Inch allah ou les destins parallèles - Page 1 - test Pierre Fabene Inch Allah ou Les destins parallèles Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0240-0 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A la mémoire de E. (1966-1996) 7 Cric ! Mehdi a senti le froid métallique des menottes autour de ses poignets. Le flic les avait serrées très fort, pour faire mal. Il s’y attendait, au regard haineux du molosse et à sa manière de jouer les cow-boys en roulant les épaules. Visiblement, il était satisfait d’attraper un Arabe. C’était dans son regard, un mélange inquiétant de haine et de satisfaction. Pas celle du devoir accompli, sereine, mais celle, beaucoup plus subtile de vouloir dire : « Toi, je veux pas te louper ! » Il était à terre, et le flic en a profité pour lui donner un bon coup de pied dans la poitrine. Il a ressenti une violente douleur de tout son thorax mais il n’a pas bronché, sachant que les instants à venir allaient être pénibles et qu’il ne devait rien dire pour ne pas les exciter davantage. Cric ! Ce bruit résonna longtemps dans ses oreilles et il ne perçut pas immédiatement la douleur qui venait de ses poignets remontant lentement vers ses coudes. Il eut envie de protester, signaler qu’il avait mal aux mains, mais il craignait que les flics ne s’acharnent davantage sur lui. Il ne dit rien, attendant qu’on lui commandât de se lever. Ils n’allaient pas passer la nuit dans ce magasin, il fallait une enquête, un interrogatoire, des papiers à signer avant de passer 9 devant un juge. Demain ou après-demain peut-être, puisqu’on était vendredi soir. Dès qu’il avait aperçu les gyrophares bleus à travers les persiennes, il comprit alors que le coup serait loupé. Il prévint tout de suite Rudy : « Merde, les flics ! », sans plus de commentaires, mais ça suffisait, et ils savaient l’un et l’autre à cette seconde que leur vie allait basculer. Ils abandonnèrent leurs outils et s’assirent tout près l’un de l’autre. Rudy se mit à pleurer doucement et son ami le prit par les épaules comme deux frères surpris dans une tourmente !. Mehdi pensa à sa mère qui allait pleurer bruyamment en poussant des cris de terreur au moment de la perquisition, invoquant le ciel de l’injustice qu’on lui faisait, ne comprenant pas la venue de flics entourant son fils menotté. Quel crime avait-il pu commettre ? Cette idée lui fit venir des larmes qu’il ne put retenir. Pourvu qu’ils y aillent en l’absence du père ! Il prendrait son faciès terrible des punitions les plus graves, et Mehdi en avait toujours eu peur. Un jeune flic s’approcha de lui, braqua une grosse lampe torche sur son visage et lui cria : « T’es qu’une gonzesse, tu chiales comme un gamin ! » Il savait que cette insulte devait aussi faire mal, mais d’une autre manière que les menottes. Il se sentait humilié mais il ne dit rien encore et eut envie de cracher au visage de ce jeune imbécile, à peine plus âgé que lui. Il se retint car il savait que la vengeance serait sans pitié et qu’ils n’attendaient qu’une provocation. Dans la pièce, c’était une cavalcade surréaliste, comme dans les films muets de flics et voleurs 10 d’autrefois. Le chef lançait des ordres pour surveiller les portes et chercher des complices. Ils pensaient être tombés sur une bande de casseurs chevronnés et recherchaient les autres. Mais ils n’étaient que deux, lui et Rudy ! Un type en civil lui demanda où étaient les complices. Il répondit : « On n’est que deux, moi et mon pote. » Il le regarda d’un air soupçonneux, regrettant cette évidence : en effet les malfrats n’étaient que deux, et il pensa à cet instant qu’il y avait beaucoup de ramdam pour cueillir ces deux minables. Ils espéraient attraper des caïds de la cité, d’après les renseignements qu’on leur avait discrètement fournis, mais dont ils n’avaient jamais été convaincus. Et comble de malchance, ils constataient qu’ils n’avaient pas des aspects terrifiants, l’un tremblant comme une feuille et l’autre pleurant à chaudes larmes ! Ils se calmèrent un peu. Manifestement, ils avaient chopé des amateurs et les renseignements qu’ils avaient eus : le hold-up d’un supermarché par une bande organisée et armée, se révélaient complètement faux. Déçus d’avoir mis en marche toute une machinerie policière pour deux lascars sans envergure ! Comment justifier les moyens exceptionnels arrachés au commissaire pour ces deux poissons ressemblant plus à des sardines qu’à des requins ? Celui qui semblait être le chef, un petit homme trapu aux épaules larges, commanda au reste de la troupe de regagner le fourgon et de retourner à la « maison ». Mehdi sut alors qu’une longue nuit allait commencer, qu’il faudrait parler mais pas trop, ne pas dire n’importe quoi, et persuader les inspecteurs que 11 leur coup n’avait pas été préparé ou si peu. Ça allait être difficile et pourtant, c’était la vérité. C’était bien un coup foireux, comme l’avait souvent dit Mehdi ! Dans le fourgon, personne ne dit un mot. Il souffrait de plus en plus de ses poignets, mais il décida d’être arrivé pour s’en plaindre, les pandores le regardant encore avec des airs menaçants. Ils n’avaient pas eu leur quota de baston, attendant le moindre prétexte pour se rattraper ! C’est un vieil inspecteur qui devait recueillir les déclarations. Il le connaissait depuis un an, quand il avait été accusé d’un vol de mobylette. Le vieux lui avait posé des questions, sans conviction apparente, puis avait terminé son entretien en disant : « Écoute, je me moque de savoir si c’est toi ou un autre qui a fait le coup, j’ai des choses plus importantes à traiter. Mais je te préviens que si on se retrouve, je te louperai pas ! » Il avait rageusement refermé un dossier puis lui avait dit de partir. Mehdi n’en espérait pas tant, mais il savait dès lors qu’il n’avait pas que des amis au commissariat et qu’il avait intérêt à faire attention à lui, comme son père le lui répétait presque tous les soirs, quand il rentrait tard en donnant une explication que plus personne ne croyait à la maison. Un garde l’attacha à un anneau proche du bureau. Immédiatement, Mehdi sentit un soulagement de son poignet et lentement, la circulation veineuse se remit à fonctionner. Puis il dut attendre. Au-dessus du bureau, il y avait une photographie amateur d’un désert. Elle était très belle, en noir et blanc, sans doute un coucher de soleil. Cela ressemblait à ce que la famille avait vu lors de son 12 voyage au Maroc. Le désert de Merzouga. Le garçon oublia un moment le bureau et le brouhaha des allers et venues dans les couloirs et se souvint de cette épopée, de La Rochelle à Merzouga. 13 Quelle expédition ça avait été ! Le père, Omar, avait essayé de tout prévoir pour ne pas louper l’événement. C’était la première fois qu’il retournait au bled depuis son arrivée en France, en soixante-dix. Il songeait à ce voyage tant espéré depuis deux ans en cochant sur des cartes Michelin les arrêts obligatoires et ceux qui seraient facultatifs, avec l’aide de Mehdi qui savait lire et compter, donnant son avis et guidant son père dans la laborieuse préparation de cette aventure. La voiture était chargée avec sa galerie sur le toit presque aussi haute que le véhicule lui-même, ce qui lui donnait, dans les virages un peu serrés, des allures penchées parfois inquiétantes, mais auxquelles on s’était vite habitué. Mehdi s’amusait aux gîtes prises quand la vitesse était trop grande, les comparant aux corps penchés des skieurs slalomant à toute allure, images qu’il admirait à la télévision, s’étonnant de la témérité des sportifs. Heureusement, Omar n’était pas un obsédé de la vitesse et il avait fait des prévisions très larges dans ses estimations. Il ne fallait pas oublier les diverses nécessités pressantes et imprévisibles car les enfants étant jeunes, il y en avait toujours un qui avait envie de quelque chose, ce qui faisait rouspéter le père à chaque fois. Parfois, il se contentait de maugréer, mais lorsque les demandes 14 d’arrêt prenaient un caractère urgent et itératif, il tempêtait, disant à chaque fois qu’à ce train-là , ils n’étaient pas prêts d’arriver à Algésiras, le premier objectif principal. Après, il y avait le Maroc, et même s’il restait encore 800 kilomètres avant de rallier Errachidia et Merzouga, on était en terre africaine, et c’était tout de suite quelque chose d’indéfinissable, avec l’odeur du bled, un mélange de senteurs fortement épicées et de crottin de mulet, quand on passait dans les villages. Mais qu’importe, Omar retrouvait ses sensations de jeunesse et il se sentait revivre. Il ne râlait plus quand il fallait s’arrêter, et même, il semblait éprouver une grande satisfaction en stoppant la voiture sur la place d’un douar, comme s’il se promenait chez lui, et qu’il allait être reconnu par des cousins. C’est vrai que le paysage était surprenant, même pour les enfants. Jamais ils n’avaient vu autant de moutons, d’ânes et de mulets. D’ailleurs, ils n’avaient pas imaginé que tout le bétail puisse déambuler en pleine ville ou traverser sans crier gare une route nationale, quand ce n’était pas l’autoroute ! Ils avaient en tête les récits de leur père, mais la réalité dépassait largement ce qu’ils avaient imaginé. Il y avait les odeurs, souvent agréables et surprenantes par leur multiplicité et leur force, mais aussi les sonorités variées. Voitures pétaradantes et camions bronchiteux crachant la plupart du temps une fumée suspecte, sans oublier le vacarme cacophonique des artisans alignés dans les rues principales des villages, travaillant le plus souvent en plein air. C’est cela qui avait étonné Mehdi : voir des enfants si jeunes souder ou taper sur 15
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