Le temps des mandarines - Page 1 - Raymond Oulés Le temps des mandarines Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 - Fax : 01 41 62 14 50 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-402-3 Dépôt légal : mai 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 SOMMAIRE INTRODUCTION ................................................. 11 LA TUNISIE MAURICE ............................................................. 15 LE CHAT ............................................................... 19 LES MANDARINES ............................................. 23 LES GRADOUCHES ............................................ 27 PAULETTE ET DAISY ........................................ 31 LES FRIGOLOS .................................................... 35 LA BANLIEUE LES PIEDS NOIRS ............................................... 41 LA GARE DE L’EST ET TCHEKHOV ............... 45 DE L’OAS AU PSU .............................................. 49 LES CAVES DE L’IMMEUBLE .......................... 55 LA RUE BLONDEL.............................................. 59 9 LAGRASSE-CORBIERES LA NUIT À LA CHAPELLE ............................... 65 JACKY .................................................................. 71 LE PONT NEUF ................................................... 75 LA RICAMBAUTE .............................................. 79 L’AUBERGE ........................................................ 83 LES AMPOULES ................................................. 87 L’APÉRO .............................................................. 91 LA SIESTE............................................................ 95 LE MAROC LE CASINO DE TANGER ................................... 99 SIETE Y MEDIA .................................................. 103 MINA .................................................................... 107 BREL, FERRÉ ET SLIMANE.............................. 111 PARCE QUE ......................................................... 115 LA ROUTE DE ZOUMI ....................................... 119 LA BRETAGNE L’ÉCOLE D’EDUC .............................................. 125 LA NAISSANCE DE GWENDAL....................... 131 JULES-ÉDOUARD............................................... 135 INTRONISATION À SAINT MAUDET ............. 139 LA VISITE DE SLIMANE ................................... 143 LES SAINTES FEMMES ..................................... 147 10 INTRODUCTION D’aussi loin qu’il me souvienne, pour Jocelyne et pour moi, l’anniversaire de nos trois enfants, Gwendal, Typhen et Romain, puis le réveillon de Noël, ont toujours été et resteront de ces moments symboliques forts où la tribu resserre les liens et en mesure la cohésion et la force. Au demeurant, et cela nous rassurait pleinement déjà, lorsque Yannick commença lui, à fréquenter ma fille, il avait pour habitude de nous représenter comme, le disait-il, la famille « doux-cœur ». Outre que cela me le rendit spontanément sympathique, Jocelyne et moi y vîmes quelques raisons de plus de nous satisfaire d’avoir su tisser de tels liens avec nos trois « petits ». Pour les anniversaires, comme nos trois enfants étaient nés entre la deuxième quinzaine de mai et la première de juin – les vacances d’été devaient avoir du bon ! – nous avions toujours coutume de les fêter lors de l’un des derniers week-ends de juin afin de profiter de la clémence du temps pour investir la terrasse et le jardin. Pour Noël par contre, nous nous calfeutrions et préférions la proximité de la cheminée. 11 Ces rassemblements ont toujours été chez nous plutôt festifs et nous les avons souvent finis avec quelques amis ou le voisinage venus nous rejoindre pour le dessert et le champagne. C’est assez souvent qu’alors, à ces moments-là, et au milieu des conversations qui s’entrecroisaient, je tentais, probablement pour la énième fois, de narrer l’un ou l’autre des mille épisodes de ma vie. C’est assez souvent qu’à ces moments-là aussi, je devinais la connivence de mes enfants pour bientôt m’entendre dire sur un ton mi-amusé, mi-excédé : – Papa ! tu l’as déjà raconté cent fois… Et tous trois ensuite de simuler le geste du violoniste pour bien signifier à tous que visiblement je radotais une fois encore. Il m’aura fallu bien souvent m’en défendre en prétendant que la fois précédente, tel ou tel des convives n’était pas parmi nous, mais toujours en vain. C’est peut-être le fait d’évoquer tout cela qui m’a amené à revisiter cet héritage lointain et à vous proposer ces quelques péripéties et autres anecdotes. Ce « temps des mandarines », je l’offre à ma fille qui à chaque Noël me demandait de lui réaliser une lampe à huile dans l’enveloppe de l’un de ces fruits que je lui avais pelé, un peu comme on le fait parfois encore avec les potirons de Halloween. Devant l’opalescence orange de cette lampe insolite, et enivrée par les senteurs des essences de fruit exhalées par la chaleur de la mèche, elle restait là ébahie et rêveuse et serrait son doudou jusqu’à en trouver parfois le sommeil, à même la table. 12 MAURICE C’est à Mégrine-Côteaux, un petit village à quelques kilomètres de Tunis et où je suis né, que nous nous sommes connus. Je ne sais plus si c’est à l’école ou du fait de la proximité, car ses parents, coiffeurs, habitaient tout près de chez nous et il nous suffisait de traverser le jardin de Paulette et Daisy, les deux infirmières, pour être l’un chez l’autre. Nous n’avions alors pas encore dix ans et ce jardin était pour nous un véritable paradis avec ses orangers, ses mandariniers, ses néfliers du Japon et sa végétation si dense que nous aurions pu nous y perdre. Très vite nous sommes devenus inséparables et si c’était alors mon meilleur ami, je pense que la réciproque était vraie. J’en veux pour preuve que nous sommes devenus frères de sang… C’était vers la fin avril 1957 et dans quelques jours ma famille et moi embarquerions sur le « Villed’Alger » à destination de Marseille. Pour beaucoup la fin du protectorat dans ce pays restera synonyme d’exil. C’est probablement ce sentiment que nous éprouvions tous les deux lorsque, assis sur les marches de l’escalier de la maison et 15 armés d’un petit canif, nous nous sommes incisé les veines des poignets et avons rejoint nos avant-bras dans la promesse d’un partage pour la vie. Maurice qui devait encore rester quelques jours pleurait. Quant à moi, je lui promettais une amitié éternelle en le jurant sur tous les livres que je pouvais déjà connaître. Le lendemain Maurice m’offrit un paquet entier de cigarettes, peut-être en souvenir de la première « Surfine » que nous avions tous deux fumée l’année de nos sept ans. Nous l’avions achetée dans cette petite épicerie qui se trouvait juste à côté du salon de coiffure. À l’époque l’on pouvait acheter les cigarettes à l’unité, au prix de 2 centimes pièce. Nous nous étions ensuite dissimulés sous un gros plant de beldi, un cépage que l’on trouvait couramment là-bas, tant nous craignions que le père de Maurice ne nous découvre. Pour ne pas être pris au dépourvu, nous avions également creusé un petit trou dans le sol pour y mettre la cigarette et la recouvrir de terre au cas où. C’est là, cachés sous cette treille, que nous avons pu tousser comme des damnés, pleurer d’irritation aussi et recracher tant et plus les brindilles de tabac que nous avions gardées sur les lèvres par mégarde. C’était immonde mais nous avions trouvé cela divin. Le voisin de Maurice, cet épicier, était tunisien. C’était un homme charmant et très commerçant. Dans sa boutique, derrière le comptoir, il y avait un mur entier d’étagères en bois avec des tiroirs dans le bas. Je le revois encore lorsqu’il lui fallait servir à l’un de ses clients, l’une de ces boîtes de conserve qui se trouvaient sur les étagères du haut. Il ouvrait l’un ou 16 l’autre des tiroirs du bas qui pouvaient contenir du riz, des pois chiches ou des coquillettes vendus au détail, enlevait ses babouches et se hissait jusqu’au rayonnage, les pieds nus dans les coquillettes. Ce brave homme avait un pauvre âne à qui Maurice et moi avons fait pis que pendre. Cette foislà c’est Maurice qui en avait eu l’idée, pendant que l’un soulevait la queue de la pauvre bête, l’autre lui introduisit un « fel fel » dans l’anus, ce tout petit piment rouge particulièrement fort, prisé dans la cuisine. Je ne sais plus trop combien de fois notre âne a pu faire le tour du pré au galop, mais visiblement il avait le feu quelque part… Maurice et moi étions morts de rire, quant au pauvre épicier, il a dû se poser bien des questions. Souvent, lorsque Maurice venait me chercher à la maison, c’était à l’heure de la sieste – nous étions en Tunisie – et je me rappelle alors combien il pouvait faire rire mes sœurs lorsqu’en bas, dans le jardin, il m’appelait pour venir jouer avec lui. Il se postait à l’ombre de l’un des amandiers ou des mûriers et me lançait ensuite avec une voix chantante et plaintive à la fois : – Rémond, Réémond… Rémond, Réémond… Cela faisait ainsi, comme une mélopée redoublée et qui pouvait durer tant que personne ne se manifestait dans la villa. On eût presque pu penser à l’appel à la prière du muezzin. Pendant ce temps-là, et plutôt que de me réveiller, mes deux sœurs ou mon père, parfois, de se taper sur le ventre de rire tout en pariant que Maurice ne s’arrêterait pas. 17 LE CHAT À cette époque, maman était simple petit fonctionnaire et papa travaillait à la SONACOTRA, autant dire que nous ne roulions pas sur l’or, même si alors nous ne manquions de rien. Avec Maurice, mais aussi Mohammed notre voisin et ami tunisien, nous débordions d’imagination et nul n’était besoin pour nous de jouets trop onéreux pour que nous trouvions à occuper nos après-midi. Certaines fois un simple petit tube d’aspirine en aluminium rempli de sel pouvait suffire à notre bonheur. Mohammed, avec force conseils de prudence, nous amenait alors jusque dans cette parcelle de leur jardin plantée de fèves. Il y en avait à profusion. Là, comme des sioux sur le sentier de la guerre, nous rampions à quatre pattes pour éviter d’alerter son père puis nous nous allongions sous les rangées de plants qui portaient des gousses dont je peux assurer aujourd’hui encore qu’elles étaient gigantesques. Les fèves crues à la croque-sel, j’en ai toujours le souvenir, plus encore maintenant lorsqu’il arrive parfois à Jocelyne de nous faire un tajine et 19
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