L'accusé de réception - Page 2 - test L’accusé de réception 3 Paul Anski L’accusé de réception Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-267-8 Dépôt légal : Février 2009 Copyright © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. À Isaline… 9 I Par un matin, comme ceux que l’on rechigne parce que la fraîcheur est avec le brouillard ce que les poumons détestent, le préposé, une fois de plus, de son stylo, gribouille devant le nom d’une banale boîte à lettres. Il a quelque chose pour vous dont l’hypocrisie l’oblige à glisser, comme un voleur, ce fameux pli rebelle vous annonçant que l’heure a sonné pour être averti. Dans le couloir obscur des hypothèses, cette vérité, sur la pointe des pieds, se taille un frêle chemin, silencieuse, parmi le brouhaha de la rumeur, cette curieuse mélodie qui fait d’elle le leader incontesté de la vindicte populi. Du haut de ses courts cent soixante-huit centimètres, fort de muscles amincis en héritage de l’ivresse connue des habitués du bar de quartier, Mirmon s’extirpe de sa couette en champ de bataille, secouant sa migraine en combat avec les acides de son dégoût. Les frissons qui l’envahissent l’obligent à presser le pas brinquebalant jusqu’au récipient de caféine, seul stupéfiant susceptible de remettre tous ses maux sur la même ordonnance. 11 L’habitude le forçant aux mêmes gestes répétitifs est d’une platitude déconcertante. Elle l’oblige encore à ignorer le jour de la semaine, de l’année même, de l’heure voire de la minute. Mirmon, trépignant devant le goutte à goutte d’un café d’une fraîcheur passée, voit finalement poindre un réveil inespéré. De ce qui ressemble à une cuisine d’où il se tient voûté sous le poids des innombrables veilles arrosées, d’un œil vitreux, il perçoit qu’une enveloppe redonne vie à sa boîte à lettres, vierge pourtant depuis plusieurs années comme une tombe délaissée du fleurissement de la Toussaint. Sa curiosité soudainement aiguisée attise sa méfiance. Le sourcil se prononce sur son visage générant un rictus, presque zygomatique, à la commissure d’un sourire qu’il avait oublié. Était-ce un leurre, un mirage de plus ou encore un serpent titubant qui hantait son esprit ? Quelque chose dans sa mémoire, encore embuée, lui donnait le courage de s’approcher de l’embouchure du monde extérieur. Au moment d’y plonger, la peur électrique secoua son échine comme une faille sismique soulevant le fond des océans. Parkinson décontenança alors sa main. Il dut renoncer à la tendre, la tendre, mais la tendre à qui ? Cette fois Mirmon, avec effort, maîtrisait son regard fixe sur cette boîte à lettres, désormais qualifiée de maudite. Pourquoi en avait-il une finalement, s’interrogea-t-il puisque jamais quelconque nouvelle venait s’y échouer, ni même celle des envahisseurs bonimenteurs ! C’est dire si l’extérieur de la coquille de Mirmon reflétait la vie ! Même l’herbe sauvage n’osait plus pousser dans le jardinet supposé décorer le 12 seuil de sa porte d’entrée qu’autrefois une jeune fille en fleur s’employait à peindre de mille couleurs. Ces printemps-là représentaient déjà deux ans. Le temps passe vite ! Mais il en faut finalement peu pour retrouver des images en noir et blanc. Mirmon réussit enfin, tant bien que mal, à porter à sa vue l’élément squatteur de sa boîte à lettres. Il y reconnut son nom et son prénom, se rappela qu’il existe un service public. Comme tout service public, Mirmon en conclut qu’il n’en faisait que la moitié puisqu’incapable de décrypter l’expéditeur… Sa lecture se heurta soudainement à une obligation, suivie d’une sorte de complément d’objet s’accordant d’une certaine forme de menace. La lettre recommandée lui parut subitement peu recommandable, entachée d’une lâcheté extraordinaire, d’augure probablement maléfique. Au point où en était Mirmon, un tel anonymat sur l’auteur ressemblait à un corbeau abonné au boulevard des allongés. L’inconnu de la boîte à lettres enfilait le costume noir des feuilles de Prévert, à la différence, que Mirmon n’avait aucune volonté de vouloir les ramasser, même à la pelle. Il laissa là, l’objet de tourments probables. L’œil glauque de Mirmon croisa le feu des reflets d’un futur cadavre en flacon de whisky. C’était sa seule certitude depuis qu’il s’était libéré de sa couette en champ de bataille qu’il regrettait déjà. C’est vrai, il y a des jours qui ne méritent pas que l’on se lève comme eux. Mirmon s’attaquait à son nouveau contenant d’alcool en se demandant d’ailleurs lequel allait coucher l’autre. Une page du calendrier se tournait, par la force des choses, creusant une ride de plus sur le visage de Mirmon qu’un clown 13 professionnel aurait bien du mal à imiter pour suggérer sa profonde tristesse. Le somnifère pur malt eut enfin raison de sa délicate résistance. Il retomba dans les tranchées de son matelas boursouflé. Le temps était compté comme on l’évalue subtilement chez les geôliers spécialistes du dégrisement. Si bien que six heures plus tard, Mirmon émergea, les cheveux hirsutes, l’haleine fétide évidemment et surtout la tête en métronome techno. Dans ce capharnaüm rythmé des quatorze coups du clocher voisin, l’annonce d’une reprise d’esprits dépeignait l’allure de Mirmon, bien décidé à embrasser une bonne douche chaude. La serviette ayant fait son effet, les vêtements fripés ayant retrouvé soupçon de vie, Mirmon s’empressait de remettre quelques menus morceaux de bois pour rendre de la température à son fourneau. Il était temps pour lui de contenter son estomac. Ce qu’il oubliait d’ailleurs très souvent. Toutefois, une vieille conserve de sardines sentait couler son sursis. Son contenu fut vite englouti par Mirmon sans qu’une arête ne vienne entraver cette courte descente aux entrailles. Laquelle fut humidifiée d’un reliquat de vin blanc. 14 II Enfin, presque toute motricité retrouvée, Mirmon s’emmitoufla d’un pardessus puis empoigna la porte d’entrée de son repaire. Planté sur le seuil, son attention fut attirée par cette boîte aux lettres comme une aiguille sur un aimant. Finalement, il se résolut à en extirper son contenu, non sans curiosité. Le carton remis par le préposé l’invitait à se rendre au bureau de Poste le plus proche dès 14 h 30. Ça tombait pile d’autant que l’administration, aux couleurs bleue et jaune, se plantait sur le chemin qu’il avait décidé d’emprunter. Dans la succursale, d’une froideur remarquable, plusieurs bonnes gens chuchotaient sans se préoccuper du nouvel arrivant. Mirmon patientait derrière la discrète ligne de seuil jusqu’à ce qu’un employé eût la bonne idée de l’inviter au dialogue, derrière l’hygiaphone. Sans mot dire, Mirmon lui tendit l’avis du préposé, lequel, en d’autres mains, repartait pour un périple à travers les sacs de toiles, les corbeilles métalliques et les cartons de tous formats pour finalement atterrir à son numéro d’enregistrement. Échange standard fut fait et le salarié, d’un automatisme parfait, s’en retournait vers l’hygiaphone. Mirmon s’y tenait encore observant la 15 scène d’un air plutôt goguenard. Une pièce d’identité lui fut demandée en échange du fameux courrier. Formalité réglée, Mirmon prit l’enveloppe et l’enfouit au plus profond de sa poche comme on cache un bonbon que l’on vient de dérober. D’un demi-tour sur ses talons, il se retrouva au dehors, poursuivant le chemin qu’il s’était initialement fixé, direction le bistrot des Palabres. Considéré comme un rustre, quelque part à juste titre, il n’y avait que le tenancier qui pouvait lui adresser la parole. Oh, le minimum, à savoir la question cyclique, « comme d’habitude ? » Mirmon acquiesçant, le cafetier frappait un verre à whisky sur le zinc pendant que le précieux breuvage le remplissait. Tripotant son verre comme s’il fallait le réchauffer, Mirmon fronçait les sourcils pour s’efforcer à réfléchir. L’enveloppe qu’il détenait dans sa poche le travaillait de plus en plus mais générait chez lui moult hésitations. Le troisième verre asséché, Mirmon recula de trois pas pour s’asseoir à une petite table, geste d’ailleurs inhabituel. Le courage dans ses deux mains rompit l’enveloppe. Mirmon en retira le contenu. Derrière son comptoir, le patron suivait discrètement la scène comme quelqu’un surpris d’une régularité qui meurt brutalement. Dans ce bistrot des Palabres, un ange flottait tout à coup. À tel point que les autres consommateurs sentaient courir, sur leur dos voûté au bar, un délicat frisson. Les nappes, à carreaux rouges et blancs, habituées au dancing des bolées de cidre, donnaient un caractère feutré à l’atmosphère. Le souffle de Mirmon retentit subitement imitant la bise frappant des volets. Il froissa nerveusement la lettre, l’enfourna dans sa poche, se leva d’un bond, posa quelque menue 16
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