Vole avec elle - Page 2 - test © Acoria éditions, 2009 Caya Makhélé, éditeur Mail : acoriadiffusion@free.fr Site : www.acoria.net ISBN 978-2-35572-020-8 Aux termes du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation...) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays. L’insolente étendue d’une page blanche. à remplir mais sans savoir de quoi. Et par-delà les limites de la feuille tous les possibles bruissants d’avant la création. Elle luttait contre la nausée aux relents de Lexomil. Le médecin avait beau affirmer que c’était là une médication absolument douce, son corps ne manquait jamais de se rebeller même quand elle ne prenait que la moitié de la dose prescrite. Envie de mer. Besoin de mer ; sur sa peau dans sa gorge, la porter la mer la bercer. La renouveler. Besoin de rivière. La laver l’eau la laper la lécher la pénétrer impudente impudique, violenter son intérieur ô délice jeune fille nubile s’ouvrant timide et audacieuse au voyage de l’eau en elle sur elle. Quelle folie était-ce là ? Elle voulait ainsi commencer un livre. Pour la première fois vierge de tout projet de tout plan de toute trame. Secouer la torpeur lexomilienne se jeter neuve 9 Vole avec elle naïve avide gourmande dans l’écriture innocente d’un roman. Le sien ? Le leur ? Et pourquoi un roman ? Pourquoi pas un roman ? Ou un long-long délire en prose poétique ? Ou… ? Elle ne supportait pas de ne rien écrire, improductive, inféconde à l’image de sa vie. Ce livre ne serait-il pas une redite de son précédent texte de témoignage1 ? Ainsi donc, elle avouait à demi-mots vouloir parler d’elle ? Encore, protestait l’Adulte en elle ! Nananère, chantonnait l’Enfant en elle ! Et Malaïka ricanait. Malaïka, l’héroïne de son premier roman2. La folle au nom d’ange. Miroirs… — Tu te croyais donc définitivement à l’abri ? Voyons tu sais bien qu’il ne peut en être ainsi, non ? Toi, à l’abri à l’ombre de tes pages ou derrière l’écran de ton ordinateur. Et moi… Moi ? Oublies-tu tout ce que tu m’as infligé, tout ce que tu m’as forcée à vomir, à honnir, à hurler tandis qu’à l’ombre de ton statut d’écrivain tu commentais savamment « cette femme à qui j’ai voulu faire vivre tous les extrêmes que peut souffrir une femme ? » Et toi, dis-moi, tu… » — Ah paix toi, tais-toi donc ! Tu n’existes pas ! Tu n’es qu’un personnage de papier. Créé par moi ! Je t’ai 10 Vole avec elle donné vie, inventée ! Alors maintenant veux-tu bien te taire s’il te plaît ? » — Oh comme elle parle ! « Veux-tu bien te taire… » Alors que tu fulmines que tu voudrais oh oui me tordre le coup, hein, ma bourgeoise ? — Bourgeoise, moi ! Mais vraiment n’importe quoi ! Allez dégage, ça suffit ! Je ne t’ai pas invitée dans ce livre ! Dégage ! — L’hystérie maintenant ! Il faut te calmer ma bourgeoise ! — Dégage ! Mais dégage donc ! La voilà qui s’efface en ricanant de plus belle. Je ne parviens même pas à lui en vouloir, cette folle née de ma folie contenue maîtrisée policée trop lissée. Une infinie tendresse m’habite quand je pense à elle, en dépit de ses intrusions intempestives entre mes pages, mais est-ce seulement entre mes pages ? Malaïka, va, laisse-moi un peu en paix. Je ne veux rien tant que la paix, ô ma petite sœur… Oh quel glissement s’est-il donc produit pour qu’elle soit passée du Elle distancié au Je trop proche trop familier ? Oh dieu quel délire était-ce là ? à quoi jouait-elle donc ? Mais elle ne jouait pas ! 11 Vole avec elle Prise, déjà, après quelques mots seulement, prise dans le filet du dire, de la narration, du pouvoir hypnotique de l’écriture. Lutte même pas. Reddition. Je me rends oui à la toute-puissance des mots qui m’entraînent m’enveloppent me traînent dans leur boue, écartelée, et puis soudainement me remettent d’aplomb et me hissent au firmament de moi-même. De toutes mes folies. De ma folie conquise sur la raison ratiocinante. De ma transcendance. Et revoilà le Je qui s’attarde, s’incruste, inopportun invité, si proche, trop proche. De moi. De mes peurs. Serais-je en train d’écrire le livre de ma folie, portée par le tangage du Lexomil honni ? Il fallait bien qu’elle finisse pas oser. Qu’« elle ose oser » ainsi que le dirait l’attachant dinosaure dirigeant d’un parti post-préhistorique. ¡Ay dios qué locura! Mais oser quoi? Oser reconnaître qu’en Malaïka elle avait déversé, pusillanime, les injures qu’elle rêvait de dire aux gens de ce pays, à leurs rumeurs qui l’avaient plus d’une fois conduite aux portes de l’exil intérieur, à leur hypocrisie leur fausse pudeur. Qu’en Malaïka elle avait caché une sensualité dont on lui avait appris à avoir peur, une inadmissible violence, amour et haine 12 Vole avec elle de la mâle race, une liberté extrême qui ne pouvait trouver son expression dans ce mariage qu’elle avait tant, oui, tant voulu réussir ! Etre, oui, tellement être calme, maîtresse d’elle-même soumise et heureuse de l’être. Paisible et policée. Quand, en elle, à chaque seconde brûlait un feu insupportable. Violence incandescente. Ivresse de sa propre folie… Malaïka avait donc raison de la bousculer, la narguer, la provoquer. La contraindre à reconnaître l’indicible. Se reconnaître. Cesser de se méconnaître. De se nier. Se mutiler. Se fragmenter. Se mentir à ellemême… Un dimanche fade. Toujours cette immense fatigue, dont elle ne parvenait pas à récupérer. Toujours cette douleur au cœur, cette difficulté à respirer. Cette vie au bord de la vie au bord du cœur. Les enfantillages de sa benjamine qui, chaque fois qu’elle captait, éponge sans discernement, quelque mal-être chez sa mère, se transformait en bébé pleurnicheur, régression intégrale qui rajoutait à l’épuisement et au sentiment d’impuissance de cette dernière. Le désordre dans lequel ses sœurs et elle maintenaient la maison. Et L’homme, qui ne faisait rien d’autre, depuis plusieurs semaines que de passer des heures devant l’écran de son ordinateur! Un dimanche fade. Besoin de mer envie de mer. Et cette Malaïka qui ne la lâchait pas : — Alors, tu lui as remis la lettre ? — Pff ! Encore toi ? Comment sais-tu pour la 15 Vole avec elle lettre ? Tu m’épies maintenant ? Il ne manquait plus que ça ! — Alors, tu la lui as remise ou quoi ? — Tu sais bien que non ! Pas encore ! Le ventre qui se noue, rien qu’à la pensée de la lui donner ; de le deviner en train de la lire. Peur au ventre. Oh Malaïka, petite sœur, j’ai si peur ! Je voudrais qu’il l’ait déjà lue, je voudrais en être déjà à faire mes paquets. Me retrouver déjà dans cette maison sans meubles, sans rien d’autre que mes tableaux et sculptures, rien d’autre que mes livres et un matelas pour y jeter ce corps qui n’en peut plus ! Je suis si lasse, si lasse ! Comment faisais-tu toi, pour être à ce point vraie, à ce point toi, et oser l’exprimer sans peur ? Avec la force et la violence qu’il fallait pour que ça sorte, que ça jaillisse et te restitue à toi-même ? — Je ne suis qu’un personnage de papier, souvienst-en… Créée par toi. Enfantée par toi. Je n’ai donc pas d’audace que tu ne possèdes pas. Pas de violence, de démesure que tu ne caches en ton ventre, en ton cœur malades. Moi, je n’avais rien à perdre ! Puisque je n’avais rien, n’étais rien ! Toi, tu as un statut une reconnaissance sociale, un confort bourgeois, tu as l’image de toi-même qui te pèse mais qui te définit encore présentement. Tu as un assentiment social, des 16 Vole avec elle plus proches – tes enfants-aux plus lointains – les autres, tous les autres, tout cela et davantage encore à perdre. C’est tellement plus facile quand on n’a rien, quand on n’est rien. Rien d’autre qu’une folle sans autre famille que celle qu’elle s’est forgée, d’amnésie en délires, de violences en jaillissements de lumière ! — S’il te plaît, donne-moi un peu de ta force de ton audace pour ce qu’il me reste à faire ! — Mais ma parole on est en plein délire ? Toi, l’écrivaine, la créatrice, la conceptrice, la tout-ce-quetu-es et qu’un livre entier ne pourrait pas dire, toi, toi, madame unetelle tu me demandes – à moi, moi, qui n’ai existé que dans tes fantasmes, moi qui n’ai pris vie qu’à l’ombre de tes pages, tu me demandes de t’aider ! Mais es-tu devenue f… ? Oh pardon ! Pardonne-moi, j’allais dire n’importe quoi ! Toujours aussi lourde ! Pardonne-moi… Bon, veux-tu me lire cette lettre ? Je te dirai ce que j’en pense. Allez, faut pas pleurer petite fille, faut pas pleurer comme ça. Tu sais bien que tu n’es pas folle. Ou que tu ne l’es que juste ce qu’il faut pour écrire une histoire aussi folle que celle-là. Allez, lis-la ta lettre ! Elle essuie les larmes, la morve qui dégouline sur son visage ; pas même la force de sourire. Elle lit 17 Vole avec elle d’une voix tremblante, s’arrêtant souvent pour reprendre son souffle : « Hier soir, je me suis fait l’effet d’une asthmatique perdue dans l’effort pitoyable de chercher l’air, l’air à respirer, l’air qu’il faut pour vivre. Et m’est revenue cette phrase, inoubliable, entendue dans un film et dite par son médecin à un petit garçon asthmatique : « L’asthme, c’est un champ d’amour qui s’étouffe. » Quand notre voisine infirmière appelée par les enfants a diagnostiqué une « crise d’angoisse carabinée », j’ai été furieuse. Contre moi-même. Car il n’y avait rien selon moi qui justifie que je me sois mise dans un tel état. (Tu es arrivé quand le plus gros de la crise était déjà passé mais pour les enfants, ce fut spectaculaire et effrayant). J’ai cherché, cherché ce qui aurait pu provoquer la survenue d’une telle crise. Ce que j’ai retrouvé a renforcé ma colère. Toujours contre moi-même. Je me sentais déjà très mal ; de plus en plus faible, le cœur de plus en plus douloureux. Notre fille cadette me sollicitait pour l’anglais et les maths et je lui ai dit que tu étais plus à même que moi de l’aider. Elle t’a demandé ton aide. Toi tu étais occupé à jouer sur ton ordinateur et tu lui as demandé d’attendre ; elle est revenue à moi, j’ai tenté de l’aider de mon mieux mais en sentant que je n’avais ni la force, ni la patience requises. Nina poursuivait ses enfantillages. Tu m’as passé une communication téléphonique. Je grimaçais en 18
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