Oui, à pleuvoir ! Aujourd’hui, c’est le premier jour de printemps et voilà que les hirondelles viennent nous dire bonjour. Comme quoi, quand on dit que « l’hirondelle ne fait pas le printemps »… c’est bien vrai ! Nous sommes au printemps, mais un printemps retardé. Il y a un quart d’heure de cela, ces hirondelles rasaient le sol, prémices que la pluie allait arriver. – Tu sais, Thierry, d’un évènement passager, fortuit, il ne faut pas en faire une généralité. – Oui !… un fait isolé, un seul exemple n’autorise pas de conclusion générale. Répondant à ta question, je me demande bien où tu l’as apprise ! – J’ai vraiment un mari qui prend sa femme pour une imbécile ! Oui, je le savais ! Quoique, dit-elle, demain il peut faire beau ! Ce n’est pas parce qu’il pleut aujourd’hui qu’obligatoirement il pleuvra demain. – J’ai une femme qui a un bon sens inégalable. La Palisse t’entendrait que tu lui ferais grand plaisir ! – Je savais bien, lui dit-elle, qu’en épousant un garde forestier, j’épousais un homme instruit ! – Je te laisse t’habiller. – Je le suis déjà de peur que tu me sautes sur-lechamp. – Moi, te sauter sur-le-champ ? Je ne peux même pas te caresser au lit ! – J’ai mes raisons que seule ma raison connaît. – Voudrais-tu dire par-là que j’ai tort d’avoir raison ? – Non, tu as raison d’avoir tort ! Thierry, mon chéri, la seule et unique raison valable qui me retient 15 de te caresser, c’est que j’ai eu de ton frère trois beaux enfants. Presque à chaque fois que nous nous aimions, voilà que j’avais mon fagot. Nous sommes mariés et de toi je désirerais avoir un enfant, mais pas à chaque fois que… – Tu me délivres d’un secret qui nous rend complices. La pluie semble cesser. Un paysan aime la pluie, je me double d’être un garde forestier. Quand il pleut, un garde forestier se doit de sortir, s’il venait à défaillir par mégarde, il ne pourrait dresser de contredanses. Cependant que la pluie cesse et que j’aime la pluie, je me réjouis qu’elle cesse. Je te laisse, ma chère ! Ce que tu viens de m’apprendre, me réjouit au point que je le glisse dans ma poche et y mets un mouchoir dessus. Je vais faire un tour dans la forêt pincer quelques braconniers. J’ai choisi ce métier par amour du métier, par amour d’aligner ceux qui sont hors la loi. – Que faites-vous là, monsieur, accroupi deux bâtons à la main et un fil d’acier terminé par une boucle ? – Vous tombez bien, monsieur le garde champêtre, j’étais entrain à l’aide de mes bâtons de remuer la mousse pour savoir si les champignons étaient bien sortis. Le saviez-vous qu’il y en avait déjà ? – Me prendriez-vous pour un imbécile, pour un idiot, pour un sot ? Mon métier est de savoir et de savoir bien ! Montrez-moi ce fil d’acier ! Vous remuiez la mousse pour voir si quelques girolles étaient sorties. – Ah ! Vous voyez que vous saviez ! – Je sais tout. Rien ne m’échappe, monsieur ! Il est vrai que les champignons sortent en septembre16 octobre quand il fait chaud et quand il a plu… mais nous ne sommes qu’au printemps. Vous savez donc bien mentir, monsieur ! – Moi mentir ! Moi qui suis inspecteur des impôts ! – Si vous êtes inspecteur des impôts, moi, je suis garde champêtre. Et puis, et puis, et puis… ce n’est pas parce que vous aimez la monnaie que vous connaissez forcément la nature. Moi, j’ai fait des études pour cela ! – Moi aussi, j’ai fait des études ! – Oui, vous avez fait des études, mais pas les mêmes ! Si je vous montrais deux fleurs, vous y mettriez les mêmes noms. – Je vous mets en garde, monsieur le garde champêtre, de me coller. – De vous coller ? Dites-moi le nom de cette fleur ? – Vous me prenez vraiment pour un sot ! C’est une violette ! – Vous ne pensiez pas si bien dire… il s’agit d’une pensée ! Je vous prends pour ce que vous êtes ! Je ne veux plus entendre de garde champêtre, surtout quand vous les prenez pour des cons ! N’avez-vous point remarqué que les premières hirondelles sont arrivées ? – Oui, elles viennent tout juste d’arriver ! – Je ne vous le fais point dire, donc nous sommes bien au printemps. Au printemps y a-t-il, monsieur l’inspecteur des impôts, des champignons ? – Oui, monsieur le garde, il y a des champignons ! – Vous parlez donc de choses rarissimes ! Soit, je veux bien croire que vous cherchiez des champignons, mais alors des champignons parasites. 17
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