Le pays des contes - Page 1 - Firouzeh Ephrème LE PAYS DES CONTES Trois Mômes Éditions & Conseils 55 allée des Églantines – 95120 Ermont 3 I – Le royaume le plus célèbre de la Terre Il était une fois, au pays des Contes, une jeune fille nommée Firouzeh. Elle n’était ni princesse ni prisonnière d’une méchante belle-mère, et personne ne lui voulait de mal. Firouzeh aimait juste écrire des histoires. Et c’est ainsi qu’émerveillée, elle était partie à la rencontre de ce pays, sans vraiment avoir conscience de s’aventurer dans le royaume le plus célèbre de la Terre avec ses propres lois, ses difficultés et ses dangers aussi qui ne manquaient pas. Un monde peuplé de bons et de méchants où l’aventure risquait d’être périlleuse, bien au-delà de ce qu’elle-même ou quiconque aurait pu imaginer. Ce fut devant une chaumière au bord du sentier que Firouzeh déposa ses bagages. Elle poussa le portail, s’avança sur l’allée envahie par les herbes 5 folles et frappa à la porte. Seul le silence lui répondit. Elle colla son visage contre la fenêtre. En apercevant la jeune fille, une marionnette en bois qui passait en courant sur le sentier revint sur ses pas. – C’est la chaumière des auteurs. Vous pouvez entrer. Personne ne vit plus ici depuis longtemps, l’informa la marionnette. – C’est bien ce qu’il me semblait ! s’exclama Firouzeh. Merci. – Il n’y a pas de quoi ! répondit le pantin fièrement. Vous pouvez me demander tout ce que vous voulez. Je connais le pays comme ma poche ! Naturellement, il enfonça ses mains dans ses poches et, d’un air stupéfait, les retourna… Vides ! Son enthousiasme fit place à la déception, et il continua avec un sourire timide : – Bon, surtout pas de panique même si les apparences montrent le contraire !... Heureusement, le pays réserve de chouettes surprises au détour de ses ruelles. Le plus extraordinaire et le plus amusant de tout, c’est le Jardin flottant et son fameux bouquin aux pages blanches où les contes universels sont inscrits pour la première fois, ce qui n’empêche pas les tentatives de vol ! Il y a aussi les nouveaux bateaux volants que j’adore, et la maison Grenouille qui change ces pauvres bêtes en princesses… Elle, je l’aime moins ! 6 – C’est noté. À l’occasion, j’y ferai un tour. En revanche, j’aurais une question, ajouta-t-elle en tendant le bras vers le fond du pays où des nuages d’un noir d’encre bouchaient l’horizon : Qu’est-ce que c’est ? Le visage du petit garçon de bois s’assombrit soudainement. – Vous avez sans doute déjà remarqué ces orages au loin, dont les grondements incessants parviennent jusqu’ici, sous notre beau soleil ?! Là-bas, c’est la partie terrifiante du pays. L’endroit est occupé par des personnages maléfiques. La dernière personne à avoir vécu ici s’y est installée. Encore vivante ? Ou bien morte ? Je n’en sais rien ! Un matin, la chaumière s’est retrouvée sans locataire, vide. C’est à ce moment que les mauvaises herbes ont commencé à envahir les lieux. Entre cet horizon si sombre et nous, ici, vous voyez cette portion de ciel blafard ? C’est le Terrain neutre où habitent les traits de caractère : de la Cruauté en personne à la Gentillesse même, en passant par la Vanité. À entendre, ça paraît curieux, mais c’est de cela que vous devez vous méfier. Ils vous possèdent sans même que vous vous en rendiez compte... Une tortue et un lapin apparurent au loin. À l’approche d’un panneau indiquant la direction du lac, ils bifurquèrent d’un pas pressé. – Vous aurez sûrement l’occasion de les rencontrer tous, dit le pantin qui fixait d’un œil intrigué l’endroit 7 où les deux animaux venaient de disparaître. Tout à coup, impatient : Avez-vous l’heure, s’il vous plaît ? – Il est presque midi, répondit Firouzeh en examinant sa montre. – Ah, je suis en retard ! s’exclama-t-il. – Désolée, dit-elle. Nous avons tellement bavardé que je t’ai sûrement mis en retard pour l’école ! – Mais pas du tout ! Quelle drôle d’idée ! C’est que j’avais promis à mes amis d’aller pêcher avec eux. À bientôt ! – Bonne pêche, lui souhaita la jeune fille en le regardant s’éloigner de toute la vitesse de ses petites jambes de bois. « Maintenant, à moi le pays !» se dit-elle, heureuse. « Je n’ai aucune raison de m’aventurer dans la partie sombre et je ne cherche pas les ennuis, me voilà donc à l’abri des soucis.» Elle poussa la porte de la chaumière. Bien que poussiéreux, l’endroit lui semblait chaleureux. Au fond de la pièce principale, une horloge accrochée sur la hotte d’une gigantesque cheminée attira tout de suite son attention. – Quelle curieuse chose ! se dit-elle en s’arrêtant sur le seuil. Les chiffres et les aiguilles de l’horloge représentaient chacun un instrument de musique 8 différent. Les yeux toujours rivés sur l’étrange objet, elle poussa la porte du pied et déposa ses bagages sur le sol. Réveillé par le bruit, un hautbois qui trônait au centre du cadran de l’horloge sortit de son sommeil en sursautant. – Ah ! Vous êtes certainement la nouvelle locataire. Veuillez m’excuser pour ce contretemps. Que voulezvous entendre ? demanda-t-il précipitamment. Sous les yeux émerveillés de la jeune fille, chaque instrument se dépêcha de prendre place. Seul le tambour, l’air rêveur, paraissait n’avoir rien entendu. – Voyons, le tambour, ressaisis-toi, grogna la flûte en lui sifflant une note aiguë. – Il n’y a rien à faire ! se lamenta la contrebasse, catastrophée. – Pfff... Il est dans cet état depuis qu’il a rencontré la harpe ! intervint le piano d’un ton dédaigneux. – Ce n’est pas grave, reprenons sans lui, décida le hautbois dans le rôle du chef d’orchestre. Il se tourna vers la jeune fille : Alors ! Quelle est votre préférence ? Classique ou rock and roll ? Jazz ou tecktonik ? Mais peut-être préféreriez-vous danser un tango ou un cha-cha-cha, une valse ou une lambada ? Dites, et nous nous chargeons du reste !! – Je ne sais pas ! dit-elle, agréablement surprise. Et passant d’une musique à l’autre, ils lui offrirent un véritable concert. 9 – Bravo ! dit-elle en les applaudissant, assise sur sa valise. Je vous laisse le choix, continuez, je vous en prie, pendant que je visite mon nouveau logis. Courant d’une pièce à l’autre, elle ouvrit les fenêtres pour aérer les lieux. Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil et toujours en musique, elle se mit à astiquer la chaumière. Les jours suivants, après avoir enlevé les mauvaises herbes dans le jardin, elle planta des fleurs, peignit la barrière, installa une girouette et remit à neuf l’allée centrale devant la maison en remplaçant quelques dalles cassées. Désormais confortablement installée dans sa nouvelle demeure, Firouzeh se dit : « Maintenant, je peux me mettre sérieusement à écrire ! » Ce qu’elle fit aussitôt. Ses personnages semblaient imaginaires, mais en vérité, ils étaient tous réels. Tous, petits et grands, venus des quatre coins du monde, avaient le droit d’entrer dans ses contes pour raconter leur vie. Bien évidemment, cela dépendait de ce que chacun avait envie de dire ! Son premier personnage était un petit garçon distrait et aimable qui était devenu un héros malgré lui. Persuadée d’être très prochainement reconnue pour ses talents littéraires et donc couronnée de gloire, Firouzeh prit son téléphone et appela le centre administratif. 10 – Bonjour, dit-elle. Je souhaiterais m’entretenir avec le responsable du centre administratif du pays pour la sortie de mon livre... – Attendez, attendez ! l’arrêta un homme à l’autre bout du fil. Ici, c’est le gardien. Veuillez rappeler ultérieurement une des deux secrétaires, à laquelle vous raconterez vos misères. Mais bon, je vous dis pas la galère ! La plus jeune est aussi aimable qu’un dragon furieux, et l’autre ne prend que les communications importantes. Ma petite demoiselle, je ne peux que vous souhaiter bonne chance ! Et il raccrocha aussi sec. − Mais je rêve ! s’exclama-t-elle, ahurie. Hélas ! c’était ainsi ! En l’absence de l’autorisation du centre administratif du pays des Contes, tous les livres restaient fermés et interdits de publication, et par conséquent, personne ne pouvait les lire. Il aurait suffi que le plus petit et le moins prétentieux des livres ait l’autorisation ou même seulement l’audace de soulever un coin de sa couverture et de s’imprégner de ses histoires pour que les enfants puissent enfin les lire ! Pendant ce temps, Firouzeh écrivait et s’amusait à dessiner en haut des pages de chaque conte l’un des personnages de l’histoire. Ainsi, en feuilletant 11 rapidement, on pouvait voir apparaître un cheval qui galopait ou un écureuil qui grignotait une noisette... Les jours passaient quand un soir, des habitants du pays des Contes : princes, princesses, chevaliers et bien d’autres encore, lui confièrent un terrible secret. – Comment dire… ? hésitèrent-ils. – Mais quoi ? Je vous en prie, parlez, leur dit-elle, impatiente. – Eh bien, voilà : le pays est gouverné par un imbécile ! répondirent-ils tous en chœur. – Pardon ?! dit la jeune fille qui faillit tomber à la renverse. Avec un sourire forcé, elle essaya de se ressaisir : Vous ne parlez pas d’un vrai imbécile ! Qu’il soit un peu borné, difficile voire même légèrement bouché, passe encore, mais pas un vrai imbécile ! Voyons, c’est impossible ! Cela ne peut pas exister au pays des Contes ! – Désolé. Plus imbécile que celui-ci, on meurt, conclurent-ils. Elle savait que sans autorisation, elle n’allait pas tarder à être pourchassée. Pire encore, elle n’avait plus le cœur à se battre pour rester, si personne ne pouvait la lire. La nouvelle était tombée comme une douche glaciale qu’elle n’appréciait guère. Elle était bouleversée, et les invités préférèrent se retirer. « Tant pis, je m’en vais ! » se dit-elle, résignée. 12 Quitter le pays des Contes, mais pour aller où ? Et par-dessus tout, elle voulait continuer à écrire des histoires. Le lendemain, elle retourna voir les personnages qui lui avaient rendu visite la veille et leur demanda : – Et vous, comment avez-vous fait pour pouvoir rester ici si longtemps ? – Ah ! comme c’est difficile de se faire une place au pays des Contes et d’être lu ! répondit la marionnette en bois. Il faut avoir de la chance, voilà tout. Un personnage coiffé d’un drôle de chapeau orné d’une plume descendit tout droit d’un arbre, suivi par une multitude de pauvres gens. Il ajouta : – Une histoire doit être vraie, aussi vraie que mes amis et moi-même. – Touchez, touchez donc mes personnages ! Ils sont aussi réels que vous ! s’exclama-t-elle. La princesse endormie ouvrit un œil et déclara : – Pour être reconnu, il faut être mort ! Tenez, regardez ce qu’il en est des musiciens ou des peintres les plus célèbres ! – Ah, quelle horreur ! dit Firouzeh. Cette solution ne me convient, mais alors pas du tout. Après un instant de silence, elle finit par convenir courageusement : 13
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