Ballades dans les feux du temps passé - Page 1 - Benoit Pau Ballades dans les feux d’un temps passé Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0089-5 Dépôt légal : Février 2009 © Benoit Pau L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 Valeurs et passions, amour et idéaux ; des mots, des amas de lettres mises en ordre qui ne restent qu’illusions et fantasmes dans la tête des enfants jusqu’au moment où ceux-ci se délectent de leur saveur et en perçoivent les douleurs du corps et de l’âme. À cet âge où l’on a la bouche débordante de serments, où de chaque mot transpire d’une emphase épique, personne n’y est vraiment préparé et chacun ne s’y trouve confronté qu’au cours de ces accident et rencontres qui forgent et construisent ce que l’on est. 10 Jean Perrac est né en 1774 en Alsace, à cette époque où, que ce fut un roi, un président ou un singe acrobate, il importait peu au peuple des campagnes auquel il appartenait de savoir qui donnait les ordres et récoltait leur impôt. Les évènements politiques et les guerres qui avaient troublés peu auparavant les puissances d’Europe, passaient pour être un moindre souci chez ceux pour qui la perte d’une récolte ravageait un village entier plus que ne feraient sept années de combats. Aussi le jeune alsacien ne se souciait-il guère de l’orage qui commençait à gronder plus à l’ouest. Le soleil de l’été et le givre de l’hiver avaient forgés le corps de Jean et son esprit. Désintéressée par ce qui se passait dans les hautes sphères du pays, la famille s’étant peu à peu enrichie ne l’était pas complètement car c’était grâce à elles qu’à dix ans Jean put entrer au service du comte de Reindeln et y apprendre à lire, écrire et à compter. Le cours de mon récit vous importe peu, je le sens, de même que l’existence du jeune garçon qui passa une grande partie de sa tendre vie avec dans les cheveux des brins de blé, fruits de ses cabrioles d’enfant puis de ses conquêtes d’adolescent. Ainsi passèrent dixhuit années, jusqu’à ce qu’une nouvelle fois la guerre vienne troubler la paix pastorale ; la France s’étant 13 privée de son roi se levait, armée de fourches et de piques, vêtue de faible toiles crasseuses et chaussée de sabots, pour protéger une patrie en danger des foudres des monarques voisins. Un homme était venu, ridicule à voir dans son enchevêtrement de plumes aux trois couleurs, mais encore plus à entendre dans son verbiage trop pompeux, ses phrases trop longues et ses gestes dignes d’un romain muet mué en orateur. L’homme était repartit comme il était venu ; seul avec ses plumes pendantes et son bicorne détrempé. Les jours s’étaient passés et personne n’avait plus entendu parler de « citoyen » ou de la « république », il n’y a guère que le fils de la boulangère, celui qui avait mit douze ans avant d’apprendre à parler, qui ait voulu aller rejoindre cette troupe disparate, c’était lui, pour prouver sa fidélité à la cause, qui avait mit le feu au château de Reindeln. Parfois un chariot de blessés ou deux ramenaient leur lot de violence dans le paisible village ainsi que les nouvelles d’une guerre un peu plus perdue à chaque rencontre avec les terribles et puissants cavaliers prussiens. Ce matin là comme tous les matins Jean se rend à la porcherie chargé de deux seaux afin de nourrir la demi-douzaine de cochons. Ce n’est pas l’absence de l’un d’eux qui provoque la stupeur du jeune homme mais la présence d’autre chose, d’une forme bleue et rouge gisant dans la boue et le purin des bêtes. Un pas en avant apprend à Jean que c’est un soldat, un pauvre bougre de la révolution venu achever dans une porcherie son existence sacrifiée. Sa proximité quotidienne avec la mort, omniprésente dans les campagnes d’alors, fait que c’est l’odeur et non la peur qui ferme ses yeux. Surmontant sa gène plutôt que son dégoût, le jeune paysan saisi le corps par les bras pour l’emporter plus 14 loin. Sur le chemin il peste contre la vie, contre toutes les guerres et surtout contre ce cadavre qui envermine peu à peu une chemise propre de quelques jours. Il jette le paquet de chaire, de toile et d’os dans un petit fossé voisin de la sortie du village. Au retour il perçoit un lointain tumulte, il entend des cris, et au coin de la place de l’église il voit les habitants regroupés autour d’une colonne de soldats. Ceux-ci sont sales et hurlent, de leurs bouches édentées s’écoule un flot de paroles dont, tant encore il est loin, Jean ne peut comprendre que les accents de violence. Dans les deux charrettes du maréchal-ferrant ils ont attachés les moutons de Jacques le pâtre et les cochons du père de Jean, celui-ci se tient sur ses genoux, la tête entre ses mains, de grosses gouttes de sang perlent d’entre ses doigts. Le jeune homme est pétrifié d’effroi, il pourrait courir dans sa grange, y trouver la grande fourche, puis revenir vers les soldats et les chasser, mais il détourne le pas qu’il a fait dans cette direction et en un saut, se cache derrière un bosquet touffu. Un instant plus tard il peut voir la troupe de soudards s’en aller. Alors les villageois retournent chez eux et, peu à peu, les cris et les larmes s’affaiblisses jusqu’à disparaître dans la brume de l’obscurité qui est maintenant tombée. Jean est assit sur une motte de terre, il pleure, les sanglots font trembler ses épaules. Que faire ? Il a vu son père frappé, ses biens être enlevés, il n’a rien fait, il n’a rien dit, pourrait-il rentrer chez lui et souffrir de la vue de celui qui est défiguré par des coups dont il n’a rien fait pour empêcher la grêle. Jean traverse le village, torturé par mille et mille questions ; comment lui, si jeune, n’ayant connu pour seuls combats que les conquêtes des filles et les rixes pour en garder le 15 monopôle, comment aurait-il put contre ces géants de boue, vêtus de leurs loques bleuâtres, ne serrait-ce que lever les mains ? En face d’une trace sombre de sang rependu il s’arrête. Il détourne la tête, s’il n’a put protéger son père, il récupérera son maigre bien ! En courant et à tâtons il retrouve la sommaire fosse de l’infortuné cadavre. Peu importe le sang qui rend encore moite la mauvaise étoffe de la veste, il endosse, se revêt du pantalon de mille trous souillé, chausse les guêtres, puis il s’élance. En suivant le chemin de terre emprunté par la troupe il arrive aisément à un campement d’où fussent rires et chants. Qui sont-ils ces hommes, ces frères aux visages illuminés par le feu et la joie ? Qu’étaient-ils ces guerriers, ces fous sanguinaires et furieux dont la tête avait enragé le bras ? Ainsi, c’est affublé d’un morceau de toile poisseuse et déchirée que le jeune paysan s’avance. De plus près, il voit que ce n’est pas un, ni deux, mais une vingtaine de feux qui sont éparpillées dans la plaine autour de quelques maisons de pierre. Se fondant dans cette masse, Jean ne rencontre qu’un amas de soldats épuisés semblant livrés à eux-mêmes. Il aperçoit une bâtisse d’où proviennent les grognements familiers des porcs. Soudain, en s’y dirigeant, il sécroule douloureusement ; ses pieds ont butés contre un homme allongé dans l’ombre nocturne, celui-ci s’éveille en sursautant : « Quoi ! Quoi !, voyant Jean, Qui t’es ? Viens donc pa… par là citoyen qu’je botte les fesses ! » Sans un mot Jean s’éloigne. « Eh ! Eh ! Qui t’es j’te dis ? », l’ivrogne se dresse en un bond dont personne n’aurait pu en croire capable quiconque dans un tel état, il tire une baïonnette de sa bandoulière et tout en s’avançant en titubant, il hurle 16 de sa voix rauque : « Eh les gars, aux ar… ar… armes, y’en a un qu’est pas d’chez nous et… » l’Alsacien l’empêche d’alarmer tout le camp par une brusque frappe de la paume. Trop tard. En un instant surgit de chaque recoin un homme débraillé et menaçant. Jean frappe une fois, il tente un second coup, la troisième fois il s’écroule. L’arrivée d’un officier le sauve, et il est traîné plus qu’il n’est conduit dans une maisonnette où il est jeté. Il fait encore nuit, et le sang qui s’échappe de sa joue fracassée l’empêche de voir quoi que ce soit. Un dernier mot : « Au moins j’aurais essayé. » et ses yeux roulent sur eux-mêmes, il s’est évanouit. Personne ne vient le visiter de toute la nuit et de la journée suivante, il semble avoir été oublié. En fait, les soldats ont bien d’autres choses à faire que de s’occuper d’un petit contre-révolutionnaire. On signal en effet de nombreuses unités de cavaliers prussiens, ces redoutables chasseurs du gibier que sont leurs ennemis. Ils semblent tourner autour du camp, y imposant une atmosphère lourde d’angoisse. C’est le soir que tout se passe. Rapidement, malgré une forte douleur aux hanches, Jean est capable de se lever et de se tenir proche d’une lucarne étroite d’où il a vue sur la colline voisine. Au début de la nuit une étincelle luit au loin, parmi les arbres. Dans sa danse elle donne naissance à deux autres lueurs. De lueurs l’étincelle se mue en flamme ; en un instant des milliers de torches dévalent tel un torrent de lave les quelques dizaines de mètres qui les mènent jusqu’à l’amas de tentes blêmes nichées dans la vallée. Un assaut de nuit. Dans le peu d’expérience que leur procura une poignée de mois de conscription, les soldats n’ont jamais vu, ni pu imagier, un tel déluge 17 de puissance dirigé contre eux. Quelques secondes encore et l’avalanche de feu se jettera contre les français affolés. « Baoum !! » Dans un fracas d’audelà , les boulets de Prusse s’abattent avec rage sur le campement. Enfin un des tirs est dirigé contre le frêle baraquement où est retenu Jean et, alors que sous ses yeux les révolutionnaires tombent sous les coups de sabres et de canons, il s’enfuit dans les bois après que le toit se soit écrasé dans un craquement prodigieux. Mais il quitte un champ de bataille pour en retrouver un autre, tout l’est du pays est embrasé, partout des hommes en armes, français ou coalisés. Il ne réussi qu’une journée à se cacher de le vue de l’un ou l’autre des camps. Ainsi, alors qu’il s’était endormi dans le reste d’une cabane de berger, un martial coup de talon le réveille. Autour de lui, une vingtaine de soldats français le dévisagent en souriant, goguenards, seul le propriétaire de douloureuse botte lui jette un regard furieux. En effet, quoique portant un veston qui tient plus du tapis de selle que d’un uniforme militaire, il aurait du mal à passer pour autre chose que le déserteur d’une armée dont, il y a encore peu, il était le prisonnier. « Il va falloir, citoyen, que tu me donne une bonne raison de ne pas te faire embrocher et cuisiner par mes gars ! On n’aime pas ceux qui fuient la défense de la république ! » « ci… citoyen, répond Jean, fais moi embrocher si tu veux, mais apprête toi à tuer un fils de la patrie, tou… tout juste rescapé d’une attaque des son unité, et chargé de prévenir ses amis de la puissance de ce… de ce bougre d’ennemis ! » « Alors que fais-tu diable à ronfler contre ce fichu tas de gravas ? Aller, prends ce fusil et tâche de t’en servir contre les armées des tyrans. » Ce premier mensonge a sauvé la vie de l’alsacien, mais il 18 n’est maintenant plus question de retourner au village car, malgré la découverte du charnier et la confirmation qu’il en est bien le seul survivant, le chef moustachu n’accorde aucune confiance à Jean et fait en permanence jeter un œil sur lui. Des mois et des années durant il marche au milieu de ces guerriers loqueteux, brillants dans leur crasse, il y prend presque goût. Sans être un excellent soldat, Jean se montre courageux à défendre une cause dont il ignore presque tout. En 1796 il est envoyé en Italie pour se battre contre les autrichiens. Le destin semble se jouer loin de la nation, il semble se trouver dans les bras d’un jeune, d’un tout jeune général. Il ne se passe pourtant pas grand-chose, les combats paraissent être à des lieues et seul le fracas embrumé du canon rappelle aux soldats de la république qu’ils sont en guerre. Un jour pourtant le quotidien se trouvera troublé. Comme souvent à cette époque de la fin de l’année, il pleut sur la plaine du Pô. Jean marche sur les routes boueuses, son lourd fusil sur l’épaule. Un soldat devant lui, un autre derrière ; il est encadré par une armée de nuques qui marchent à un rythme monotone. Il pleut, et chacun a les yeux fichés sur ce pas que suit et sur celui-ci qui précède. Le tambour frappe mollement les oreilles, le drapeau, lui aussi épuisé, gît au bout de sa hampe. Les mauvais souliers qui ont étés donnés au jeune homme lui font mal au pied et chaque mètre le fait souffrir, il ne pense qu’à ça. Il pleut. Il faut sombre, pourtant, au détour d’un regard, Jean voit un cheval sur le bord de la route, et à ses pieds une paire de bottes qui dépasse d’un fourré inondé. Il se dérobe à la marche et avance en boitant vers ce qui pourrait bien lui être d’un profond secours. Evidement au bout des bottes sont 19
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