Nec Deleatur - Page 3 - test Frédéric DELMEULLE Nec Deleatur Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-106-0 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 (I) Il y avait dans le fond de la cour la carcasse délabrée d’une Simca Aronde dont les poules de la ferme avaient fait leur pavillon d’été. Quelques-unes venaient de temps en temps pondre dans les trous de la banquette arrière ; une autre avait l’habitude de se percher à l’extrémité du capot pour jouer la figure de proue, l’œil étincelant et le bec acéré. Tout au long de l’après-midi, la vieille Aronde pleine de volailles alanguies attendait dans la savane d’herbes folles qu’un gibier paraisse et que le cri du guetteur retentisse soudain. Alors, le V8 fatigué ferait encore entendre sa voix rauque, la voiture bondirait hors de son trou et lancerait la chasse au rhino. Hatari !!! Mais ce jour-là, les rhinos n’avaient pas quitté le point d’eau. Les chasseurs se résignaient peu à peu à rentrer bredouilles ; aucun n’avait vu le jeune lion efflanqué qui s’approchait, en rampant à travers trèfles et campanules, et qui s’apprêtait à fondre sur eux… 7 La ferme se perchait tout au sommet de la colline. Du bout de son chemin perdu, elle dominait un horizon de bois et de prairies. Au loin, on apercevait d’autres toits de lauzes, qu’une patrouille devait rejoindre chaque soir afin d’en ramener du lait. Parfois, il pouvait tenir lui-même le volant de la Datsun sur la piste caillouteuse. Dehors, les odeurs étaient anesthésiées par le soleil. Mais lorsque la porte de la maison s’ouvrait, un parfum de pénombre s’en échappait, frais et un peu humide. L’odeur de la suie qui tapissait le foyer de pierre, l’odeur des chambres qui ont de vieux parquets disjoints et des volets de bois longtemps restés fermés… 8 Chapitre 1 Au commencement, paraît-il, était le verbe. Pourtant, s’il me faut raconter cette histoire, mieux vaut ne pas l’entamer par là… Au commencement, en fait, il y eut ce matin d’avril 1910 où le Princess of Sheerness, venant de Calais, s’engagea dans la Tamise pour rejoindre Londres. Ce matin-là, à bord du vapeur, il y avait Joseph Reboul et son horreur viscérale des voyages… Joseph Reboul qui lisait et relisait son guide Baedeker avec une incrédulité horrifiée : « Ne vous adressez au passant londonien qu’en cas de nécessité absolue, et ne répondez à aucune question qu’un passant vous adresse, surtout en français, quelque impoli que paraisse un tel procédé, car une question de ce genre est en général le préliminaire d’un vol ou d’une escroquerie. Se défier aussi des femmes de la rue et même des fillettes marchandes de fleurs ou d’allumettes, qui savent fort bien pratiquer le chantage. Nous recommanderons du reste à l’étranger d’être continuellement sur ses gardes et surtout de faire toujours attention à sa bourse et à sa montre, car la ville fourmille de voleurs et d’escrocs d’une adresse inouïe, auxquels l’habitant de Londres lui-même n’échappe qu’avec peine. » 9 – Eh bien, c’est le bouquet ! laissa filer Reboul, accablé. Assis en face de lui, Alfred Petit ne tenta même pas de réprimer le sourire amusé qui lui venait aux lèvres. – Un problème, mon vieux ? – Pas le moins du monde, rétorqua Reboul avec amertume. Vous m’envoyez au milieu d’un véritable coupe-gorge, voilà tout. – Coupe-gorge ? Le terme n’est-il pas excessif ? D’autres que vous ont quand même survécu à la découverte de Londres… – Sans doute, sans doute, grommela Reboul en fixant, au-delà de la vitre couverte d’embruns, la silhouette du bateau-phare dont la vieille coque rongée par le sel signalait l’embouchure de la Tamise. L’horizon ne voulait pas se dégager, le vent lançait toujours ses rafales et la Tamise atténuait à peine la houle profonde qui les avait accompagnés depuis la France. Une traversée mémorable, pensait Reboul : cinq heures d’une épouvantable tempête où le vapeur avait lutté contre vents et courants contraires. Le grain ayant été annoncé deux jours auparavant, les touristes s’étaient empressés de retenir les cabines situées au centre du navire, là où le tangage était le moins sensible. Mais Reboul et Petit, débarquant précipitamment du train de Paris, n’avaient eu que quelques minutes pour rallier le bateau depuis la gare de Calais-Maritime. Ils avaient dû se contenter d’une cabine de poupe, laquelle avait dansé la gigue toute la nuit. Démunis de cognac et même de café pour affronter le mal de mer, les deux journalistes en avaient été réduits aux recommandations que faisait la compagnie en de tels 10 moments : se comprimer l’estomac avec un coussin passé sous une ceinture bien serrée. Remède de peu d’effet, ils avaient eu tout le loisir de s’en assurer. Aussi, après huit heures de train entre la gare du Nord et Calais, et presque autant sur ce satané Princess of Sheerness, n’ayant ingurgité depuis la veille au matin qu’une mauvaise chère tout entière restituée aux éléments déchaînés, Reboul se sentait ce matin-là comme le paysage qu’il contemplait : maussade. Petit, au contraire, semblait déjà remis de sa nuit (il était un peu plus jeune, il est vrai). Sa bonne connaissance de l’anglais avait fourni au directeur-adjoint de L’Époque l’occasion d’une de ces petites escapades londoniennes que ce parfait dandy affectionnait tant. Reboul ne se faisait à ce sujet aucune illusion : arrivé à Londres, il aurait à se débrouiller seul. Et cette perspective lui tordait encore le ventre. D’angoisse, cette fois. Bientôt, la Tamise se rétrécit et l’on put contempler ses rives. De cette salle, baptisée « salon panoramique » parce qu’elle était vitrée, qu’elle dominait le pont et comportait quelques fauteuils à la couleur indéfinissable, Reboul et Petit sentaient Londres s’approcher, le premier avec une résignation hargneuse qui croissait à mesure qu’enflait l’allégresse du second. Très vite, Petit n’y tint plus et il lui fallut nommer à haute voix tout ce qui passait à portée de leurs regards. Sur sa gauche, Reboul put donc admirer Gravesend puis Northfleet, et encore l’embouchure de la Darent ou le bourg d’Erith, dont le journaliste dut convenir, sur l’injonction de son patron, qu’il était très avenant. Un peu plus loin encore, et Petit lui saisissait le bras, le regard brillant d’excitation : 11 – Ah mon ami ! J’aimerais, comme vous, découvrir cela pour la première fois. Observez, dit-il en désignant le paysage sur sa droite. Nous sommes maintenant tout proches. Il pointa du doigt une courbe du fleuve : – Nous devons encore contourner l’Île des Chiens, qui est prise dans un méandre de la Tamise. Ce n’était qu’une presqu’île avant que la Compagnie des Indes ne décide d’y installer ses docks, lesquels s’ouvrent à la fois sur Blackwall et Limehouse. Passé celui-ci, l’accostage est tout proche. Par la baie vitrée, Reboul observait l’activité fluviale intense à l’approche des docks. Au loin se dessinaient les cheminées de quelques vapeurs, mastodontes qui émergeaient au milieu des gréements. Petit poursuivit : – Voici seulement vingt ans, les grands voiliers s’y serraient dans un inextricable enchevêtrement de voilures et de cordages. Les vapeurs que l’on y rencontrait n’étaient que des remorqueurs. Aujourd’hui, tout est différent : seul South Dock accueille encore les voiliers et ces derniers se voient de plus en plus relégués dans les East India Docks, que nous avons passés un peu plus en aval. Enfin (mais après avoir longé d’autres quartiers dont Reboul apprit le nom à son corps défendant), les deux hommes eurent la ville sous les yeux. Reboul dut s’avouer impressionné, tout Parisien qu’il fût : la cité étalait ses maisons et ses rues à perte de vue, en un grouillement pétrifié où l’œil du journaliste ne parvenait à discerner aucun signe d’organisation. Plein d’appréhension devant la perspective d’affronter ce chaos qu’il sentait déjà hostile, Reboul voulut s’accrocher à du concret : 12 – Où accostons-nous ? Petit tendit le bras vers l’amont : – Sans doute au quai Sainte Catherine. Le Princess of Sheerness y est d’ordinaire à l’amarre. On ne le voit pas encore, c’est après le coude de Wapping. Vous n’aurez d’ailleurs aucune difficulté à retrouver le quai pour notre retour demain soir : il s’étend au pied de la Tour de Londres. Reboul ne répondit rien, satisfait de posséder en la ville un point de repère si assurément intangible, mais relevant dans le même temps, comme il l’avait craint, que son patron avait la claire intention de l’abandonner sitôt le pied à terre. Petit sentit peut-être son appréhension car il enchaîna : – N’ayez crainte, mon cher Reboul. Je sais parfaitement que vous n’entendez rien à l’anglais. C’est pourquoi je vous ai muni d’un interprète. – De qui s’agit-il ? – John Grierson, un vieil ami. Il écrit à l’occasion des articles pour l’une des plus anciennes feuilles de la presse londonienne, le Globe. – Je connais son nom. Le Globe ne fait-il pas appel à lui pour enquêter sur des affaires criminelles quelque peu… (Reboul prit soin de choisir son terme)… exceptionnelles ? – C’est exact. En l’occurrence, son journal lui a demandé de couvrir l’affaire qui va également vous intéresser. Vous pourrez mettre vos remarquables perspicacités en commun, ajouta Petit d’un ton à michemin de l’ironie. Reboul ne répondit rien, absorbé dans la contemplation de l’extraordinaire paysage qui s’offrait à son regard. Maintenant que l’on avait passé Wapping, le Princess of Sheerness réduisait 13 les feux et se déportait sur tribord, vers l’entrée d’un grand bassin que le journaliste devina être le dock Sainte Catherine. L’activité sur le fleuve était ici prodigieuse. Sur les deux berges, de lourds bâtiments étaient à quai, des grues à la flèche légère s’affairant sans fin autour de ces paisibles géants, tels des pique-bœufs sur les flancs d’un pachyderme. Écrasées par la masse des coques aux couleurs blêmes, des embarcations de taille variable tentaient de se frayer un passage souvent contesté. De partout s’élevaient les panaches de fumée, blancs, noirs ou gris, et de partout montait le mugissement des cornes, de la basse caverneuse à l’alto nasillard. Face à lui, Reboul vit un cargo de moyen tonnage s’engager sous Tower Bridge. Hâlé par un remorqueur à la peine, le bâtiment défila lentement sous les arches relevées. Détaillant l’architecture du pont, Reboul ne put s’empêcher de penser que cette alliance du gothique ancestral et du fer si moderne était une éclatante démonstration de ce que le mauvais goût pouvait avoir de britannique. Enfin, leur navire fut à l’amarre. Reboul laissa Petit s’occuper des formalités et, accoudé au bastingage, s’amusa à imaginer qui pouvait être Grierson parmi les quelques dizaines de personnes qui attendaient le débarquement des passagers. Son attention finit par se fixer sur un petit homme rond au visage ouvert. Reboul fut à peine surpris d’apprendre de son patron que l’individu était bien John Grierson. Les présentations faites, Petit s’évanouit comme prévu dans la foule, rendez-vous donné pour l’embarquement du lendemain soir. Reboul et Grierson s’observèrent quelques instants en silence, chacun déduisant que l’autre était aussi timide que 14
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