Mathilde - Page 1 - test Martine Maury Mathilde ou les Écirs de la passion CRÉER Mathilde ou les Écirs de la passion En couverture : extrait du tableau « La marquise de Peze et la marquise de Rouget et leurs deux enfants » par Louise-Élisabeth VIGÉE-LEBRUN (1727-1767) © Éditions CRÉER ISBN : 2-84819-026-4 Martine Maury ou les Écirs de la passion Mathilde CRÉER CHAPITRE I – Mademoiselle, c’est le feu ! Le feu est à Tsalarouque ! Mathilde de Florelle-Moissac se dressa sur son séant et repoussa les battants de son lit-placard*. Catherine lui apparut alors, en chemise, son calel* à la main, au milieu d’étranges clartés qui dessinaient sur les murs les objets de la pièce en silhouettes mouvantes. Sans un mot, elles jetèrent une saïle* sur leurs épaules et s’enfoncèrent dans l’obscurité traversée de lueurs rougeâtres. C’était le milieu de la nuit ; pourtant, en approchant de l’incendie, on se serait cru aux heures du couchant, lorsque les derniers rayons du soleil se teintent d’or et de pourpre. L’air frais qui avait fait frissonner les deux femmes à leur sortie avait laissé place à une chaleur sèche, tandis que les parfums d’herbe mouillée et de terre fraîchement retournée disparaissaient sous une odeur de fumée et qu’une rumeur sourde emplissait la nuit. Mathilde courait presque et Catherine avait peine à la suivre. Enfin, au détour du chemin, elle s’arrêta court et Catherine put la rejoindre. Elle aussi se figea ; le spectacle était extraordinaire. L’oustal* Tsalarouque flambait sur une hauteur ; du chemin en contrebas, il paraissait gigantesque, tel un mur de feu montant jusqu’au ciel. Le toit de chaume s’était embrasé d’un seul coup, les flammes projetaient très haut des escarbilles qui retombaient alentour. Le feu assourdissait de son ronflement la foule frappée de stupeur, car le village tout entier se tenait là ; de partout accouraient des ombres à demi-vêtues qui bientôt reculaient, immobiles, impuissantes. Seuls, quelques hommes veillaient à ce qu’un brandon ne communiquât pas le feu aux buissons proches ; heureusement, la maison était à l’écart du bourg. Mathilde et Catherine s’étaient approchées des villageois, si fascinés par l’incendie qu’ils ne les remarquèrent pas. Enfin l’un d’eux ôta son bonnet, aussitôt suivi des autres. Ce geste de respect ramena Mathilde à la conscience. – Quelqu’un sait-il ce qu’il s’est passé ? Les habitants sont-ils saufs ? demanda-t-elle. 5 – La Gaffoune est là, mademoiselle, mais son homme est encore dedans… répondit un paysan qui avait nom Matthieu. – On l’appelle, mais il ne répond pas…, ajouta Anastasie, sa femme, longue et noire dans son mouchoir de cou qu’elle tenait serrée sur sa maigre poitrine. Le paysan, un fort gars aux yeux vifs, lui montra du doigt un groupe de femmes d’où s’élevaient des lamentations. Elles s’écartèrent pour laisser passage à Mathilde ; la Gaffoune, une petite vieille au dos voûté, se mit à geindre plus haut : – Notre demoiselle, j’ai brûlé mon homme ! Ah, pauvre Trentapiat ! – Voyons, Gaffoune, que s’est-il passé ? demanda la jeune fille avec sollicitude. – Ma bonne demoiselle, on s’est couché tard hier, à cause de la Fière, qui avait le gros ventre. Et il aurait voulu la veiller toute la nuit ; vous savez que ses bêtes, c’est pis que ses enfants ! Mathilde réprima un geste d’impatience. Enfin, en hoquetant, et en essuyant de temps en temps sur sa manche sa face en eau, la vieille femme poursuivit son récit : – Pendant qu’il mangeait sa trempe*, j’ai voulu lui réchauffer son lit avec la bassinoire ; quand j’ai poussé sous le drap, les braises ont versé et… Elle éclata en sanglots bruyants qui secouaient les mèches grises autour de son visage chiffonné : – Ah, pauvre ! Ça a fait une grande flamme d’un seul coup ! J’ai tout lâché en hurlant. Mon homme, il cherchait à étouffer les flammes avec son manteau, mais ça brûlait, ça brûlait ! J’ai couru chez Matthieu, mais la maison est loin et mes jambes ne sont plus si alertes… Quand je suis revenue, la porte, le toit, tout était en feu, on n’a plus pu entrer. Oh ! Mon pauvre homme ! Il est brûlé, pour sûr, et c’est moi qui en suis cause ! Dans un silence consterné, les hommes s’étaient approchés pour entendre encore une fois le récit de la Gaffoune. La chaleur était intense et les saïles* glissaient des épaules des femmes. Les yeux se reportèrent sur le brasier ; le toit s’était effondré et l’incendie paraissait moins fort. Mais, sur la droite, le feu trouvait un nouvel aliment dans un petit bâtiment de pierre et de bois, qui servait de grangeou*. Tout à coup la porte éclata et une masse brune en surgit, en poussant un hurlement atroce ; la bête fonça sur le groupe de villageois pétrifiés, qui vivement dégagèrent le chemin ; la vache emballée s’engouffra dans cet espace et disparut dans la nuit avec des beuglements épouvantables. Cependant une voix appelait à l’aide, du côté de l’incendie : dans l’embrasure de la porte défoncée, au milieu des rougeoiements se tenait un homme au torse noirci et brillant de 6 sueur, au poil rare et blanc, et qui faisait des gestes dans leur direction. On entendit un cri suraigu : – Trentapiat, sors de là ! Et la Gaffoune se signa. Loin d’obéir à cette prière, au contraire, le paysan cessa d’appeler et se retourna vers l’intérieur de la bâtisse que le feu gagnait. Il se baissa pour s’occuper à une obscure besogne qui semblait lui demander beaucoup d’efforts. La Gaffoune gémit : – Ah, bonne Vierge, il n’en sortira pas ! Il est possédé, pauvre monde ! C’est la Fière qu’il tire. Alors, Mathilde clama d’une voix forte : – Trois hommes forts pour aider ce malheureux qui se laissera brûler, plutôt que d’abandonner sa vache malade ! Le toit du grangeou* était près de céder. Personne ne bougea. Dans leurs yeux, la crainte flamboyait aux reflets de l’incendie. Mathilde, sans un mot, chercha autour d’elle, puis se dirigea avec décision vers le fond de la cour ; là, elle se mit à dénouer une corde qui pendait au travail tout proche. Catherine s’en émut et la rejoignit vivement : – Mademoiselle, qu’allez-vous entreprendre ? demanda-t-elle. Au silence qui lui répondit, son inquiétude s’accrut : – Mademoiselle, je vous en supplie ! Nous n’en pouvons mais. Regardez-les, eux ! Ils savent bien ! Mathilde enroulait la corde avec dextérité ; elle la plongea ensuite dans la fontaine voisine. – Aide-moi plutôt ! ordonna-t-elle. Tiens cette corde un moment ! Elle se débarrassa de la saïle* en un tour de main, ce qui provoqua un mouvement de surprise parmi les paysans, car elle leur apparaissait en chemise, et elle jeta le manteau aussi dans l’eau. Rassemblant son abondante chevelure en arrière, elle s’enveloppa du manteau trempé en couvrant sa tête. Puis elle reprit la corde des mains de Catherine et s’élança vers le brasier. La foule poussa un cri : tout avait été si rapide que personne n’avait eu le temps de deviner son dessein. Mathilde était déjà aux côtés de Trentapiat et l’aidait à lier les pattes de la vache. Ils sortirent ensemble de la fournaise et se mirent à tirer sur la corde. Leurs forces n’auraient pas suffi si deux ou trois hommes, encouragés par l’exemple, n’étaient venus leur prêter main forte. La vache déjà avait à moitié franchi le seuil et meuglait faiblement. Elle paraissait énorme, ainsi couchée sur le flanc ; son poil, sans avoir brûlé, était frisé par la chaleur et il se dégageait d’elle une insupportable odeur de roussi. Une voix dans la foule haletante s’écria : – Le toit, le toit s’effondre ! 7 En effet, un craquement affreux se produisit et la partie gauche de la couverture s’enfonça derrière la façade du grangeou*. Des milliers d’étincelles s’abattirent en pluie sur l’assistance qui recula. La vache meugla. Les quelques paysans venus à la rescousse s’étaient enfuis. Le feu avait pris aux chausses de Trentapiat qui ne semblait pas s’en apercevoir. Mathilde jugea la partie perdue ; ses mains écorchées ne déplaçaient plus la corde tendue et sèche. Leurs forces étaient insuffisantes pour tirer la bête. Seule la fureur animait encore la jeune fille, la rage d’être vaincue, le mépris pour ces couards qui avaient abandonné… Elle s’épuisait en vain. Soudain la corde fut molle entre ses mains et se mit à filer. Perdant l’équilibre, elle trébucha et tomba en arrière. Un cavalier s’était emparé de son extrémité et l’avait attachée à sa selle ; c’est ainsi que la vache malade avait été traînée promptement jusqu’au bout de la cour. Catherine se précipita vers sa maîtresse, la releva et l’entraîna à l’écart du brasier. Trentapiat s’était déjà jeté dans le tronc* de la fontaine et sa femme le serrait contre elle, si mouillé et noirci qu’il fût. Mathilde poussa un soupir en se blottissant contre Catherine qui l’enveloppait de sa propre saïle*. Elle ferma les yeux tandis que son amie lui reprochait doucement : – C’était une grande folie, mademoiselle. Dieu soit loué ! Vous voilà sauve ! Elle savourait cet instant de réconfort et de douceur, après l’effort pénible, la chaleur extrême et la brutalité des événements. Maintenant elle ressentait la peur : comment avait-elle pu se jeter dans le feu ? Pour une vache, pour un paysan, un vieil homme ? Un tremblement la prit, elle se sentait glacée, des larmes lui montaient aux yeux, elle était si lasse… Un craquement lui fit lever les yeux, le toit du grangeou* finissait de s’effondrer ; alors le feu perdit peu à peu de sa force. Deux hommes s’apprêtèrent à passer la nuit sur place par prudence. On avait préparé une litière de fortune pour la vache malade qui avait été lavée et abreuvée. Les villageois s’en retournaient. Matthieu avec la Gaffoune soutenait Trentapiat ; lentement ils s’éloignaient. Tous adressaient au passage quelques mots de remerciement et d’adieu à Mathilde et, chapeau bas, contournaient avec respect le cavalier. L’obscurité était retombée sur la maison et la paix nocturne s’installait à nouveau. Seules, les ouvertures de la façade brûlaient encore de feux rougeoyants, les flammes se ranimant d’elles-mêmes et éclairant par intermittences la cour qui se vidait de la foule des paysans. A la lueur rousse de ces brusques clartés dans lesquelles se jouaient des ombres impénétrables, Mathilde put observer le cavalier, car il s’attardait à contempler les derniers sursauts de l’incendie, en caressant son cheval qui soufflait encore. 8 Il lui sembla grand, ainsi dressé sur les étriers, appuyé de ses deux bras tendus sur le pommeau de la selle. Très droit, il fixait le spectacle à la fois beau et violent de l’oustal* incendié. Il avait l’air assez jeune ; son pourpoint de peau sur une chemise aux larges manches, ses hautes bottes de cuir et son manteau sombre retenu aux épaules le rangeaient parmi ces gentilshommes de campagne, nobles sans dentelles ni morgue qui, pour la plupart, séjournaient rarement à Paris, parce qu’ils étaient trop pauvres pour le train de la Cour. Par-dessus tout, son maintien indiquait sa naissance. Des épaules point trop larges et une allure svelte, tout en révélant un certain raffinement, laissaient supposer qu’il était rompu aux exercices du corps. Distraite, Mathilde n’accordait plus d’attention aux paysans qui finissaient de défiler devant elle. Soudain, du brasier un éclairage violent vint découvrir la face du cavalier, demeurée jusqu’alors dans l’ombre. Elle était longue, fine, avec quelque chose de féminin qui tranchait étrangement avec le nez busqué et le menton volontaire ; quant à la bouche, elle semblait petite. Mais Mathilde ne pouvait distinguer ses yeux allumés d’éclats par le foyer, sous le large front prolongé de la chevelure sombre, rejetée en arrière. Qui était-il ? Elle s’étonna de ne le point connaître. Sans lui, l’aventure de la vache n’aurait pu s’achever heureusement. Elle fit un pas pour aller à lui et le remercier, mais au même moment le cavalier se tourna vers elle, en se rasseyant sur sa selle. Mathilde suspendit son mouvement sous le poids de son regard. Le ronflement de l’incendie cessa, la présence de Catherine à ses côtés disparut. Le champ de sa vue se réduisait à ces yeux qui la fixaient, et paraissait tout ensemble s’élargir. Elle se sentit vide, excavée sous leur puissance aiguë. Enfin, l’homme rassembla ses rênes, salua, fit tourner son cheval et s’en fut. Elle eut encore le temps d’apercevoir sous le pourpoint, contre la poitrine du cavalier, la tête d’un chat au poil clair. Sous l’arbre, la place était vide. Le feu ronflait dans la ruine écroulée. Elle respira. – Rentrons, dit Catherine. * ** L’oustal* de Catherine Estieu était une grosse ferme, à l’entrée du village. Elle comportait un corps de bâtiment flanqué d’une aile sur la gauche et comme toutes les maisons paysannes du Haut-Pays, un toit de lauzes* bleues, plus cossues que le chaume, descendait bas sur la façade de trachyte, parcourue de lichen. Les ouvertures percées dans les murs épais s’égayaient de volets verts et 9 de petits rideaux bistre, ouvrage d’ancêtres lointaines pieusement entretenu. Un rosier enraciné dans le coin du bâtiment grimpait le long du toit et, au mois d’août, couronnait portes et fenêtres de roses fines couleur d’incarnat, en se mêlant à la treille. La cour, pavée de galets ronds, était enclose de buissons de groseilliers et de cassis jusqu’à la barrière. Le long du chemin coulait une source, recueillie par un bec de pierre dans un tronc d’arbre creux, jusqu’au lavoir de dalles grises. La mousse, l’euphorbe et la joubarbe ornaient de rose et de jaune cette fontaine pleine de fraîcheur, qui distillait à longueur de temps des parfums de sous-bois. Catherine logeait dans la partie droite du grand bâtiment. La porte dont l’encadrement de lave taillée portait gravée la date de fondation, fort ancienne, était barrée d’une claie de bois, qui interdisait le passage à la volaille. On pénétrait alors dans une vaste pièce au plancher lavé, avec au fond le meuble de deux hauts lits en alcôve. Sous la longue table, alourdie de ses tiroirs à pain, étaient repoussés deux bancs grossiers. C’est là que Catherine vivait, allant du placard, creusé dans le mur, à la pierre d’évier encombrée de dournes*. Depuis la mort récente de sa mère, elle avait eu soin de tenir propre cet ancien logis et de le rendre agréable à mademoiselle de Florelle-Moissac, qui y séjournait à l’occasion. Catherine n’était pas pauvre ; quand elle s’était retrouvée, à vingt-deux ans, seule à la tête de son bien, elle avait vendu le troupeau qui l’aurait obligée à prendre un journalier, et n’avait conservé qu’une vache et quelques poules. Elle vivait en outre de travaux de broderie, réputés dans les environs. Élevée au château de Florelle-Moissac, elle avait eu le rare privilège d’apprendre à lire et écrire, si bien que les paysans venaient souvent de loin pour une simple lettre au fils soldat ou pour des affaires de justice. Elle était propre et mettait une certaine coquetterie à de fins bonnets, longuement repassés au petit fer, et à des tabliers ouvragés sur ses simples cotillons de paysanne. En outre, elle portait sur le visage un air de malice qui faisait sourire ses grands yeux bleus et lui attirait de nombreux galants aux jours de fête. Mais Catherine était sage, car elle préférait à la sécurité d’un mari une vie moins commune aux côtés de mademoiselle de Florelle-Moissac. Elle avait cinq ans, lorsque le seigneur du fief était venu la prendre au village de Fonsnostre. La réputation de bonne tenue de ses parents, son air de santé et ses yeux espiègles l’avaient fait choisir pour compagne à la petite Mathilde, qui n’avait pas trois ans. Son père Baptiste, avec sa femme, lui rendait visite une fois le mois, le château se trouvant à deux jours de marche ; puis les deux enfants venaient passer la belle saison au village, libres de leur été, courant la campagne et mordant aux nourritures saines des paysans. 10
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