Les Naufragés de la vie - Page 1 - test Les naufragés de la vie 3 José Carcel Les naufragés de la vie Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0485-5 Dépôt légal : Décembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 Le vent hurlait plus violent que d’habitude ce jourlà. Les vieux marins, casquette bleue sur la tête, la plupart imprégnés des légendes anciennes, pensaient que le hurlement du vent masquait les cris des âmes errantes en haute mer. De mémoire de kermerois, ils n’avaient jamais vu la mer aussi grosse et furieuse, elle ballottait comme des tiges de paille les bateaux qui rejoignaient le port de Kermer. Les villageois scrutaient, anxieux, l’horizon et parlaient entre eux à voix basse. Quand les marins débarquaient épuisés, le cœur déchiré par la peur et l’angoisse, ils posaient tous la même question : – Avez-vous eu des nouvelles des équipages de « la Mirabelle » et de la « Sainte Anne » ? – Non, répondaient leurs camarades en baissant les yeux. Minute après minute, l’inquiétude grossissait comme les vagues, personne ne les avait aperçus au grand large depuis le début de la tempête. À vingt heures, alors que les derniers rayons du soleil commencèrent à disparaître à l’horizon, la silhouette de « la Sainte Anne » apparut au loin. Quand elle arriva au port, le capitaine dit en sanglotant : 9 – Nous n’avons rien pu faire pour eux… après avoir lancé une fusée de détresse, ils criaient leur désespoir et, aussitôt, ils ont été engloutis par la mer. Sitôt le secrétaire de la Mairie fit courir la nouvelle que « la Mirabelle » avait coulée… Quand elle parvint aux oreilles des vieux marins, ils tremblotaient dans le Café du Port comme des enfants hantés par les images d’un affreux cauchemar… – Quel malheur, « la Mirabelle a coulé », murmura l’un d’eux résigné. – C’est une grande calamité pour l’équipage, dit un autre, de ne pouvoir être ensevelis dans le cimetière du village et de devoir errer éternellement au-dessus de l’océan. – C’est triste, dit un troisième, il n’y aura de veillée mortuaire, ni clergé, ni prières de morts… Après un long silence, la tête pleine d’inquiétude, ils burent un dernier verre à la mémoire des disparus et rejoignirent, silencieux, les rochers où ils avaient l’habitude de contempler la mer déchaînée. Dédé partit, lui aussi, se réfugier sur un caillou où il pensait à son meilleur ami auquel il avait demandé la veille de prendre sa place sur la Mirabelle… Cette nuit-là le Café du Port resta ouvert jusqu’à l’aube. Les marins de « la Sainte Anne » étaient là, ils avaient vu la mort en face et buvaient sans mesure pour oublier son visage. Dédé les rejoignit et, comme eux, noya son esprit dans l’alcool comme s’il cherchait à se libérer du poids écrasant de ses sentiments de culpabilité. Soudain, il saisit une bouteille sur le comptoir et la brisa contre le mur en s’écriant : – Je pars vivre ma vie ailleurs… 10 Consterné par la tragédie de « la Mirabelle » et le désarroi de l’équipage de « la Sainte Anne », il avait du mal à retrouver ses esprits… Accroupi devant la porte du Café, le regard plongé dans la mer, il se remémorait le passé… « Je suis, pensa-t-il, le seul marin du village à avoir tissé une histoire d’amour avec « la Mirabelle » et « la Sainte Anne » grâce à mes grands-pères qui ont partagé avec moi leurs passions et leurs rêves quand j’étais enfant » * * * La Mirabelle », où avait navigué son grand-père paternel, André, était le symbole des valeurs de la laïcité. C’était un petit chalutier dont les membres de l’équipage étaient issus de « l’école du diable ». L’équipage de sa rivale, « la Sainte Anne », où avait navigué son grand-père maternel, Pierre, était composé de marins issus de « l’école du bon Dieu ». Ils se chamaillaient à terre, mais ils se regardaient comme des frères lorsqu’ils se rencontraient en mer. Avant de prendre le départ, ils se retrouvaient toujours ensemble, soit dans le Café du Port, où ils buvaient le verre de la fraternité, soit dans la chapelle de Sainte Anne où ils lui confiaient leur âme… Mais, il fut un temps, avant la naissance de Dédé, où sous l’impulsion d’un « notable », surnommé « l’Un », Kermer devint le lieu de toutes les haines… les marins des deux « écoles » se détestaient autant à terre qu’en mer. « La fin, disait-il, justifie tous les moyens ». Alors, il semait la discorde, la haine et la rancune entre les marins et préconisait le sabotage de « la Mirabelle ». C’était un personnage abject, 11 orgueilleux, manipulateur, menteur et amoral, il devint, par intérêt personnel, le président de l’association « la Sainte Anne ». D’une avidité sans limites, il était dans tous les coups tordus du village, bien sûr, toujours caché derrière les autres. Combien de fois les marins se sont battus entre eux dans le Café du Port à cause de ses manipulations. Il avait l’art de les mettre les uns contre les autres au nom des nobles causes. Quand les marins de « la Mirabelle » s’aperçurent de la supercherie, ils arrêtèrent de se bagarrer avec leurs adversaires et tentèrent de les éclairer, mais, la plupart avaient les mains liées par une dette contractée avec lui, qui les empêchaient de réagir. Autoproclamé « maître » absolu de Kermer, il voulait mettre tous les villageois à sa botte, bien sûr, André et Pierre, ils ne se laissaient pas faire. Cela le rendait furieux, si furieux qu’il incitait les équipages à les jeter par dessus bord. Malgré ses manœuvres infâmes, André devint le capitaine de « la Sainte Anne » et Pierre le capitaine de « la Mirabelle ». * * * Deux jours passèrent. La tragédie était dans tous les esprits. La mer devint calme comme le sable du désert, le vent cessa de souffler, « la Sainte Anne » sillonnait le grand large dans l’espoir de retrouver les corps des naufragés. Ce fut la dernière fois que Dédé prit la mer à bord de « la Sainte Anne ». Il avait vingt cinq ans. Au retour, alors que la nuit commençait à tomber, il proposa à ses amis de boire le verre de l’amitié à l’arrivée. 12 – Pourquoi le verre de l’amitié, Dédé ? demanda le capitaine. – Pour fêter le passé et mon départ… – Où pars-tu ? demanda-t-il encore perplexe. – En voyage… * * * Le lendemain, il pleuvait des cordes. Dédé se rendit à la gare de Lorient où il rencontra deux marins de Groix, « en voyage » aussi… Six heures plus tard, le regard hagard, vêtu de son « costume jaune de haute mer », il se baladait sous la pluie dans les rues de Paris. Comme il n’avait pas un lieu précis où aller, il suivait la foule en pensant : « S’ils marchent tous dans la même direction c’est qu’il y a quelque chose d’intéressant à voir plus loin ». Malheureusement, il allait de déception en déception car la foule débouchait toujours sur une autre foule… trois heures plus tard, fatigué de suivre le mouvement des uns et des autres, il s’arrêta devant le « Centre d’Analyse des Rêves » pour demander des conseils… – Si vous cherchez à comprendre le sens de vos rêves, lui dit le responsable du Centre, la formation commence dans cinq minutes. – Non, Monsieur, je voudrais simplement des conseils pour m’orienter dans la Capitale ». – Désolé, Monsieur, ici, nous n’avons que la « carte » des rêves… si vous changez d’avis, revenez me voir ! Alors il poursuivit son chemin. Arrivé par hasard devant le Musée du Grand Art, il aperçut un clochard 13 assis devant la porte d’entrée, totalement absorbé par la lecture des « légendes du pays celte ». Aussitôt il comprit qu’il n’était pas un clochard comme les autres… quand quelqu’un lui donnait une pièce, il se relevait et lui demandait joyeux : – Avez-vous des jeunes enfants ? – Oui, Monsieur, deux. Alors il lui rendait la pièce et ajoutait deux de plus en disant : – Dites-leur que c’est un cadeau du clochard du Musée du Grand Art. Stupéfait par sa conduite, il l’approcha pour lui parler mais l’étrange clochard était tellement plongé dans la lecture qu’il ne s’apercevait pas de sa présence. Soudain il leva la tête et lui dit en riant : – Veux-tu des pièces, toi aussi ? – Non, j’aimerais vous poser une question… – Je t’écoute, mon gars… – Comment font les gens à Paris pour réaliser leurs rêves ? – Mon pauvre ami, les gens ne viennent pas, ici, pour réaliser leurs rêves mais pour oublier leurs cauchemars ! Surpris par ses propos, il lui donna une pièce jaune et partit perplexe sans dire mot. Quelques dizaines de mètres plus loin, les propos du clochard résonnaient dans sa tête comme une obsession. « Que c’est triste d’être-là pour oublier ses cauchemars » pensa-t-il. La pluie cessa de tomber. En quelques instants la rue était pleine de gens qui se déplaçaient dans tous les sens. « Quels « cauchemars » cherchent-ils à oublier ? » se demandait-il intrigué. Soudain il se retrouva devant la vitrine d’un magasin de vêtements, 14 regarda son image et entra aussitôt s’acheter un costume blanc de trois pièces. Vêtu comme un commercial de produits de luxe, il poursuivit son chemin en direction de la Seine où il avait l’intention de jeter à l’eau sa vielle valise et son « costume de haute mer » Soudain, un homme d’une quarantaine lui dit : – Au premier coup d’œil j’ai compris que vous étiez là pour tenter d’oublier quelque chose ! Avezvous besoin d’aide ? – Merci, Monsieur. – Prenez ma carte de visite, en cas de besoin vous pouvez m’appeler. Sur sa carte il était écrit : « Félix, Consultant ». « Curieusement, pensa-t-il, depuis que je suis vêtu avec un trois pièces, j’ai le sentiment « d’être un autre » Interloqué par l’idée d’être « un autre », il fit demi tour et marcha d’un pas pressé vers le Musée du Grand Art, désireux de rencontrer le clochard. Quand le clochard l’aperçut au loin, il s’écria : – Te voilà dans la peau d’un « autre » ! Es-tu heureux ? Il jeta un coup d’œil sur lui-même, s’observa du cou aux pieds et se dit à lui-même : « Je ne sais plus si je suis content ou malheureux. Plus étrange encore, je ressens une drôle de sensation que ma grand-mère paternelle appelait « la honte des bretons »… Le clochard devina son malaise, lui tendit la main et lui demanda encore : – D’où viens-tu, mon gars ? – D’une ville de la Haute Savoie, dit-il en baissant les yeux. 15
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