Chroniques d'une denrée périssable - Page 1 - test Jonathan Lenaerts Chroniques d’une denrée périssable Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-366-2 Dépôt légal : Janvier 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 L’INFAME PROCEDURE 486 « Rendre l’âme ? D’accord… Mais à qui ? » Serge Gainsbourg Comme à son habitude, le vent glacial soufflait à toutes trombes sur le pont métallique de la huitième stratosphère. Obligé de remplacer son collègue pris par une soudaine crise de foi, Hervé grommelle entre ses dents tout en relevant sa capuche. Troisième fois en un siècle qu’il est obligé de faire un remplacement. Il se penche au-dessus du pont. Rien. Juste des nuages. Des nuages à perte de vue qui virevoltent au gré du vent. Parfois, les plus hardis viennent carrément titiller la structure en métal en ôtant toute visibilité aux faucheuses qui font le guet mais, ce jour-là , Hervé avait de la chance. Les bourrasques étaient d’une telle violence qu’aucun cumulus n’osait s’aventurer si haut. Hervé continue à faire les cent pas en jetant distraitement de rapides 7 coups d’œil en bas lorsque, soudain, il semble apercevoir quelque chose. – Enfin ! S’écrie-t-il. Il regarde une deuxième fois, par prudence, en tenant sa capuche des deux mains, puis s’empare de sa faux et se met à courir à toute vitesse en hurlant : – Ils arrivent !! Quelques minutes plus tard, Hervé arrive en haletant devant un bâtiment austère aux lignes architecturales épurées. Le vent est moins tenace et peine à se frayer un chemin à travers les remparts en ciment en émettant un léger sifflement. La navette arrive enfin et Hervé s’avance d’un pas en reprenant doucement son souffle. La porte à pistons s’ouvre doucement et une ombre emmitouflée dans une cape brunâtre en descend. Malgré les reflets d’un probable soleil, on ne peut discerner son visage. Sa présence est imposante et solennelle, elle compose dans cette morne ambiance un tableau apocalyptique avec ses mouvements pleins d’emphase et sa faux qui se tient stoïquement à ses côtés. Hervé lui lance un clin d’œil et la faucheuse lui répond par un signe de tête avant de se mettre en marche et laisser sortir les nouveaux arrivants aux visages apeurés qui patientent encore dans la navette. Ces derniers suivent docilement la faucheuse en file indienne. Ils sont une quinzaine, hommes, femmes, enfants, tous en train de se protéger le visage du vent. Certains sont encore sanguinolents, d’autres sont blêmes, 8 certains encore ont des membres en moins, des couteaux de boucher plantés dans le dos, ou des cratères impressionnants qui leur donne une personnalité fugace. Mais tous sont bel et bien morts. Et complètement perdus dans cette immensité au milieu de nulle part, guidés par une ombre inquiétante et laconique. La faucheuse pousse la porte des deux bras sous le regard bienveillant d’Hervé. Elle s’arrête un instant, puis enlève sa capuche sous laquelle on découvre un visage bouffi et vainement vindicatif. – De pire en pire ! Fait-elle à voix basse avant de sortir un mouchoir et de s’éponger le front. Hervé la regarde avec un air amusé, tout en laissant la foule entrer timidement dans le bâtiment. – C’est la deuxième fois cette semaine, Jean-Mi ! La faucheuse se retourne vers Hervé. – Je sais, merci de me le rappeler… Jean-Mi se tourne alors vers le petit groupe amassé derrière lui, sort son listing et se met à les compter en pointant du doigt. Derrière lui, d’autres humains récemment décédés attendent derrière une file d’attente extrêmement longue qui se termine par une dizaine de guichets d’une blancheur stérile et froide. – Ok, c’est bon ! Voilà , c’est ici que nos chemins se séparent. J’espère que vous avez passé un agréable trajet en ma compagnie. N’hésitez surtout 9 pas à le mentionner une fois que vous serez au guichet d’ailleurs, et… Le groupe ne semble plus l’écouter et se dirige vers la file. Les regards sont vides et fuyants comme si, même s’ils ne savaient pas où ils allaient, ils étaient convaincus de ne pas vouloir rester où ils étaient. Jean-Mi les regarde passer, un peu abasourdi. – Et, et… et puis merde. Il se dirige alors vers la pointeuse encastrée dans le mur, à la droite de la porte d’entrée, sort sa carte de pointage et la glisse dans la machine avant de la ranger soigneusement sur le tableau des employés, en dessous de l’étiquette qui porte son nom. Il dépose sa faux dans le porte-faux et s’affale dans un fauteuil en skaï blanc, à côté de Gilbert, l’un de ses collègues, en train de savourer un bon cigare avant de commencer son tour de garde. Il lui tend le listing du reste de la journée. – Tiens. Je suis en nage ! Il reprend son mouchoir et s’essuie machinalement le visage tout en lorgnant sur le barreau de chaise que son voisin est en train de mâchouiller goulûment. – Tu m’en files un, Gilbert ? Ce dernier s’exécute et Jean-Mi tend alors son bras avec le cigare à son extrémité dans le sillage du groupe qu’il vient d’amener et le fait virevolter dans les airs. 10 – J’espère qu’ils m’ont laissé des bonnes traces de méthane, ces rustres ! Après trois tours de manivelle, le cigare s’allume spontanément. – Pas trop de bouchons aujourd’hui ? Lui demande Gilbert. Jean-Mi, qui tire de grosses bouffées avec un plaisir qu’il ne prend pas le peine de dissimuler prend son temps pour lui répondre. – Ça va. Ça ralentit encore un peu du côté des Champs-Elysées avec la crue du Styx, mais on a vu pire… Pendant ce temps, les nouveaux arrivants se suivent en regardant droit devant eux. Ils arrivent devant un portail métallique au-dessus duquel on peut lire : « Tout signe religieux est proscrit dans l’enceinte du bâtiment » Le portail ne cesse de sonner d’ailleurs, et tous se voient obligés de mettre leur kippah, croix, voile, kirpan, turban dans une espèce de benne métallique tenue par Jean-Claude, un séraphin à la barbe christique et aux longs cheveux bruns légèrement bouclés. En face de lui se trouve Myriam, un ange chargé des relations publiques qui colle des badges à chacun des nouveaux venus avec leur nom dessus et, presque à chaque passage, ces derniers scrutent le visage de Jean-Claude avec un air de déjà -vu. Une femme assez âgée passe devant lui, ses yeux 11 s’éclairent, sa bouche s’ouvre Mais Jean-Claude rétorque immédiatement. – Non, désolé, vous confondez ! Elle ravale sa salive et Myriam lui colle son badge au-dessus de la poitrine. – Bonjour Gertrude, bienvenue ! Lui dit-elle avec un sourire bienveillant. Gertrude continue son chemin dans la file, mais elle ne peut s’empêcher de se retourner à plusieurs reprises et regarder Jean-Claude avec insistance, provoquant parfois des remous dans la file d’attente lorsqu’elle heurte d’autres congénères qui s’embarrassent avec des excroissances contondantes plantées dans leur chair. Miguel, un hispanique d’une cinquantaine d’années, passe le portail à son tour et, lorsqu’il aperçoit Jean-Claude, il s’apprête à se mettre à genoux. – Wow, wow ! Non, non ! C’est pas le genre de la maison. S’énerve Jean-Claude. – Mais, mais… Balbutie Miguel. Jean-Claude jette un regard de supplicié à Myriam et cette dernière s’empresse de coller le badge de Miguel sur sa bouche en ajoutant sur un ton monocorde. – Bonjour Miguel, bienvenue ! Suivant ! Jean-Claude et Myriam se retournent en même temps pour accueillir la prochaine victime quand ils aperçoivent Mélissa, une blonde sculpturale, tout 12 sourire, avec des bombardiers prêts à faire exploser son corset. Jean-Claude se laisse glisser le long du portail métallique et la regarde avec un sourire carnassier. – Oui, c’est bien moi. Tu veux un autographe ? Lui demande-t-il suavement. La blonde se met à glousser timidement. JeanClaude lui décoche un petit crochet plein d’affection qui vient lui caresser le menton. – Appelle-moi JC, tu veux ? La blonde hoche la tête en pinçant ses lèvres comme une gamine espiègle, puis se tourne vers Myriam. – Bonjour Mélissa… Mélissa écarquille alors ses yeux et ouvre une bouche énorme avant de sautiller frénétiquement en l’air. – Quoi, toi aussi ? Moi aussi, c’est Mélissa ! Ah, c’est génial, quelle coïncidence ! A tantôt Mélissa ! Là -dessus elle part dans son nouveau pays enchanté en laissant généreusement son badge à Myriam. – Garde-le, tu l’avais la première ! Lui glisse-telle dans le creux de l’oreille. Myriam la regarde partir, l’air abscons, puis se tourne vers Jean-Claude tout en continuant à coller machinalement les badges sur la poitrine des nouveaux arrivants. Elle semble hésiter entre le 13 paternalisme d’une mère et le dégoût d’une femme émancipée. – T’es vraiment intenable, Jean-Claude. Tu ne peux vraiment pas t’en empêcher ? Jean-Claude roule des yeux et tente de minimiser la situation. – Oh, allez quoi. Ça lui a fait du bien : elle était morte de rire ! Mais, pendant qu’il répond à Myriam, il sent un mouvement saccadé au niveau de la jambe, typique du chien en chaleur, tellement aveuglé par une libido grimpante qu’il saute sur tout ce qui bouge. JeanClaude ne baisse même pas les yeux, il plonge sa main vers le bas et fait se redresser un homme assez âgé plongé dans une transe religieuse. – C’est fini, oui ? ! Et il le jette chez Myriam qui poursuit inlassablement ses collages sourires.. – Ah, tu trouves qu’elle avait l’air de rire, toi ? Hé ben, il t’en faut peu… – Non, non. J’ai feuilleté les fiches des nouveaux arrivants et celle-là est vraiment morte de rire ! Tout en parlant, il arrête d’un geste sec de la main le nouvel histrion bigot en train de faire un signe de croix devant lui. – Attends, ne me dis pas que c’est encore l’ours bleu ? Lui demande Myriam. Il acquiesce avec une mine désolée, tout en demandant à l’un des humains récemment décédé 14
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