Les enfants de la planète bleue - Page 1 - test Michel MAURS LES ENFANTS DE LA PLANETE BLEUE Editeur Indépendant 75008 Paris – 2006 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2006 ISBN : 2-35335-036-4 Dépôt légal : Janvier 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Avertissement de l’auteur Les personnages de ce roman sont imaginaires, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas exister. PREMIERE PARTIE 1 - Tu sais, Marietta, mon mouton, je devine tout ce qu’il ressent. C’est pour ça qu’il veut toujours être avec moi. - Il était jeune lorsque tu l’as recueilli? - Oui, il aurait dû encore téter sa mère. Au début, je l’ai nourri avec un biberon, et puis, très vite, il a mangé de l’herbe. On n’a jamais su ce qu’il faisait tout seul dans la forêt. Ici, on n’a que des moutons blancs. Les deux enfants étaient assis dans l’herbe sous un pommier, un pommier d’une espèce sauvage qui donnait des petites pommes au goût acidulé. Ces pommes, on les appelait des crouéjons en patois. On les cueillait au début de l’automne pour faire le cidre. Cette boisson, réservée ordinairement aux hommes, légèrement alcoolisée, possédait un pouvoir désaltérant très apprécié durant les journées chaudes. On la servait toujours fraîche, remontée de la profonde cave au sol en terre battue qui maintenait une température à fraîcheur constante. L’agneau s’arrêta de brouter. Il regarda Didier et vint allègrement vers lui; s’arrêtant à droite du garçon, il s’immobilisa. Didier, toujours assis dans l’herbe, allongea le bras et le posa sur le cou de l’animal. L’odeur du mouton embauma ses narines. Elle était si persistante que ses vêtements en restaient souvent imprégnés. La main de l’enfant s’enfonça dans la toison marron, souple et douce du jeune animal qui n’avait pas encore atteint sa taille adulte. Avec sa patte il racla la poche du short de Didier. - Tu veux encore du sel? - Pourquoi fait-il cela? - Parce qu’il sait que j’ai toujours du gros sel dans ma poche. Il ne faut pas que je lui en donne trop, seulement quelques grains. Il en veut toujours et cela pourrait le rendre malade. Tous les moutons et les chèvres aiment le sel, mais lui il sait où le trouver! Les petits coups martelés du grelot suspendu à son cou s’accélérèrent. D’un petit sac en toile, le garçon fit tomber quelques grains dans la paume de sa main tout en maintenant une pression avec l’épaule contre l’agneau qui manifestait trop d’empressement. - Attention, tu vas tout faire tomber! Les chatouilles du museau de Noiro parcouraient déjà la paume de la main. Les grains de sel furent vite avalés. Le chien Loulou se dirigeait tranquillement à travers champs en direction des enfants. Arrivé près d’eux, il vint sentir Marietta qui le caressa en lui demandant de lui donner sa patte. Il lui obéit en lui témoignant l’affection que savent prodiguer les bons chiens. C’était un bâtard noir avec des taches blanches sous le cou ainsi qu’à l’arrière de ses flancs. Il exerçait le métier de chien de berger et ne se débrouillait, ma fois, pas trop mal dans ce rôle. Les enfants restèrent encore un long moment à discuter sous le pommier, lorsque la voix de Denise les interpella. Didier se tourna en direction de la maison, en amont sur la gauche, et cria un long oui... pour signifier qu’il avait entendu l’appel. Les enfants ressentirent une tristesse. On les appelait pour se préparer au départ. Louise, Edith et Marietta étaient arrivées le matin au col de la Forclaz. Le soleil commençait à décliner, annonçant que l’après-midi allait s’achever, et il ne faudrait pas louper le car! Depuis son plus jeune âge, Didier passait toutes les vacances scolaires chez le grand-oncle Jules. Denise, sa petite-fille, était la marraine de Didier. Une bonne moitié du col de la Forclaz leur appartenait. Depuis des générations, ils vivaient là dans ces montagnes du Beaufortin. Martial, le gendre qui avait épousé Delphine, la fille de Jules et Joséphine, était le seul homme sur qui reposait la charge de maintenir et perpétuer l’héritage des ascendants. Suivis du mouton et du chien, les enfants regagnèrent la maison. Ils contournèrent le mazot 1 par le haut et s’arrêtèrent devant un bassin creusé dans un arbre énorme. L’eau claire, limpide, coulait en permanence. Didier avança la main en se penchant sur le côté gauche pour diriger le jet de liquide dans sa bouche; la pression assez forte de l’eau éclaboussait sa figure. La fraîcheur lui était agréable et il termina en s’aspergeant tout le visage. Marietta qui contemplait la scène, ne put s’empêcher de l’imiter. Le chien, le mouton, tout le monde se désaltéra. - Qu’est-ce que vous avez bien pu vous raconter durant tout ce temps? demanda Denise. - Il faut te préparer Marietta, dit Edith. A l’arrivée des enfants, chacun s’activa. Martial, s’exprimant en patois, pria Didier d’aller chercher un pichet de cidre à la cave. - Viens avec moi Marietta, je vais te montrer la cave. Il souleva la trappe, l’arrima au crochet et descendit les marches de bois. Marietta hésitait à le suivre dans l’obscurité. - Viens, n’aie pas peur, attention à ta tête! Denise, s’apercevant que la lampe était toujours à sa place, ne put s’empêcher de dire: - Il est encore descendu sans la lampe. Il finira un de ces jours par se casser une jambe! Et Marietta qui est avec lui... Ce qu’elle ne savait pas, c’est que les deux enfants étaient nyctalopes, d’une façon tellement extraordinaire que cela resterait probablement à jamais inexpliqué. Pourtant, leur vue de jour restait excellente. La petite fille, debout au milieu de la cave, jeta un coup d’œil circulaire. Dans le fond, des grosses jarres de couleur grenat alignées comme des soldats semblaient monter la garde. Sur la droite, où Didier tirait le cidre, des gros tonneaux étaient empilés les uns sur les autres. Sur des étagères et des clayettes, à gauche, des fromages qu’on retournait régulièrement montraient un alignement d’ordre irréprochable. Tout se trouvait parfaitement bien rangé. Les jarres attirèrent l’attention de Marietta. Elle demanda ce qu’elles pouvaient bien contenir. - Regarde! Il souleva délicatement le couvercle de l’une d’elles, qui avait déjà été entamée. Marietta pu voir, conservées dans le saindoux, les grosses saucisses fabriquées à la ferme. Devant l’énorme quantité conditionnée ainsi, elle ouvrit de grands yeux étonnés. - Qu’est-ce qu’il y en a! Didier lui énonça le contenu de chaque jarre. - Dans celle-là, c’est plein de pormoniers 2 . C’est moi qui l’ai remplie. Il y en a plus d’une centaine. - Vous en mangez tant que cela ? - Oui. Dans cette autre, il en reste même de l’année dernière. Dans la fraîcheur de la cave se mêlaient toutes sortes d’odeurs enivrantes dégagées par les gros jambons qui séchaient et aussi par la terre qui exhalait des effluves de cidre qui suintait toujours un petit peu après chaque tirée, mais les fromages, eux, libéraient des émanations 1 Petite maison en bois, utilisée pour le rangement du matériel, des outils ou pour faire sécher des céréales, fruits ou légumes. 2 Saucisses à base de blettes ou de choux. bien supérieures. Les exhalations étaient si pénétrantes qu’il fallait attendre un bon moment après être remonté pour que les sens perdent cette intensité olfactive. Didier posa le pichet sur un vieux buffet et referma délicatement la trappe. La pièce se trouvait à gauche de la salle commune; elle restait toujours dans la pénombre. Reprenant le pichet, il entraîna sa cousine vers la pièce où tout le monde s’affairait autour de la grande table. Delphine répartissait les victuailles qu’ils allaient emporter. En ces périodes de restrictions, ces denrées étaient rares et il fallait prendre des précautions. Le car ne serait-il pas fouillé par les Allemands? La témérité d’Edith, qui frôlait parfois l’inconscience, éprouvait les nerfs de sa fille qui craignait les pires choses. Elle avait entendu raconter par les adultes de telles histoires en ce qui concernait les Allemands! Pourtant, lorsqu’elle les croisait dans Beaufort, elle ne ressentait aucune crainte. On enveloppa les différentes tommes et les gros morceaux de fromage de Beaufort dans de vulgaires papiers, les saucisses et les pormoniers dans une casserole au manche cassé, les pommes de terre et divers légumes dans un sac grossier qui prit place tant bien que mal dans l’un des sacs de montagne. Trois de ces havresacs étaient remplis, bien fermés et prêts au départ. Excepté Louise, chacun porterait un sac à dos. Didier avait déjà chargé le plus lourd et réglait les grosses bretelles afin qu’il soit attaché le plus serré possible et ne ballotte pas pendant la longue marche de descente. Il les accompagnerait jusqu’à l’arrêt du car. Trois cents bons mètres de dénivelée les séparaient du village de Queige. Il fallait ensuite continuer jusqu’à l’auberge des Roches, située en bordure de la route, où s’arrêtait l’autocar. Ils se trouvaient tous réunis maintenant sur la terrasse de la maison. Martial plaisantait. Denise, préoccupée par le pot de lait, demanda dans quel sac il se trouvait. - C’est moi qui l’ai. J’ai vérifié, le pot est bien fermé. C’est Delphine qui l’a calé, bien droit dans le sac. - Alors, si c’est Didier qui le porte! Il risque de se transformer en beurre avant d’arriver à Queige. Fais attention, ne le secoue pas trop! Louise écoutait. Les mimiques de son visage laissaient deviner qu’elle faisait un effort pour comprendre les paroles de chacun. Lorsqu’elle riait, c’était pour imiter les autres. Elle percevait les sons mais la plupart du temps elle ne parvenait pas à comprendre le sens des mots, à cause de sa surdité. - Denise, le mouton, il va vouloir me suivre! Elle s’en empara aussitôt en le maintenant fermement par le collier où pendait son grelot. - Je l’enfermerai dans l’écurie lorsque vous serez partis. Noiro ne voulait jamais être séparé de Didier et le suivait partout, comme l’aurait fait un chien avec son maître, mais à la différence qu’il n’obéissait pas aux injonctions. Chacun fit ses adieux, et le petit groupe prit le chemin qui descendait en direction de la route du col. Les enfants marchaient en tête, suivis des deux femmes. Après les orages responsables des nombreuses et abondantes averses de ces derniers jours, les nuages allégés de leur réserve d’eau s’étaient volatilisés, laissant un ciel limpide. Au sudouest, le grand astre solaire interdisait qu’on le regarde en face. Il fallait humblement baisser la tête et se protéger les yeux. Dans la direction des gorges du Doron, très loin au sud, la plaine d’Albertville se devinait dans une légère brume lumineuse teintée de jaune et d’orangé. Le petit groupe descendait maintenant sur la petite route du col qui, amorçant un grand virage sur la droite, pénétrait ensuite dans la forêt. Les enfants, qui n’arrêtaient pas de converser, prenaient régulièrement de l’avance sur les deux femmes et, à intervalles réguliers, s’arrêtaient pour les attendre. Louise ralentissait la marche. Edith était bien obligée de suivre le même rythme. Les chevelures blondes des deux sœurs ondulaient comme les blés sous les rayons du soleil. Les cheveux de Louise, plus clairs, extraordinairement lumineux, évoquaient des flammèches d’or qui scintillaient à chaque mouvement de sa tête. Elle était grande, élancée, de cette belle prestance se dégageait malheureusement une impression pénible lorsqu’on la regardait marcher. La cheville droite semblait toute molle. Elle partait vers l’extérieur avant de prendre appui sur le sol. Sa démarche était mal assurée. Par moments, tout son corps partait sur le côté, son équilibre était chancelant. Pourtant, il émanait d’elle une grande vigueur, comparativement à Edith, plus petite, plus rondelette. Didier connaissait tous les raccourcis qui évitaient les interminables virages de la route, mais cela rendait la descente plus périlleuse. Après avoir traversé la forêt, le paysage se dégageait. Face à eux, de l’autre côté de la vallée, les montagnes du Mirantin et de la Roche Pourrie semblaient descendre du ciel jusqu’au torrent du Doron. Les petits villages et les fermes isolés étaient clairsemés dans les clairières des bois d’un vert sombre. Tout en haut, après la limite des arbres, des névés éternels contrastaient par leur blancheur dans le vert des alpages qui recevaient maintenant le soleil. Arrivé au lieudit ”Champ Gilbert”, Didier décida de couper par le raccourci. Tout le monde s’engagea dans l’étroit sentier. Des maisons alentours, les chiens signalèrent par des aboiements retentissants le passage du petit groupe qui passait à proximité des propriétés. Après avoir traversé le petit hameau les aboiements et jappements cessèrent. Le chemin devenait plus raide. Didier s’arrêta et regarda en amont vers Louise qui semblait hésiter à s’aventurer dans la descente. Il remonta la pente jusqu’à elle, afin de l’aider. Il la prit par le bras en la maintenant vigoureusement. La détermination et la sûreté de son fils chassèrent totalement son appréhension. Elle savait qu’avec lui elle ne tomberait pas. Après le mauvais passage franchi, le chemin dessinait de grands virages en oblique à travers les champs et les bois. Le parcours devenait sans danger. Le garçon conseilla à tous de suivre le sentier bien tracé. Il éprouva, lui, le désir de s’élancer directement dans la pente, comme il en avait l’habitude lorsqu’il descendait seul à Queige. Cet exercice d’habileté et de rapidité lui procurait toujours du plaisir. Il sautait comme un cabri par-dessus les cailloux, même si leur équilibre paraissait précaire. A peine le pied avait-il effleuré une pierre, que l’appui se trouvait déjà sur l’autre jambe. Cela ressemblait plus à de la danse, que de la marche ou de la course. Lorsque dans l’herbe un pied glissait, le genou se pliait, et d’une détente brusque rattrapait l’équilibre. A certains endroits, par la raideur du terrain, son fessier touchait le sol. Ses mains prenaient alors un rapide appui arrière sur le terrain pentu, et il rebondissait à la vitesse d’un félin. La plaisanterie de Denise se justifiait à propos du pot de lait! Plus c’était raide, plus il paraissait éprouver du plaisir. On pouvait se demander comment il allait pouvoir s’arrêter mais il trouvait toujours une solution. Louise riait aux éclats et commentait par des mots incompréhensibles accompagnés par des mimiques de joie. Son visage reflétait de la fierté devant la démonstration d’agilité de son fils. Le garçon s’arrêta enfin, cueillit une longue tige d’herbe qu’il suçota tranquillement en les attendant. Après avoir passé le village de Queige, le petit groupe arriva enfin sur la route de Beaufort, à l’endroit où l’autocar s’arrêtait. Ils étaient les seuls à l’attendre. La séparation qui approchait envahit Didier d’une profonde tristesse. Elle se communiqua à Marietta qui ressentit le même sentiment. Depuis leur plus tendre enfance, ils vivaient ensemble, et cela les unissait comme frère et sœur. Edith avait accepté depuis très longtemps de s’occuper de sa sœur. Louise, avec son fils âgé de trois mois, rejoignit le couple pour vivre avec eux à Ugine où ils tenaient un café restaurant. C’est après la séparation d’Edith avec son époux que les deux femmes avec les enfants habitèrent Beaufort. Là, en cette période de guerre, la vie devint beaucoup plus difficile, et les deux sœurs se débrouillaient tant bien que mal pour survivre. Edith se sentait soulagée lorsqu’elle pouvait envoyer le garçon au col de la Forclaz pendant toutes les vacances scolaires où il partageait la vie laborieuse des paysans qui tiraient leur subsistance de la terre et de l’élevage. Très vite il s’adapta à cette existence en symbiose avec la nature, parmi les gens de sa famille qui n’avaient jamais rien connu d’autre que ce destin de rudes montagnards. En plus de la tristesse de quitter son cousin, Marietta s’inquiétait à cause des sacs lourdement chargés. Elle craignait qu’on les remarque. A Beaufort, à la descente du car, il faudrait être prudent; l’arrêt se trouvait situé à proximité du cantonnement des Allemands. Didier tentait d’apaiser ses craintes, lorsque au loin, ils entendirent le bruit bien caractéristique d’un gros moteur. En toute hâte, Didier fit ses adieux. L’autocar n’était rempli qu’aux trois quarts; il restait suffisamment de places pour ne pas être trop éloignés les uns des autres. Chacun étant installé, le véhicule démarra au moment où Marietta et Didier échangeaient des signes. Le garçon se retrouva tout seul. Il n’avait pas quitté la route des yeux mais le car disparut après le virage. Il retint ses larmes et s’engagea désemparé sur le chemin du retour. Une profonde tristesse envahissait les deux enfants lorsqu’ils devaient être séparés. Ils restaient unis par des liens qu’aucune force ne semblait pouvoir altérer. La réciprocité de leur attachement semblait scellée par le secret qu’ils s’étaient jurés de ne jamais dévoiler. Ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne ressemblaient pas aux autres, pourquoi ils étaient si différents, mais un sentiment profond leur interdisait de le révéler. Il ne pensait plus à rien et fut étonné d’être déjà arrivé au cimetière, sur la gauche de la route, à l’entrée de Queige. La bourgade était déserte. Seul un chien, à la sortie du village, signala par ses aboiements qu’il était habité. Le garçon remonta par les raccourcis et, pour ne penser à rien, pour ne pas laisser épancher sa peine, il accéléra l’allure. Jusqu’à Champ Gilbert, il ne s’octroya qu’une seule halte, juste un court instant, pour se dire qu’il n’était jamais remonté de Queige aussi vite; presque constamment au pas de course Il avait maintenant rejoint la route et, craignant que quelqu’un se demande pourquoi il courait ainsi, il se décida à adopter un pas de marche. Maintenant, jusqu’au col, il n’y aurait plus de raccourci. En amont, la route traversait une petite forêt, et ensuite, le paysage se dégagerait devant lui. Après avoir traversé le bois, il s’arrêta près d’un bassin où l’eau limpide et fraîche coulait abondamment. Il savait qu’elle provenait d’une source, et il en profita pour boire et s’asperger le visage. En face, de l’autre côté de la route, se trouvait une grange où il n’y avait jamais personne. A l’entrée de cette grange, un masque assez effrayant était peint sur un panneau de mélèze. Lorsqu’il était plus jeune ce masque lui faisait peur et il accélérait toujours le pas. Ceci le fit sourire et il traversa la route pour aller le contempler de plus près. Les yeux énormes le fixaient méchamment. La bouche n’était pas plus rassurante. Les cheveux, comme on en voit sur des gravures anciennes, semblaient vouloir imiter l’auréole du soleil. L’ensemble des couleurs était vif et il se dégageait effectivement de ce masque une sensation d’épouvante. Soudain, des bruits spéciaux attirèrent son attention. Il fallait écouter attentivement pour les percevoir. Il recula doucement sur le plancher de bois de l’entrée de la grange. Des odeurs agréables de foin embaumaient l’air. Il s’assit sur le sol et attendit immobile. Ces bruits, il les reconnaissait, faisant partie de la gamme de ceux que les autres ne pouvaient pas entendre, puis, dans l’intervalle, ils prirent de l’ascendance jusqu’à devenir audibles. D’autres chants d’insectes se répondirent. Il les repéra, et doucement s’avança vers une grosse sauterelle verte qui émettait des sons bizarres. Ses longues et fortes pattes repliées de chaque côté de son corps se préparaient à la détente. Dans le prolongement de l’abdomen, une tarière dissuasive se relevait comme un sabre. Ses longues antennes, mouchetées de points gris, battaient dans l’air. La nature semblait l’avoir aussi bien équipée qu’un samouraï pour le combat. Didier avança la tête tout près d’elle et l’observa. Comme des archets, les râpes stridulatoires se remirent en action. Tel un avion qui chauffe son moteur, elles s’accélérèrent. Puis, tout le corps se mit à vibrer. Le son montait en octave vers les aigus. D’autres sauterelles sur la droite lui répondirent avec la même frénésie. En tout il en compta cinq. Il dirigea à nouveau son regard sur la première qu’il avait observée. Elle semblait prête à décoller. Son oviscapte s’agitait dans tous les sens. Puis, le moteur ralentit; les stridulations devenaient plus martelées, et les sons inaudibles qui avaient attiré son attention se manifestèrent de nouveau. L’apprentissage à imiter les bruits les plus diversifiés, les plus mystérieux, était pour lui en quelque sorte une façon de s’intégrer au monde qu’il découvrait. Il le ressentait presque comme un besoin, comme une exigence qui lui venait de l’intérieur, l’obligeant à se surpasser pour jouer avec l’instrument vocal unique dont l’avait doté la nature. Un sentiment impénétrable lui interdisait de le révéler parce qu’il savait que les autres ne possédaient pas de semblables dispositions innées. Excepté Marietta, il ne connaissait personne capable d’émettre une infinité de sons aussi étranges. Il redressa donc son torse et inspira profondément, désirant imiter les stridulations étranges des orthoptères dont les émissions acoustiques au répertoire aussi diversifié l'impressionnaient. Soudain, il entendit des voix en contrebas de la grange. Restant attentif, immobile, il écouta. Se relevant délicatement, il marcha à pas feutrés sur le plancher dans le but de contourner le bâtiment qui était construit face à la pente. Longeant le côté extérieur en prenant appui contre les planches pour ne pas glisser, il s'arrêta près d'un petit arbuste qui poussait au milieu des hautes herbes, à l'angle de la construction, et il s'y dissimula. De sa cachette, il pouvait tout voir sans être vu. Quatre individus que l'on ne pouvait pas apercevoir de la route semblaient absorbés à manipuler un appareil qui ressemblait à un poste de radio étrange. Etrange parce que Didier n'en avait jamais vu de semblable. Il se souvenait avoir entendu parler de poste émetteur-récepteur qu'utilisaient les résistants. Il reconnut deux des hommes que tante Edith avait cachés pendant une période chez eux à Beaufort. De la hauteur où ils se trouvaient situés, ils dominaient toute la vallée qui se perdait dans les brumes lointaines dissimulant les montagnes qui fermaient l'horizon. Il pouvait se montrer et se faire reconnaître des deux hommes, mais sachant qu'il ne devait rien révéler des activités des maquisards, il songea à s'éclipser discrètement. On pourrait l'apercevoir s'il tentait de se relever. Il fallait ramper dans la pente pour rejoindre la route sans être vu. Finalement, il décida de ne pas bouger. Un des hommes aux cheveux noirs, que l'on devinait petit mais robuste, avec de larges épaules, tapotait sur un levier à ressort qui imitait le bruit saccadé que fait le pic-vert contre le bois des arbres. Les autres écoutaient, regardaient attentifs. Lorsque l'homme aux cheveux noirs s'arrêta de tapoter, des grésillements s'échappèrent de l'appareil, et subitement tout se calma. Ils échangèrent quelques paroles tout en commençant à ranger leur matériel. L'enfant accroupi dans les herbes, le visage complètement caché par les feuilles du petit arbuste buissonneux, observait tous leurs gestes. Des bribes de paroles parvenaient jusqu'à lui. Un des hommes s'adressa aux autres d'une voix ferme mais calme. Tous s'étaient regroupés autour de lui. Il montrait des objets que Didier ne parvenait pas à visualiser de l'endroit où il se trouvait. Et puis, l'air satisfait, ils ouvrirent le plus grand possible les sacs à dos en s'aidant mutuellement pour y faire pénétrer le matériel. Deux sacs lourdement chargés furent sanglés sur le dos des hommes. Le petit, trapu, aux cheveux noirs, s'aidant de ses mains à la base du sac, rehaussait le sien vers la nuque pour bien le caler. Il salua ses compagnons et se dirigea à droite de la pente, suivi par un autre homme dont on devinait la lourdeur du contenu qui tendait à l'extrême les sangles et la grossière toile de son sac. Les deux autres les suivirent un moment du regard avant de s'engager dans la direction opposée. Ils traversèrent la route, coupèrent en amont à travers champs en direction de la forêt pour rejoindre le chemin qui se dirigeait vers la Poyat. L'enfant qui se trouvait maintenant vers le haut de la grange, tournait la tête tantôt en aval, tantôt en amont, suivant la progression des hommes dans leur éloignement. Le soleil était passé derrière le dôme forestier, à l'ouest du col. Quelques rayons aveuglants filtraient à travers les sombres épicéas. Bientôt le soleil irait se coucher derrière les montagnes des Bauges. Lorsque les silhouettes lointaines disparurent de sa vue, le garçon regagna la route qui conduisait au sommet du col. Arrivé là, il s'engagea dans le sentier sur la
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