Le toi du monde - Page 2 - test Pierre TILLEMENT Le Toi du monde L’histoire extraordinaire de Raphaël, prophète de la nature Éditions EDILIVRE Collection Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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Tables des matières Première partie : La nature de Raphaël ............... 9 Vagabond ...................................................... 11 Partir .............................................................. 35 En ville .......................................................... 53 La vieille marchande ..................................... 55 Le gouverneur ............................................... 61 Le jeune inconscient...................................... 75 Au cœur du temple ........................................ 81 Sur la cime................................................... 107 Les émissaires ............................................. 133 Le retour en ville ......................................... 141 Deuxième partie : Le procès............................ 147 L’inspiration surnaturelle de Raphaël ......... 153 Le débat avec médecin ................................ 155 Raphaël, opères-tu des miracles ? ............... 169 Le vieillard inquiet ...................................... 173 Raphaël et la femme .................................... 177 Sur les dangers de la matière....................... 185 Ce que répondit Raphaël au gouverneur au sujet du destin et du hasard..................... 191 Où Raphaël répondit au prêtre sur le sens de la vie ............................................197 Le verdict .....................................................203 Troisième partie : Le destin de Raphaël ..........209 Du sens de la compassion ............................211 Errance.........................................................227 Le moine ......................................................235 Le dialogue de fou .......................................245 Le mendiant .................................................255 Quatrième partie : Les enfants du nouveau monde ...........................................273 Les orphelins................................................275 En route vers le nouveau monde..................287 Le traître.......................................................317 La guérison du traître...................................325 L’accomplissement de la prophétie .............337 Première partie : La nature de Raphaël 9 Vagabond Tu ne demandais rien à personne. Tu vivais tranquillement en famille dans ton petit village perdu. Vous étiez proches, tous les six, tes parents et vous quatre, unis par les liens du sang, unis dans le travail de la terre. Un modeste chemin de terre traverse le village. D’où vient ce chemin et où il mène, tu l’ignores. Tu ne t’es jamais aventuré plus loin que ne porte ton regard. Aux mirages de l’inconnu tes yeux restent insensibles, mais ton cœur, à ses charmes, rêve de succomber. Tu aimes, une fois le travail terminé, te promener dans les bois. Tu es ami des bêtes et confident des plantes. Tu passes des heures dans ce monde sauvage, ce monde auquel tu appartiens. Ce que tu connais de la vie et des hommes se limite à tes proches, et à quelques amis. Cela te suffit. Audelà de l’immense forêt encerclant ton village vivent d’importantes communautés d’hommes et de femmes. Du moins est-ce ce qu’on raconte. Les rares étrangers de passage l’ont confirmé. Tu es intrigué par ce qui se passe au loin, ailleurs. Les invaginations de la terre se prolongent indéfiniment… sont-elles toutes semblables ? Les distantes collines et les lointains pâturages ont-ils la même majesté, la même luminosité que ceux d’ici ? Parfois, tu imagines la vie des autres… Tu imagines comment font de nombreux 11 hommes et femmes pour vivre ensemble : est-ce que ça se passe bien ? Se disputent-ils souvent ? Comment s’organisent-ils pour travailler et se partager les récoltes ? Pas plus de cent habitants composent ton village. Avec si peu de gens, il est difficile de ne pas s’entendre ; ou alors règne la guerre perpétuelle ! Vous êtes tous frères. Personne n’a le pouvoir car le pouvoir implique une hiérarchie ; or, entre vous, il n’est point de hiérarchie. Chacun sait ce qu’il a à faire, alors il n’y a aucune raison pour que quelqu’un donne des ordres. Ta maison est sobre, en dedans comme en dehors. Le temps s’est échoué sur vos chaumières. Tout est comme avant, tout est identique à ce qu’il a toujours été. Les générations se succèdent, et rien ne bouge. Pas de confort, rien de superflu. L’éloge de l’essentiel. Rien ne bouge, puisque personne n’en voit la nécessité. L’harmonie règne, il faut donc maintenir ce qui la fonde. Alors, tous autant que vous êtes, vous travaillez avec vos mains, en vous servant d’outils comme autrefois : des outils de bois et de fer. Le labeur est plus long, mais vous avez tout votre temps : pourquoi iriez-vous plus vite ? Que feriez-vous de ce temps ainsi dégagé, si vous alliez à toute vitesse ? Vous ne voulez pas que le temps s’écoule différemment, il vous convient tel qu’il est. C’est pour ça que vous ne touchez à rien. Tout ce que vous entreprenez prend du temps ; il vous plait qu’il en soit ainsi. L’artisan aime se mesurer avec la matière dont il s’est fait une réputation ; le paysan aime le corps à corps avec sa terre : elle est brune, grumeleuse, lourde ou friable, selon le temps qu’il fait. Et chaque matin, à l’aube, en partant aux champs, par tous les temps, le paysan, toi et les autres, vous prenez le temps de voir comment elle est, comment elle acceptera d’être travaillée, 12 ce matin-là. Car la terre ne se travaille pas tous les jours de la même façon, ni avec les mêmes outils. Il faut savoir utiliser les bons ! Et puis il y a les gestes… des fois, ils doivent être forts, secs, nerveux ; d’autres fois plus doux, amoureux. C’est variable. La terre est capricieuse ; elle a ses humeurs, comme les hommes à qui elle se donne. Dépourvue d’artifices, votre vie enfonce ses racines dans l’humus du bon sens. À votre stabilité vous n’opposez aucun défi : de l’adversité, vos convictions ne sortent pas renforcées. Donc, mis à part une provocation extérieure, quel imprévu a le pouvoir de vous confronter ? Chez vous, les originaux et les inventeurs ne sont pas les bienvenus. Contentez-vous de rester fidèles aux traditions ! Rentrez dans le rang ! Ne touchez à rien : tout est parfait tel quel. Tout est là. C’est connu, banal, figé. Ainsi aimez-vous la vie. Ainsi vous sentez-vous heureux. Votre ambition est que ça dure… le plus longtemps possible ! Que jamais cela ne s’arrête ! Que vos enfants connaissent cette vie, et vos petits-enfants, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps ! Voilà. Dans la répétition obstinée des traditions vous figez le cours du temps, et le temps, à votre tentative, fait semblant de se plier. Le temps, avec vous, est clément ! En définitive, ce que vous recherchez, c’est de bloquer le cours du temps. Que les acteurs changent, c’est sans importance, naturel ; mais que perdurent le cadre, le contexte, les bois et la terre ! Le monde vous a oubliés et vous avez oublié le monde. Ainsi soit-il. Le monde doit le sentir, puisqu’il ne vient pas jusqu’à vous. Il vous ignore, il vous dédaigne. Et vous faites de même. Toi, Raphaël, tu es comme eux. Tu es comblé par la vie que tu mènes. Il est vrai que tu n’en connais pas d’autre : en effet, quand aurais-tu eu le choix ? Et cependant, tu es 13 différent. Tu ne le sais pas, enfin, à peine… un simple grésillement auquel tu n’accordes pas la moindre considération ; il est là, mais tu fais comme s’il n’y était pas. Persuadé que tout le monde l’entend, tu n’en parles à personne. Tu penses qu’au fond du cœur de chacun ronronne cet animal inconnu au velours soyeux. Tu ne peux pas savoir que tu es seul à l’entendre. Tu n’as aucun point de comparaison. Donc, tu te tais et agis comme les autres. Ce printemps-là, tu as seize ans. Tu es fort et beau. Tes muscles sont bien développés, tes membres souples, ton intelligence vive, ton cœur pur… Rien n’est venu te contaminer. Les autres, tes frères et sœurs, tes amis, sont similaires à toi. Vous êtes tous pareils, en apparence. Mais tu as ce petit quelque chose qui fait défaut aux autres et que les autres ignorent que tu possèdes. Pour l’instant, toi aussi tu l’ignores. Le ronronnement que tu ressens, et qui provient du fin fond de ton être, tu t’es habitué à sa présence, celle d’une chatte discrète et affectueuse. Vous êtes dans les champs, chacun à sa place, chacun avec sa parcelle de terre. Il faut tout préparer pour les semis. La terre est encore lourde et froide, suite à l’hiver. De la retourner lui fera du bien ; le soleil la réchauffera. Puis, il faudra briser les mottes pour que la terre devienne friable, pour que les hommes puissent planter. Les heures défilent… Les bêches retournent inlassablement le ventre du vivant, mètre carré par mètre carré. Un effort considérable auquel vous êtes entraînés. C’est l’avantage de la vie que vous menez, depuis que vous êtes enfants : elle a fait de vous des hommes et des femmes robustes. Vous ignorez la fatigue, tout comme les plaintes. Ta vie, Raphaël, est saine et rude. Ta vie, tu l’aimes ! 14 Il est presque midi lorsque se profile la silhouette d’un homme, au loin. Tu le vois marcher sur le chemin de terre, le seul qui conduise au village. Le chemin en traverse le centre, puis il se déroule de l’autre côté, dans la direction opposée. Celui qui le traverse ne fait que cela : traverser. Il est exceptionnel que quelqu’un s’y arrête. De toute façon, où resterait-il ? Il n’y a ni auberge, ni lieu où se reposer. Il n’y a rien, sinon les habitants. Et les habitants ne veulent pas des étrangers ; l’hospitalité n’est pas dans leur façon d’être. Leur acharnement à ne rien changer les conduit à l’intolérance. Tout ce qui est inconnu est dangereux. Toi, Raphaël, tu observes l’homme, silhouette floue en mouvement. Il approche, lentement. Toi, tu n’es pas comme les autres… tu aimerais courir au-devant de l’étranger pour lui souhaiter la bienvenue. Tu hésites à laisser libre cours à ton instinct : comment réagiraient tes compagnons, si tu le faisais ? Pour l’instant, tu prends appui sur ta bêche profondément plantée dans le sol. La sueur dont tu es couvert ruisselle dans tes yeux et sur tes lèvres. Tu goûtes le sel… Tu renonces à ton envie et te remets au travail. La terre devient lourde, tout-à-coup. Bien plus lourde qu’il y a cinq minutes, où tu la retournais sans difficulté ! Elle ne veut plus que tu t’occupes d’elle ; on dirait que tes bras t’empêchent de faire ton devoir, qu’ils t’interdisent d’agir. Tu insistes, en vain. Une force tenace te retient : elle ne te lâche pas. Raphaël, tu es intrigué, légèrement inquiet. Pour la première fois ton corps refuse de t’obéir. Que te dit-il ? Pourquoi t’empêche-t-il d’accomplir ton devoir ? Du coup, tu plantes tout sur place et tu décides de rentrer chez toi. Les autres t’interpellent : – Hé, Raphaël, où vas-tu ? Il n’est pas encore l’heure de déjeuner. – Je sais. Je ne me sens pas bien. Je pars me reposer. 15
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