Fatwa - Page 1 - test FATWA DU MÊME AUTEUR Violence et Passion, Presses de la Cité, 2000. Une dynastie américaine, Presses de la Cité, 1998. Havoc et la sirène rouge, Librairie dPlanète à six coups, Calmann-Lévy, 1973. JACKY TREVANE FATWA CONDAMNÉE À MORT PAR LES SIENS traduit de l’anglais par Luc Baranger ARCHIPOCHE Ce livre raconte une histoire vraie. Les noms des personnages – tout comme celui de l’auteur – ont été modifiés pour protéger et préserver leur vie privée. Ce livre a été publié sous le titre Fatwa par Hodder & Stoughton, Londres, 2004. Si vous souhaitez recevoir notre catalogue et être tenu au courant de nos publications, envoyez vos nom et adresse, en citant ce livre, aux éditions Archipoche, 34, rue des Bourdonnais 75001 Paris. Et, pour le Canada, à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N 1W3. ISBN 978-2-35287-079-1 Copyright © 2004, Jacky Trevane. Copyright © L’Archipel, 2007, pour la traduction française. Pour Chloé Prologue Ça y est ! Le moment est enfin venu. Cela fait longtemps que j’attends une bonne raison, le bon moment et la manière adéquate. Je suis chez moi, assise, à contempler les rayons du soleil qui, par la fenêtre ouverte, viennent inonder ma délicate petitefille, jusqu’à ce qu’elle repousse son chapeau et que ses yeux de bébé affrontent la lumière aveuglante. Bien entendu, j’interviens. Je la prends tout contre moi. J’enfouis ma tête contre son cou fripé, que je couvre de baisers jusqu’à ce qu’elle pouffe de rire. Quelle merveilleuse et enivrante odeur de bébé ! Je retrouve celle de mes enfants, ce mélange de talc, de fraîcheur, de nouveauté, d’innocence et de virginité. Cette histoire est pour toi, ma petite Chloé. Quand tu seras plus grande, tu la liras et tu comprendras alors qu’il n’existe rien de plus fort que l’amour d’une mère pour ses enfants, même si, parfois, quelle que soit la force que tu y mets, ça ne suffit pas. Ton destin se trouve entre les mains de ta mère : ma fille aînée. Ta tante, ma cadette, vient juste d’avoir dixhuit ans et peut enfin réclamer une véritable identité pour crier au monde qu’elle existe… officiellement. Quinze ans que j’attendais ça. 1 En cavale Ça y est ! Le moment est enfin venu. Dans la pénombre de l’aube, la petite aiguille approchait du cinq. Silencieusement, je me suis glissée hors du lit et me suis penchée si près de mon mari que j’ai senti son souffle sur ma joue. Je l’ai regardé dormir. Reclus dans le sommeil, un bras tendu au-dessus du vide, son visage offrait l’image de la gentillesse, de l’apaisement et de l’innocence. Je suis sortie de la chambre sur la pointe des pieds pour aller réveiller les filles. Tout était déjà prêt : l’uniforme scolaire de Leila posé sur le dossier de la chaise, les vêtements propres d’Amira, ainsi que sa poupée. Au moment où elles sortaient avec peine de leur lit, j’ai posé un doigt en travers de mes lèvres. Aussitôt sur le qui-vive, les filles se sont préparées pour l’école dans un silence presque total. Il ne fallait pas réveiller papa. Sinon, il se mettrait en colère. Le cœur battant la chamade, j’ai prié en silence pour que mon mari dorme encore longtemps. Déjà, les bruits du monde extérieur commençaient à filtrer au travers des persiennes : les grincements et les craquements des roues en bois des charrettes que tiraient des ânes, les sonnettes des vélos, les voix des commères autour de la fontaine du quartier… 11 En moins de dix minutes, nous étions prêtes à partir. J’ai pris Amira dans mes bras, jeté mon sac sur l’épaule et lancé un dernier regard sur cette vie que nous allions quitter. Tout ce que nous possédions tenait dans cet appartement : deux tapis, une minable salle à manger, une gazinière, l’eau courante la plupart du temps, un chauffe-eau et un téléviseur noir et blanc. Il en avait pourtant fallu, des efforts, pour acquérir ces biens… Mais la rançon de ce confort, c’était la vie avec cette brute pour l’instant endormie. Je suis restée encore une minute à regarder les traits de mon mari avant de me rendre compte que j’étais en train de perdre un temps précieux. Dire que cet homme, autrefois l’époux idéal dont toute fille pouvait rêver, m’était devenu étranger ! Un étranger qui se levait chaque matin avec la certitude de pouvoir nous traiter comme bon lui semblait, au gré de ses humeurs, sachant que nous ne pourrions rien faire pour l’en empêcher. La seule issue était celle que j’étais en train de mettre en œuvre. Pourtant, s’il se réveillait trop tôt, s’il se rendait compte de notre fuite, il deviendrait fou, nous chercherait et nous tuerait. J’en étais persuadée. Dans la chaleur du petit matin, un frisson m’a parcourue. J’ai embrassé Amira et, après un dernier regard à mon mari, j’ai refermé la porte. Dans la pénombre, nous avons descendu les quatre étages sans faire de bruit avant d’atteindre la lumière aveuglante de la rue. Baisse les yeux, conduis-toi normalement, comme une bonne musulmane, me suis-je dit. Il était encore tôt, mais la chaleur nous est tombée dessus violemment. J’ai paniqué en passant près d’une femme assise dans la poussière, devant chez elle, persuadée qu’elle pouvait entendre mon cœur battre à 12 tout rompre. J’ai marmonné un bonjour en arabe. La sueur a commencé à ruisseler sur mes joues. — Allez, les filles ! Ne commencez pas à traîner. On vient à peine de quitter la maison. On a une longue route à faire. Allez ! On se secoue ! Nous sommes passées près de la fontaine communale. Leila a couru pour aller parler à l’une des fillettes accrochée à la robe noire de sa mère qui remplissait son seau. Amira et moi avons continué à marcher jusqu’au coin de la rue, lentement, pour masquer la précipitation qui électrisait tout mon corps. Après un signe à ses amies, Leila a couru pour nous rattraper. Elle a cherché du regard le bus qui, d’habitude, nous attendait au bout de la rue et nous appelait de trois longs coups de klaxon. Mais, aujourd’hui, il n’y avait pas de bus. À sa place habituelle stationnait une petite voiture grise. Je n’ai pas pu réfréner le sourire qui, un court instant, a brisé mon masque d’indifférence. Arrivée près du véhicule, j’ai fait signe aux filles de monter. — Tout va bien ? m’a demandé la conductrice. — Jusqu’à présent, aussi bien que possible. J’ai senti un soulagement m’envahir quand Jill, assise au volant, m’a souri pour me réconforter. Nous sommes parties en trombe en direction de la gare routière. Aussitôt assise, Leila l’a pressée de questions. — Où est le bus ? Il est en panne ? C’est toi qui nous emmènes à l’école ? Jack et Sheila ne sont pas là ? — Ils sont encore à la maison, Leila. Ils se préparent pour aller à l’école. Je vous conduis à la gare, a dit Jill en me jetant un regard entendu. Le sac est là, en dessous. Elle m’a montré le siège passager. J’ai sorti le sac et l’ai posé sur mes genoux. Tout ce qui restait de 13 nos vies se trouvait dans ce discret et banal sac en toile noir. On est en train de le faire. On est en train de le faire. Je ne pouvais m’empêcher de me répéter ces mots en ouvrant le sac pour en sortir une jupe et un tee-shirt. — Allez, ma chérie, mets ça. Ça te dirait de partir en vacances et de manquer l’école ? — Pour aller où, maman ? Leila s’est débarrassée de son uniforme pour enfiler le tee-shirt. Malgré ses six ans, elle semblait prête pour l’aventure. — Mamie et Papi sont pour quelque temps en vacances en Israël. C’est juste à côté de l’Égypte. Alors, je me suis dit qu’on pourrait manquer l’école, sans le dire à papa, et aller les voir. Tu en penses quoi ? La voiture a tourné au coin d’une rue et nous avons aperçu la gare routière. Mon cœur s’est remis à battre la chamade quand Leila a demandé : — Maman, quand est-ce qu’on va revenir ? Jill s’est penchée pour me murmurer à l’oreille : — Comme convenu, les tickets de bus aller-retour sont dans la pochette latérale, avec ton passeport et soixante dollars. Bonne chance, Jacky. Tu vas y arriver. Nous nous sommes brièvement donné l’accolade et embrassées. Jill a essuyé une larme. J’ai eu du mal à quitter la sécurité qu’offrait l’habitacle de sa voiture. Une minute plus tard, trois silhouettes abandonnées sur le bord d’un chemin poussiéreux, une poupée et un petit sac fourre-tout à la main, ont adressé à Jill un signe d’au revoir. Il n’était que 6 heures. Le car pour Le Caire partait à la demie. Le trajet à travers le désert, jusqu’à la frontière avec Israël, devait durer cinq 14
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