L'ingérable mister Hawk - Page 1 - Nicole Trémolières L’ingérable Mister Hawk Roman d’espionnage Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-302-6 Dépôt légal : Décembre 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 Pour Gérard et Colette et pour R. qui ont contribué, chacun à sa place, à la naissance de l’agent 118. Et pour Aleth, bien sûr, qui fut à l’origine de tout. 7 1 UNE PHOTO DE THOMAS STRUTH – Il est en retard, comme d’habitude, dit « C » en pianotant sur son bureau avec agacement. Il est puissant, massif, le cheveu dru, poivre et sel, est coupé en brosse courte, le regard perçant vous fixe sans détours. Il appuie sur l’interphone : – Sandra, aucune nouvelle de M. Hawk bien sûr ? Pour une fois tâchez de vous passer de ses déclarations et envoyez le directement dès qu’il sera là . Il entend un rire clair suivi d’un « oui Monsieur » faussement respectueux. Il se tourne vers les deux hommes assis en face de lui : – Résumons-nous. Où en êtes-vous Johnston ? Johnston est grand, mince, le cheveu rare, l’œil triste, l’air aussi ouvert qu’une porte de couvent après six heures du soir. – Rien de neuf Monsieur, dit-il. Je ne vois pas comment on pourrait raccrocher cette affaire à Lemionov, comme le suggère Hawk, sous prétexte qu’on a trouvé certaines similitudes avec l’attentat de 9 Paris en 1989. D’autant plus que Lemionov était à Cuba à cette époque, il s’est même fait remarquer pour tapage nocturne, notre agent a retrouvé sa trace dans les registres du commissariat de La Havane. Je voudrais bien savoir sur quoi 118 appuie son raisonnement ? S’il s’agit de son fameux flair c’est un peu léger pour nous faire perdre notre temps en vérifications inutiles. – Et vous Carter ? demande « C » en s’adressant au petit rondouillard qui lui fait face, l’air épanoui et placide du bon vivant en quête de menus touristiques. – Pas l’ombre d’une piste Monsieur, répond Carter dont le regard aigu dément l’apparente bonhomie. Nous avons suivi la filière islamiste par habitude, mais tous nos « suspects » sont réellement absents de Londres depuis longtemps, ajoute-t-il en appuyant sur le « réellement » avec un sourire furtif. – Je ne comprends pas l’obstination de Hawk à remonter si loin dans le temps, reprend Johnston, il devait être en culottes courtes à l’époque. – Uniquement sur les plages ! dit une voix grave depuis la porte. Après un coup sec, elle a été ouverte brusquement, sans attendre une invitation à entrer, tandis que Sandra annonçait dans l’interphone : « 118 est là Monsieur ». « C » jette au nouveau venu un regard où l’amusement le dispute à l’irritation. Sa seule présence suffit à emplir la pièce ; il a un corps et un visage puissants, presque lourds, presque épais ; une fossette enfantine adoucit la courbe ferme du menton. Il n’est pas beau mais il dégage un charme certain 10 comme le prétend une vieille amie de « C », qui est pourtant une lady tout à fait respectable. – Excusez mon retard, dit-il, une alerte à la bombe à Roissy. J’ai dû retourner à Paris et prendre le Shuttle. Johnston, vous allez dire que je vous contredis une fois de plus, mais voilà au moins une bonne raison d’avoir creusé le tunnel sous la Manche : sans lui vous m’auriez encore attendu pendant des heures. – Que faisiez-vous à Paris ? demande « C ». – Je suis allé visiter une exposition de Thomas Struth, Monsieur, répond Hawk. Extrêmement intéressante et instructive. Je vous en ai d’ailleurs apporté un exemplaire. Il ouvre son attaché-case, pose une photo devant son chef : une salle de musée, des murs garnis de tableaux, au premier plan une série de visiteurs assis sur des banquettes ; la photo est légendée « Louvre III, 1989 ». « C » prend une loupe, il détaille attentivement les personnages, s’arrête sur un visage, jette à Hawk un coup d’œil pénétrant. – Faites passer, dit-il. C’est au tour de Johnston, puis de Carter d’examiner le document. Lorsqu’il est à nouveau sur son bureau « C » interroge : – Messieurs ? – Le Louvre 1989, dit Johnston en fixant Hawk avec ironie. Votre année obsessionnelle. Mais j’ai beau en observer tous les détails je ne vois pas l’ombre de Lemionov… quoique je sois sûr que vous allez me démontrer qu’il est bien là . – Avant-dernier à gauche, dit Carter, est-ce que ce ne serait pas 60200 (je n’ai jamais su son véritable nom) ? 11 – Laniel, dit « C » avec un signe d’assentiment, je l’ai reconnu moi aussi. Mais ça nous mène à quoi ? demande-t-il à Hawk. – Monsieur, répond celui-ci, à mon avis cette photo est assez particulière ; je dirais que c’est un « instantané-posé ». En effet, ne trouvez-vous pas curieux que tous les personnages tournent le dos au mur du fond ? Je pense que le photographe a utilisé les visiteurs qui se trouvaient là mais leur a demandé de se retourner car le contraste entre les visages et les peintures lui paraissait intéressant. À mon avis s’il y avait parmi eux des gens qui ne tenaient pas à se faire repérer mais qui sont quand même restés, cela peut venir de deux causes (à considérer ensemble ou séparément) : 1/ ils ne voulaient pas se singulariser, 2/ ils surveillaient quelqu’un qui se trouvait dans la même pièce. J’en reviens à 60200. C’est lui, sans aucun doute. Comme, d’une part, ce n’était pas un passionné de peinture et que, d’autre part, il avait fait savoir quelque temps auparavant qu’à son avis « il se tramait quelque chose », j’ai trouvé sa présence sur cette photo d’autant plus intéressante que c’est en avril 1989 qu’il s’est soi-disant suicidé en se jetant sous une rame de métro, vous vous rappelez ? Tout le monde écoute avec attention. Même Johnston a quitté son air ironique. – Avez-vous remarqué que tous jouent le jeu de l’amateur passionné. Sauf un couple (et un petit jeune homme à côté d’eux – sur lequel nous reviendrons). C’est justement le couple qui est assis à côté de 60200. On dirait qu’ils le surveillent comme s’ils 12 l’avaient reconnu, tout en fuyant l’objectif le plus possible sans trop désobéir aux directives probables du photographe. Je pense qu’il s’agit de Lemionov et de son « associée », ajoute-t-il avec simplicité. Johnston ne peut s’empêcher de sursauter : – Mais enfin, croyez-vous vraiment que s’affubler d’une barbe et d’une crinière blanches repérables à cent mètres soit le meilleur moyen de se dissimuler ? – C’était le style de Lemionov à l’époque, répond Hawk. Vous ne l’avez pas fréquenté autant que moi, sinon vous le sauriez ; sa philosophie semblait être : « un espion est forcément couleur de muraille, rajoutons-en le plus possible et aucun professionnel ne pensera à nous ». Ce qui l’a mené du punk à crête rouge jusqu’au vieillard chenu (il a parfois été signalé sous ces déguisements). J’ajouterai, avant que vous ne le fassiez Johnston, qu’on le voit à peine ; mais son « associée », ou sa compagne, ou quelle qu’elle soit en réalité (j’ai eu l’occasion, une fois, de la voir… d’assez près…) est tout à fait reconnaissable. – Et Cuba ? interroge Johnston. – Lemionov était déjà free lance à cette époque, si je peux m’exprimer ainsi, répond Hawk ; mais il faisait toujours partie du K.G.B. Je n’ai jamais d’a priori mais ne pensez-vous pas que Cuba n’avait pas grand-chose à lui refuser ? Surtout s’il ne s’agissait que de le localiser chez eux alors qu’il se trouvait ailleurs ?… De toute façon, ajoute-t-il avec un très léger sourire, être interpellé à La Havane pour tapage nocturne m’avait toujours paru suspect. – Autre chose ? demande « C ». – Je ne crois pas aux coïncidences Monsieur, répond Hawk. Et nous avons là un faisceau de 13 coïncidences qui pourraient bien ressembler à des preuves. D’abord le seul fait que des gens qui n’avaient aucun intérêt à se faire remarquer soient tous restés devant le photographe : c’est donc qu’ils ne voulaient pas partir seuls, sans doute parce qu’ils se surveillaient réciproquement. J’ai pu avoir l’adresse de Struth en Allemagne où il habite. Je lui ai téléphoné pour lui demander s’il se souvenait de la date de cette photo. Il m’a répondu qu’il s’en souvenait parfaitement sans même avoir à consulter ses fichiers car c’était le jour de l’attentat de Paris : le 14 avril 1989. J’ajoute que le « suicide » de 60200 a eu lieu le 14 avril 89. Je le connaissais bien. Je suis passé chez lui après sa mort et je peux vous assurer que rien ne laissait prévoir un suicide ; au contraire, à quelques indices, il semblerait qu’il était sur un gros coup. A-t-il fait l’erreur de vouloir se mettre en valeur ? A-t-il donné lui-même un « rendez-vous piège » à Lemionov au Louvre ? Avait-il eu vent d’une prise de contact de celui-ci avec… son associée ?… ou le petit jeune homme inconnu ?… et, en le pistant, a-t-il été repéré ?… A-t-il surpris quelque chose qui aurait fait échouer l’attentat prévu et est-ce pour cela qu’il a fallu le supprimer dans l’urgence ?… Il nous sera toujours difficile de répondre à ces questions. Mais nous avons des faits indiscutables qui sont les suivants : le 14 avril 1989, dans la soirée, un attentat a été commis à Paris ; le même jour, dans l’après-midi, 60200 s’est rendu au Louvre ; peu après il s’est « suicidé ». L’enquête a fait ressortir qu’un homme âgé (« barbe et crinière blanches » comme vous l’avez dit Johnston) avait tenté de le retenir. Mon opinion est qu’il l’avait plutôt précipité sur la voie. Mais j’étais trop novice dans le 14 métier, à l’époque, pour avoir la moindre chance d’être écouté. Par ailleurs je vous remercie Johnston, je dois avouer que vous avez contribué à affermir cette conviction : qu’on tienne tellement à nous faire croire que Lemionov était à Cuba ce jour-là ne pouvait qu’éveiller mes soupçons. Johnston pince les lèvres. Carter ravale un sourire. « C » regarde à nouveau la photo. – C’est assez convaincant, dit-il. Eh bien, à supposer que Lemionov ait perpétré l’attentat de Paris et que les deux affaires soient liées, il vous reste à vous remettre au travail Messieurs : on repart à zéro sur de nouvelles bases. J’attends de vous une étroite collaboration… dans l’entente et la cordialité bien sûr, ajoute-t-il. Merci de m’avoir consacré tout ce temps ; je ne vous retiens pas. Puis : – Une seconde Hawk s’il vous plaît. Et après le départ des autres : – D’où vous est venue cette soudaine passion pour les Galeries d’Art ? demande-t-il. Hawk a son demi-sourire, si rare (« C’est vrai qu’il est séduisant l’animal ! » songe « C »). – Une de mes amies est commissaire de l’exposition, répond-il. « C’est une grande qualité, pense « C », de savoir joindre l’utile à l’agréable ». 15
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