La lune est souvent noire pour les anges - Page 1 - test Dominique Castinel La lune est souvent noire pour les anges Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2108-1 Dépôt légal : Novembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 1 Compter. Les nombres ont leur importance. Gardiens des équivoques. Sentinelles des passions fourbes. 126582 Appuie-toi sur eux pour encadrer la bête Poursuis les cadavres au plus haut des citadelles Castre les bourreaux aux casquettes dorées Mords la vengeance au goût de rouille des essieux Goûte l’orange crissant des portes vermoulues Mange l’odeur de leur merde, de l’enfant qui tête, Du poison maudit du vieillard qui s’écroule Suppure l’innocence devant les yeux des faibles Ils ne pourront atteindre ta vérité Ils sont là pour juger, tu es là pour la fièvre 644837 Où en est la jouissance ? Retrouve-la pour l’éteindre du poisseux de ta vergogne énucléée Couvre-les d’or en fusion Brûle les icônes aux têtes d’infamie Traque Tranche le silence aux sillons d’opaline Donne-leur la couleur de la lave durcissante Ils sont à ta portée Le manche prolonge la douleur Il octroie aux puissants l’outrage rédempteur Tu vas te pardonner ? 11 Il n’en est pas question Les numéros défilent En résonances 536110 Migraines Sortir des tripes en fusion un lac aux couleurs chaudes Rouge Sang Cette femme n’a plus le droit de vivre. Le dessin parfait de l’ouverture béante doit suffire à rassurer. Cette gorge devient soudain le centre du soulagement. De ce qui en ruisselle se dégage une paix qui fait tout oublier. Un instant. Pour que cela reprenne. Le travail accompli, la lame se range, efface les traces pénibles du réel. Se retrouver en face. Soupirer. Se donner de la force pour continuer. Le corps gisant dans la mare pourpre est un indice à offrir aux inconscients. Leur donner la marche à suivre avant d’accomplir le destin des oublis. Vivre ? Pourquoi pas. S’il faut en passer par là. Rajouter un nombre dans le carreau. Puis s’effacer. 12 2 On dit toujours que le soleil brille pour tout le monde. Aujourd’hui, j’avais décidé que le soleil ne se lèverait que pour moi. La nuit avait été propice à la lâcheté, ce matin sera voué aux grandes certitudes. À la lueur du silence et des vapeurs d’oubli, j’avais préparé mon sac et buvais un café avant de partir. Une fois de plus. Hier, Roberto m’avait appris l’expression « oiseau de mauvais augure ». Je lui avais demandé s’il existait des oiseaux de « bonogyoure ». Il avait ri de mon accent aussi moelleux que le sien était ciselé et m’avait répondu : « C’est lé même oiseau, mais tout dépend dé cé qué tou as dans lé crâne et comment tou régardes la loune ». Mes états d’âme n’étonnaient plus Roberto. Il avait compris qu’il y avait du changement dans l’épaisseur de l’air, et nous n’avions pas eu besoin d’en parler. Une hirondelle piqua jusqu’au ras de la piscine pour s’abreuver, puis vint se poser sur le fil à linge dans le champ d’à côté. La lune s’évanouissait dans la lumière du soleil après l’avoir si bien reflétée. Tout respirait le « bonogyoure ». « Harry ! Je vais au village. T’as besoin de cigarettes ? » me cria Philippa dans sa Méhari prête à bondir. Il était sept heures du mat, et l’effet excitatif de son café n’avait pas encore atteint ma zone corticale du langage évolué. Assis sur la terrasse, je n’étais capable que de contempler avec béatitude et mélancolie le soleil naissant raser la cime des arbres. Les deux mains bien calées sur ma tasse, les coudes posés sur la nappe aux motifs picholiniens, je laissais dériver mon regard sur la beauté du décor devant moi. 13 Toutes les nuances de vert s’étalaient en touches impressionnistes. Le vert lumineux, presque enfantin, de la vigne vierge tombant du toit en canisse rebondissait sur les éclats de rosée de l’herbe pour réveiller les pâles reflets des feuilles mat argentées sur les branches désabusées du saule pleureur. Vert dense et froid des cyprès, barrière verticale et austère de ma prison végétale. Vert émeraude et éparpillé des pins qui lustraient leurs épines et se préparaient à se gonfler d’orgueil aux prémices de l’automne à venir. Vert plus discret académique des buissons où viendront se réfugier les insectes aux chaleurs zénithales. Seul le bleu de l’eau et du ciel semblait vouloir détonner dans cette verdure provençale. Que c’était beau ! Que c’était chiant ! Je m’engluais lamentablement dans cette harmonie picturale, au point que même mon vocabulaire se teintait d’un bucolisme navrant et dégoulinant d’ennui. Béatitude, oui. Mais qu’est-ce que je m’ennuyais dans cette perfection ! Le café et la mélancolie au bord des lèvres, je fermai les yeux pour essayer de comprendre comment j’en étais arrivé là. Moi. Midlaw. Le solitaire, l’indomptable, le citadin. Je chassai d’un revers de main paresseux la mouche qui s’était posée sur la table. Elle me regardait trop fixement, avec son air moqueur devant mon short à fleurs et mon bronzage intégral. Seule la Benson collée au bec la rassurait sur ce qui restait de ma personnalité. Un an. Un an de pause américaine, de reniement total de ce qui avait constitué ma vie. Une vague d’oubli sur une inexistence remplie d’agitation que j’étais arrivé à qualifier de stérile. Plus je gesticulais, plus je m’enfonçais et m’effaçais dans le non-sens moderne. Mais bon. Mon boulot de flic me plaisait, New York me plaisait, mon reflet dans la glace le matin me plaisait. Pour sa lancinante monotonie. Pour sa fascinante diversité. Pour être le seul témoin capable de prouver que je vivais encore. Dans le désordre. Puis une sale affaire où je me suis fait balader comme un bleu. Convocation, interrogations, manipulations, révocation. Je me retrouvai donc au chômage forcé, dilettante prématuré, à errer dans les rues de Manhattan, ou en Harley dans le Bronx, savourant ma liberté qui déjà m’ennuyait à mourir. Seule compensation : la vacuité de mon emploi du temps m’autorisait régulièrement à passer mes nuits dans les clubs de jazz, où seules les harmoniques d’un saxo ou les rares courbes harmonieuses d’une femme surent me procurer encore quelques émotions. 14 Deuxième bascule dans la déprime poisseuse : le 11 septembre 2001. Comme la plupart de mes compatriotes, le choc fut immense, mais pas pour les mêmes raisons. New York, ma ville, orpheline de ses deux tours jumelles, perdit à mes yeux la magie que j’avais toujours su lui trouver dans les nuits moites de l’été. Les tours en elles-mêmes ne m’importaient guère. Seuls les milliers de morts me touchaient dans cette tragédie. Je n’arrivais plus à dormir sans imaginer ce que les passagers avaient pu ressentir en voyant les bureaux et les gens à l’intérieur se rapprocher de plus en plus, et à l’inverse les habitants de la tour face à l’avion qui grossissait inéluctablement vers eux. Tout le monde à l’époque, relata l’aspect politique, médiatique et historique de la catastrophe. Mais je ne pouvais, dans les semaines qui suivirent, me détacher de la vision individuelle et humaine de chaque personne enfermée, puis écrasée par son destin de mort. Maria revenait souvent dans ces cauchemars éveillés. Mais ça, j’avais l’habitude. Non. Malgré ces angoisses que le drame avait engendrées, ce n’était pas l’événement lui-même qui fut la cause de mon départ. Je fus effrayé, sans en être étonné, par la réaction de mes concitoyens. Bien sûr, il y eut la solidarité, le « formidable élan de générosité et de compassion de l’extraordinaire communauté new-yorkaise », à la hauteur de l’insoutenable qui venait de se produire. Mais, quand apparurent les premiers drapeaux américains aux fenêtres, ou sur le capot des voitures, je compris que dans cette folie meurtrière et inhumaine, nous n’avions été réellement touchés que dans notre fierté d’Américains. Nous aurions pu croire qu’il était temps de nous ouvrir au monde, d’essayer de comprendre et d’en tirer des leçons. Nous avions préféré nous recroqueviller dans notre supériorité bafouée. Le maître du monde avait été touché dans sa virilité castrée dans les décombres, et il avait répondu à cet affront par des coups de boule. Une bagarre de rues entre chiffonniers mystiques. Nous avions enterré nos morts dans la haine et la mort de l’autre. Nous avions fraternisé avec le diable de peur de paraître lâches au paradis. Je ne voulais, ni même ne pouvais, m’associer à ce deuil sanglant et vengeur. J’avais été flic à New York, j’avais côtoyé la misère et l’injustice, et je n’avais trouvé que l’Ordre comme arme pour les contrer. Je compris que je n’avais plus ma place dans cet ordre nouveau. Quand Maria avait été tuée, je n’avais su que pleurer. Je n’avais pas su réagir. Mon deuil ne fut tourné que vers moi. Je ne m’étais même pas intéressé au procès des tueurs. Et là, face à ces yeux rougis par la colère, les miens ne rougissaient une fois de plus que par des larmes. Et je ne voulais pas pleurer devant eux. 15 Dès que les vols internationaux furent réouverts, je fis mon sac, et m’enfuis, sans regarder derrière moi l’horizon devenu plat, d’un avenir qui ne m’appartenait plus. Je me retrouvais à Marseille, en France, à attendre mes amis. Perdu et désabusé. Une mouche qui venait d’atterrir dans du sirop d’orgeat. – Hello, Harry ! Come ! Heureusement que Philippa était anglaise, seul lien lexical avec mon ancienne réalité. Roberto, lui, me salua d’une poignée de main et d’une claque dans le dos toute italienne. J’étais content de les revoir. Mon blues s’enrichissait de rythmes provençaux, et lui donnait presque une mélodie supportable. Ils me conduisirent chez eux, grande propriété isolée dans les replis du Lubéron, où ma cure de désintoxication anti-connerie put se réchauffer du soleil et du chant des cigales. Je restai six ans dans ce paradis rassurant et immobile. Philippa m’apprit patiemment les rudiments du français nécessaires à mon autonomie, Roberto m’apprit le pastis et la cuisine à l’huile d’olive. Nous discutions des heures de notre passé, la rencontre avec Roberto et sa famille siciliano-mafieuse, nos courses-poursuites dans les rues complices de la Little Italy. J’avais acheté chez un petit garagiste de Pierrevert une Norton 750 Commando Roadster avec laquelle je sillonnais la région, des Gorges du Verdon aux coteaux d’Apt. Je visitais les caves des petits producteurs locaux, que je pillais allègrement pour noyer mon silence. Je rêvais des jours durant aux heures délicieuses que j’aurais pu passer avec Maria sous le ciel étoilé de notre amour perdu. Je me laissais aller à la douce quiétude de la paresse bienfaisante. Je suivis à distance et à regret la suite des évènements dont je m’étais exilé pour ne pas avoir honte, mais qui me rattrapaient dans mes cauchemars. Afghanistan, Irak. Je subissais ataviquement les assauts grégaires de mes compatriotes, calfeutré dans la paix utérine et stérilisante de mon refuge méditerranéen. Mais ça ne pouvait pas durer. Un jour, Roberto me prit par l’épaule et me demanda de l’aider à rehausser un mur de vieilles pierres. « Harry. Tou t’ennoui ici. Il est temps qué tou partes. Tou n’es pas fait pour cette vita. Mais si tou veux rester, tou restes. Tou es mon ami. Donné-moi cette petite pierre, elle va bien sé caler, là. ». Il ne m’avait pas regardé, mais savait que mes yeux avaient dit oui. J’avalai d’une gorgée le reste de café froid au fond de mon verre. La mouche me regardait toujours. Je la saluai d’un clin d’œil, et me levai. Oui. Il était temps que je parte. Et puis les mouches, je les emmerde. 16 3 Je retirai mes gants et les posai sur le réservoir encore chaud de ma Norton, dessanglai mon casque, et fouillai dans la poche de ma veste en cuir pour allumer une cigarette. Assis sur la moto, je profitais des bruits et de l’air de Paris comme un paysan aime à respirer les senteurs de la terre. Klaxons, cris des passants qui s’interpelaient d’un trottoir à l’autre, chuintement du bus qui peinait à monter la rue, bande de marmots qui couraient dans un piaillement de rires, le vieux avec son panier à roulettes qui ne pouvait s’empêcher de râler en passant près de moi, « Y peuvent pas se garer ailleurs, non, avec leurs engins de mort ? », les odeurs de friture qui s’élèvaient des restaurants alentours. Je me sentais dans mon élément, même si j’en étais étranger. Je n’étais jamais venu à Paris, mais les cœurs des villes battent tous à peu près au même rythme, et le mien se calait sur son pouls. J’avais eu du mal à me retrouver dans les rues de Montmartre, mais Roberto m’avait dit : « Tou répères lé Sacré-Cœur. Tou né pé pas lé louper, c’est tout en haut. Tou loui tournes autour comme autour d’oune yeune fille, et tou tombéras obligatoirement sour la roue Lépic. Là, tou démandes Loulou. Loucien, si tou préfères. Tout lé monde lé connaît ». Ma cigarette terminée, je l’écrasai contre le pavé, descendis lentement de la moto, détachai mon sac de la selle, le mis sur mon épaule, et regardai en l’air le toit de l’immeuble devant lequel j’étais garé. Je m’imaginais, cow-boy solitaire, m’arrêter après une longue chevauchée poussiéreuse dans le désert californien, devant le saloon de Tombstone. Les yeux plissés par le soleil, les jambes écartées, les bottes bien ancrées dans le sol, j’étais prêt à affronter le Nouveau Monde. Évidemment, les temps avaient changé, l’entrée du saloon était maintenant armée d’un digicode et d’un interphone. Je cherchai Lulu sur les étiquettes jaunies, mais ne le trouvai pas. 17 Heureusement, une vieille dame s’approcha de moi et me dévisagea avec méfiance et yeux froncés. « Dites-moi, jeune homme (elle n’avait pas dû voir mes tempes grisonnantes de quadragénaire décadent et décati…), vous ne seriez pas du service de la mairie, par hasard ? Parce que je vous préviens, des p’tits gars comme vous, j’en bouffe tous les matins au p’titdéjeuner, avec margarine et tranches de lard grillées. Je vous préviens, vous ne me délogerez pas de chez moi comme ça ! Parce que le coup des poubelles de toutes les couleurs que vous avez installées dans la cour pour que je pète un couvercle et que je perde les pédales, c’est temps perdu et tout le saint-frusquin ! Pareil que votre digimachin ! J’ai connu l’occupation, jeune freluquet, j’ai viré les Boches à coups de pied au cul ! Faudra m’envoyer Attila et les Huns réunis pour me virer de ma cambuse ! À bon entendeur… » Je ne comprenais pas tout ce qu’elle baragouinait, mais mon instinct gérontophile avait dessiné un sourire généreux sur mes lèvres, et le regard bienveillant que je posai sur elle lui fit baisser la garde. – Vous cherchez quoi, p’tit morveux ? – Je voudrais voir Lucien Bonvoisin. – Oh ! Lulu l’Intello ! Vous en êtes, alors ? Autant pour moi. Vous savez, les étrangers, on les aime que s’ils sont d’chez nous, vous voyez ce que je veux dire… Sinon, on se méfie. Je vais vous ouvrir, parce que, vous savez, Lulu, c’est mon bonhomme, ma carrure, mon assurance-vie. Des gonzes comme lui, on n’en fait plus. Alors, si vous en êtes, je vous aime bien aussi, croyez-moi. Mais promettez-moi une chose si je vous laisse entrer. – Oui ? – Rasez-vous. Je n’aime pas les gens avec une barbe de trois jours. Ça fait négligé. Chez moi, les gens y sont pas négligés. Faut du respect dans tout. Compris ? – Oui madame, bredouillé-je. – Et coupez-vous les cheveux aussi, j’aime pas les zazous, non mais tout de même, continua-t-elle à déblatérer en ouvrant le portail de l’immeuble. Sa voix résonnait à présent dans la cour. Je jetai un œil sur les fenêtres fleuries de géraniums, le linge qui pendait, les volets fermés pour la chaleur. J’avais l’impression d’entrer dans une chapelle païenne. Les bruits de la rue, étouffés, étaient remplacés par les sons calfeutrés d’une cuisine qui s’agitait à l’étage, avec ses relents de gigot à l’ail, les pleurs d’un bébé qui se perdent dans l’écho et le volettement des pigeons qui se posent sur la corniche à la recherche de fraîcheur et de miettes de pain. Un monde de paix dans le tumulte de la ville. 18
La lune est souvent noire pour les anges - Page 1
La lune est souvent noire pour les anges - Page 2
wobook