Pilules de bonheur - Page 2 - test Milou PANHEL Pilules de bonheur Nouvelles Editions Editeur Indépendant 75008 Paris – 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-071-2 ISBN 13 : 978-2-35335-071-1 Dépôt légal : Mai 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Pilule du bonheur Ça fait trois mois que j’entretiens avec Lucien une liaison extra conjugale, autant dire une éternité !... J’ai l’affectivité vagabonde depuis que le docteur Adam m’a prescrit son petit remontant. Médirêve, ça s’appelle … Et franchement, Mesdames, si vous êtes comme j’étais, un peu pisse-froid, un peu coince-coince, ou même stupidement fidèle, et bien je vous le conseille ! Lucien … vieux prénom ! Il est rare de rencontrer des Lucien, de nos jours. J’avais un grand-oncle qui s’appelait ainsi, un vieux monsieur charmant que j’aimais beaucoup. Aussi ce Lucien-là, mon actuel cinq à sept, a til bénéficié d’un préjugé favorable. C’est un ex cadre bancaire qui essaie de se lancer à son compte comme publicitaire. C’est hyper dur en province de vivre de ce genre de truc, c’est pourquoi Lucien travaille tout seul dans un petit bureau, perché sous les combles d’un vieil immeuble du quartier des Béguines, dernier îlot insalubre de la ville. On monte jusqu’à se tétaniser les mollets un escalier raide et de guingois dont les marches sont creusées au milieu. On arrive à bout de souffle dans une chambrette où l’on imaginerait bien un étudiant pauvre du temps de Balzac. 7 Je ne m’y rends jamais sans avoir pris une ou deux granules de Médirêve, le psychotrope licite, délivré par la Faculté et remboursé par la Sécu... Et cette simple petite chose blanche, parfumée à la framboise, est tout simplement une invention fantastique : elle transforme la femme complexée, timide et dépressive que je suis au naturel, en une séductrice intrépide et une dragueuse sans complexe, tout comme elle confère, d'ailleurs, à l’environnement décrépi de la rue des Béguines, un charme suranné, délicieusement romantique. C'est simple, elle est magique ! Lucien était venu proposer ses services pour faire des vacations chez Focus RH et arrondir ses fins de mois. Focus RH est la boite de ressources humaines où j'use mes forces et ma jeunesse à arrondir les angles entre des salariés exténués, des chefs sadiques, des syndiqués fanatiques et des patrons à bout de nerfs. Le boss avait été retardé et Lucien attendait sagement dans un fauteuil de l’entrée. Au bout d’une heure, Marie-Anne, notre secrétaire, l’avait pris en pitié et m’avait demandé de l’occuper. Je lui avais alors fait les honneurs de la maison, lui expliquant notre fonctionnement et essayant de voir s’il pouvait nous donner un coup de main sur certaines missions. Ensuite, comme M. Chazal, notre directeur bien aimé, n’arrivait pas, je l’avais emmené à la cuisine pour boire un café. Je trouvais sympa et courageux d’avoir interrompu une carrière de cadre bancaire pour s’aventurer sur un terrain incertain. 8 Lucien n’était pas très grand, il portait un collier de barbe bien noire et avait le teint mat. Dans ce visage sombre, deux yeux rieurs et très bleus semblaient animés d'une gaieté inconditionnelle. Il avait de d’humour. On avait parlé de son activité publicitaire, constituée surtout de créations de logos ou de dépliants pour d’autres entrepreneurs aussi débutants et indigents que lui. Il lui arrivait aussi d’organiser des «événements » pour les commerçants locaux, par exemple des semaines commerciales ou des anniversaires de magasin. Il faisait alors venir quelque chanteur, musicien ou animateur suffisamment has been pour ne pas exploser le budget, mais n’ayant pas totalement disparu de la mémoire collective des foules consommatrices. Lucien avait bien conscience de la modestie des actions qu’il aurait à mener en s'installant au fond de notre belle province, il ne se prenait pas pour Gotainer, mais il trouvait ça beaucoup plus drôle que de fourguer des assurances-vie chez SudCrédit. Son plus gros client était un de ces bazars où l’on vend tout à 2 euros. Il avait trouvé le nom : le « Soukadeussous », et il avait aussi créé un personnage : le Capitaine Soukad, qui était une sorte de Capitaine Haddock. J’avais vu des enseignes à l’effigie du fameux capitaine, et ça m’avait paru d’un mauvais goût absolu, mais je me gardais de le lui dire. Par contre, j’avais remarqué qu’il lui ressemblait fortement, la casquette en plus. Lucien avait ri d’être ainsi démasqué, et m’avait avoué n’avoir pas résisté au plaisir de voir sa tête sur les 9 affiches de douze mètres carrés. Dans l'état d'euphorie qui m'habitait grâce à Médirêve, un tel sens de la dérision et du jeu m'était apparu comme une promesse. Il quitta Focus RH sans avoir vu M. Chazal, mais en me proposant de passer à son bureau voir comment il travaillait, si ça m’intéressait. Je m’y rendis, non sans avoir laissé fondre très sensuellement sous ma langue, deux granules de Médirêve, puis revêtu la petite panoplie de lingerie sympa que j’avais achetée chez l’ancienne péripatéticienne de la rue Royale. En arrivant, la première fois, j’ai cru que c’était chez lui, ça ressemblait à une piaule de célibataire. La pièce était mansardée, il y avait une pagaille épouvantable de paperasse et d’objets hétéroclites destinés à être recyclés dans le feu d’une créativité en folie. La moindre surface plane : table à dessin, bureau, évier, fauteuils et canapé convertible, était encombrée. En repérant, sous le fatras, le dernier élément de mobilier, je m’étais dit que je n’aurais plus besoin de mon abonnement à l’hôtel Myriade. En réalité, Lucien n’était pas célibataire, il était marié et père de deux enfants, et il ne vivait pas tout le temps rue des Béguines. Son existence, en dehors de son gourbi de publiciste, était d’une grande platitude. Adjoint au maire de sa commune, engagé dans le programme «Village fleuri» et dans l’association «Un Noël pour tous», il habitait un pavillon neuf dont il paierait les traites encore pendant 10 ans. Sa femme travaillait dans la 10 banque qu’il avait quittée peu de temps auparavant, et sa vie était celle d’un français moyen bien rangé qui économise pour ses vacances au ski en hiver, à Menton en été, pour que les gosses ne fassent pas la gueule. Lucien et moi nous voyons fréquemment, mais pas longtemps, car il est toujours entre deux rendez-vous avec des clients prospects. Il se démène comme un diable pour développer sa petite entreprise. Souvent je passe à son bureau à midi, où on pique-nique après avoir fait l’amour en vitesse. Lucien, qui adore sa femme et remplit tous les offices d’une vie conjugale normale, n’est pas un affamé du sexe. Moi non plus, du reste, puisque, grâce à ma panacée au goût framboise, j'ai retrouvé avec mon époux des relations sensuelles et inventives dont bien des femmes se sentiraient comblées. Lucien et moi sommes donc très détendus sur le sujet sexuel … le faire ou ne pas le faire n’est pas la question primordiale. L’important est de le faire de temps en temps, pour pouvoir se dire narcissiquement, chacun de son côté : « J’ai une liaison». Rien à voir avec mon expérience précédente avec Bernard, qui lui, n'était pas un épicurien mais un anxieux. Son problème à Bernard, c’était son rapport à son propre corps, qui était le même que son rapport à sa bagnole : il redoutait la défaillance technique, il avait l’angoisse du dysfonctionnement. Alors, il fallait tout le temps vérifier que tout allait bien, que le matériel était en état. Ça lui prenait au restaurant, en voiture, dans la rue, et, comme je 11 refusais de faire cette vérification sans un minimum de confort, il fallait, toutes affaires cessantes, se précipiter à l’hôtel Myriade ou un autre du même genre. Une fois installés, ses manières se rapprochaient de celles de mon époux en plus stéréotypé. De mon degré de satisfaction dépendait son moral. Ça me faisait vaguement penser au patinage artistique, avec beaucoup d’entraînement et des figures imposées. Après, il voulait savoir sa note. Cela m'a amusée un temps … Souvent il me demandait : « Comment je vais faire quand je vais être vieux, si je peux plus bander ? ». Alors, je lui racontais des histoires de vieux qui se passent dans des maisons de retraite, mais il disait que ça devait être platonique et ça, ça l’intéressait pas ! Il était fatigant comme mec, alors, j’ai arrêté de le voir … j’ai dit que le sport, c’était pas mon truc. Quand je suis sous Médirêve, je suis plus délurée, mais moins charitable. Rien de tel avec Lucien. Pour Lucien, la fonction de cet adultère inoffensif est la même que celle de son activité de publiciste : l’accès à la fantaisie et au dérèglement, que lui interdisent ses engagements sociaux et familiaux. Comme moi, il est compartimenté. Donc, le contrat tacite entre nous est d’être drôles et frivoles. On délire plein pot sur tout et n’importe quoi, mais souvent à propos de ses clients, de Sud-Crédit, de Faux-cul RH, des chômeurs, du mariage, des vacances au ski, de la communion de son cadet, ou de plein d'autres choses hilarantes, au milieu de son bordel de créatif en délire. Je lui ai raconté l’histoire de La Porcine des 12 Préalpes, une entreprise de salaisons artisanales où j’avais démêlé, quelques semaines plus tôt, un gros litige entre la direction et le personnel. Le nom l’a mis en joie et on a improvisé un brainstorming pour trouver un truc sympa à leur vendre. Grâce à Médirêve, j’étais particulièrement en verve. On a brodé sur le thème du cochon qui sommeille, et ça a donné un petit personnage : « Porcinet l’Eveillé », un rigolo petit cochon à la fois sage et coquin, libertin à ses heures, mais averti des égarements de l’industrie alimentaire. Porcinet l'Éveillé pourrait véhiculer le message de La Porcine : « Le cochon heureux fait le jambon goûteux »… « Et le gastronome voluptueux ! », proposait-on d’ajouter. Tout cela se déclinerait en petites bandes dessinées sur le papier paraffiné des détaillants et différents supports. Démarrée par jeu, l’idée a fait son chemin et a fini par paraître présentable. Lucien a pris rendez-vous avec l'équipe de direction de la Porcine des Préalpes. Je l’ai accompagné dans ce déplacement mais sans entrer dans l’entreprise pour éviter les confusions. En sortant, il était content, le concept avait emballé l'état major de la Porcine. Rien n'était signé, mais l’affaire était à suivre. Ensuite, on s’est octroyé deux heures de balade dans la montagne. Dans un coin magnifique et sauvage, j’ai dit : « On se croirait au début du monde »… quand je dis ce genre de truc à Alain, mon petit mari, c’est le déclic pour une grosse baise dans la nature, façon Neanderthal, mais avec Lucien, c’est différent, il m’a montré les ptérodactyles qui planaient dans le vallon et on a cherché 13 des oeufs de tyrannosaures pour faire une omelette. Comme on n’en a pas trouvé, on a déjeuné dans une petite auberge où on a réclamé, à grands cris, des produits de La Porcine des Préalpes … Ainsi va la vie avec Lucien et Médirêve, drôle et désinvolte ... Elle va si bien et si gaiement, que je songe à le voir à jeun, je veux dire sans Médirêve, dans mon état normal. C’est un risque, je le sais, mais il faudra bien, un jour, que j’arrête mon addiction. J’espère que ce jour là, il saura être subtil et de bon goût, qu’il ne dira rien de graveleux, qu’il ne parlera pas de sa femme, ni de ses gosses, ni de rien qui puisse me faire honte d’être là … Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, ce matin au petit déjeuner j’ai pris deux granules, ce qui va me créditer de dix heures de grande forme. Puis je suis partie dare-dare pour ne pas subir les bécots poisseux de la marmaille, des petits cousins complètement crétins, qu’on a pris à la maison pour les vacances, pour faire de la compagnie à Jérôme, mon enfant chéri. J’ai laissé à mon époux le soin de s’en occuper, puisqu’il adore les gosses. Lucien a du rentrer le week-end dernier, quinze jours à la mer en plein été, avec Madame et les gosses … Pauvre chou... plus Bidochon, tu meurs ! Moi, cette année je me suis portée volontaire pour assurer la permanence chez Focus. La semaine dernière, j’ai fait un stage de trois jours dans les Cévennes. Ça m’a distrait. Un truc de soixante-huitard, et payé par Focus, en plus ! « Formation à la relation d’aide », ça s’appelait. En 14
Pilules de bonheur - Page 2
Pilules de bonheur - Page 3
wobook