Le petit mange-chèvre - Page 1 - Le petit mange-chèvre « La vie se porte froissée » Gérard FAURE CRÉERCRÉER Lepetitmange-chèvreGérardFAURE À l’image du village gaulois d’Astérix, le Monastier-sur-Gazeille est unique et donc universel. Il a abrité une abbaye célèbre au Moyen Âge dont l’influence s’étendait jusqu’à Turin. Il a inspiré Georges DUBY pour son Temps des Cathédrales et abrité des générations de ruraux et paysans avant que leurs enfants ne soient contraints de devenir des ouvriers voués au chômage dans des banlieues plus ou moins sinistres et que les fermes alentour soient transformées en résidences secondaires. Nous avons tous, au cœur et en mémoire, à travers les existences de nos parents et grands-parents un Monastier inoubliable. Gérard FAURE a vécu celui-là, dont les habitants passaient tous un jour ou l’autre par la pharmacie de son père et il nous le raconte, avec humour et tendresse, au travers d’une enfance comme nos enfants n’en auront plus mais qu’il faut évoquer pour eux : il est né au Monastier et il est devenu journaliste à Paris, jamais il n’a oublié et n’oubliera d’où il vient. Il fut et demeure un petit mange-chèvre, surnom donné aux habitants du Monastier. Gérard FAURE nous livre ses souvenirs d’enfance au milieu de personnages aujourd’hui disparus mais toujours pittoresques. 15 € LE PETIT MANGE-CHÈVRE « La vie se porte froissée » En couverture : Le Monastier sur Gazeille / Façade principale de lʼÉglise Abbatiale. Le Monastier sur Gazeille / La place de la Fromagerie. cartes postales © notrefamille.com © Éditions CRÉER ISBN : 9782848191201 Gérard Faure Prix Amic 2004 de l’Académie Française LE PETIT MANGE-CHÈVRE « La vie se porte froissée » CRÉER Les faits et la vérité ne sont que cousins, ils ne sont pas frères et soeurs. Edward Bunker Aucune bête aussi féroce La mémoire est pianiste : elle interprète, à sa manière, une musique écrite hier ou avant-hier. Mais elle a son propre chant. G.F. À mes parents, À mes frères, Ma famille, mes amis, À tous les enfants qui, en Afghanistan ou ailleurs, un triste jour, nʼont plus eu le droit de jouer au cerf-volant. À Vivianne LAMBERT amie et maître dʼoeuvres 9 I Jʼavais cinq ans, un tablier à carreaux rose et blanc. Cʼétait en 1945, en Haute-Loire, au Monastier-sur- Gazeille. De ce temps-là datent mes premiers vrais souvenirs. Marqués au sceau de la guerre. Mais, alors, pour moi ce mot « guerre » restait une abstraction. Plutôt que le reflet dʼune réalité douloureusement vécue ce qui, Dieu merci, nʼavait pas été véritablement mon cas. Ce que je savais, que jʼavais dû entendre mille fois répété : si tout avait été bien mieux avant la guerre que pendant la guerre; si tout était nettement mieux après la guerre que pendant la guerre, tout avait été mille fois mieux avant la guerre quʼaprès la guerre. Je sentais confusément que la guerre avait été un épouvantable gouffre noir. Le miracle était pour moi quʼil nʼeût pas englouti ma famille. Jusquʼà lʼâge de sept ans, jʼai donc porté, pour aller à lʼécole, des tabliers taillés dans un inépuisable coupon – mais peut-être me semble-t-il si grand que parce que jʼétais alors si petit? – que ma grand-mère maternelle avait donné à ma mère et dans lequel celle-ci avait puisé, au fil du temps, de quoi confectionner quelques tabliers, toujours soigneusement amidonnés, et quʼelle 10 lavait en alternance. Ma mère avait une horreur maladive des taches et des faux-plis, une obsession maniaque de la propreté. Le rose nʼétait pas à lʼépoque une couleur dont on affublait volontiers les petits garçons, mais lʼheure était encore à la pénurie dans bien des domaines, notamment vestimentaires. Ma mère a souvent raconté lʼhistoire du costume du Docteur Cornaire, coupé dans un indéfinissable tissu couleur bois de rose ou lie de vin irisé. « Il brillait, il étincelait plutôt, au moindre rayon de soleil. Mais, un jour que nous revenions du Gerbier des Joncs à bicyclette, un orage nous a surpris. En arrivant à la maison, le docteur Cornaire était pratiquement en culottes courtes et sa veste avait rétréci de moitié. Le tissu ne brillait plus, sʼest raidi en séchant et a viré au rouge cramoisi moiré ». La « maison », cʼétait la pharmacie du Monastier. La pharmacie de mon père, seule et unique pharmacie du village. Et la seule qui put « servir » tous ces gens de la montagne, le Mézenc, le Gerbier des Joncs, la Haute- Ardèche et lʼorée de la Lozère. Elle était ouverte au plein milieu du bourg, dans la longue rue principale, au rez-de-chaussée dʼune grande maison construite tout juste avant la guerre et où nous avons toujours vécu, mes parents, mes deux frères et moi. Elle est toujours là, sans mon père, parti en 1981. Toujours là, avec son carrelage noir et blanc, son 11 mobilier de bois verni. Les comptoirs et des rangées de pots en verre ou en faïence. Dans une niche, sur le mur du fond, face à la porte dʼentrée, à gauche et à droite du grand comptoir, trônent encore les bustes en plâtre doré dʼEsculape et dʼHippocrate. Sur les étiquettes rouge et or de certains pots, les noms, étranges et mystérieux de certains produits : Uratropine, pastilles de Kermès, teinture de Jaborandi, Baume tranquille, feuilles dʼarmoise, protoxalate de fer, guimauve, huile camphrée. Quelques pots sont encore à demi remplis de poudres multicolores et scintillantes. Il me suffit de mʼasseoir à la place quʼaimait à occuper mon père, derrière le petit bureau à cylindre abritant tous ses livres et ordonnanciers, pour rendre à la vie cette pharmacie momifiée. 13 II Mes premiers souvenirs autres que des impressions, des odeurs, des couleurs ou de brèves et fugitives images, plutôt incertaines, datent de cette année 1945. Ils sont liés à la fin de cette guerre qui ne fut pas la mienne sinon par les récits que lʼon a pu mʼen faire et qui sont entrés en moi comme des blessures, des « marques » héritées et héréditaires. Je suis né dans le temps de cette guerre et lʼon disait beaucoup que ceux qui étaient nés dans cette période troublée et meurtrie lʼétaient eux-mêmes quelquefois et quʼils étaient nerveux et hypersensibles. Ce qui aurait expliqué pourquoi, bébé, je piaillais la nuit et je dormais le jour. Nous avions à lʼépoque une bonne qui sʼappelait Ernestine. Elle sʼoccupait de nous pendant que ma mère officiait à la pharmacie aux côtés de mon père (ou en son absence pendant la guerre). Nous adorions Ernestine qui venait du minuscule village de Luteaux, où les fermes sʼéteignaient avec le jour et sʼéveillaient avec le coq. Ernestine avait sa chambre, qui est toujours « la chambre dʼErnestine » et subissait avec le sourire nos plaisanteries dʼenfants, nos caprices ou nos pleurs. Ce jour-là, il y avait aussi à la maison la Mère Michel,
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