Sonate d'automne à Montréal - Page 1 - Direction éditoriale : M IREILLE V EYSSIERE © TERTIUM éditions - 2010 ISBN 978-2-916132-34-1 (electronique) © LES ÉDITIONS DU LAQUET - 2003 ISBN 2-84523-052-4 (papier) ISSN 1778-6800 Le chauffeur de taxi d’origine libanaise me fit remarquer l’évidence de la chaleur pour un 2 octobre : « Il est normal d’accueillir un voyageur au seuil de l’automne en lui offrant la promesse de l’été des indiens. Ça va bientôt être les couleurs. On guette la migration rapide des rouges dans les ramures comme un passage fugace d’oiseaux avant que le ciel ne se fasse corbeau ». Sonate d’automne à Montréal De mon histoire, on se souviendra d’abord que je suis arrivé à Montréal un 2 octobre, quatre cent soixante-cinq ans jour pour jour après Jacques Cartier. Tout homme n’a pas la vocation de fonder une ville ou un monde nouveau mais du moins peut-il avoir en voyageant l’ambition de s’explorer et de procéder d’étape en étape à sa propre fondation. 5 « Où allez-vous ? » finit-il par me demander alors que sa japonaise zigzaguait déjà sur l’autoroute Décarie. Il ne me laissa pas le temps de répondre. « Où ? » reprit-il avec une sorte de hâte. « Où ? est le premier mot de français que j’ai appris en arrivant ici tout gosse. C’est un événement tragique de ne même pas comprendre un son aussi court, formé par des lèvres qui s’étonnent d’une pareille ignorance. Et mon drame de petit migrant se résumait à cette question sur l’espace. Le Québec et la liberté, c’est vaste quand vos deux pieds nus n’ont connu que les ruelles caillouteuses d’un village de montagne cerné par la précarité. Vous verrez, Montréal n’a pas de centre qui corresponde à vos habitudes. Vous aussi, vous aurez à trouver votre espace. Se fondre dans l’espace, s’intégrer, aimer ce pays comme son propre corps, se réincarner ici après avoir dû mourir en quittant chez soi. Devez-vous rester longtemps ? ». J’ai déclaré trois mois à la douane et déjà il m’a fallu me présenter au bureau de l’émigration. Sonate d’automne à Montréal 6 Je préciserai que je suis venu pour un temps que ni Dieu, ni moi, ni le chauffeur de taxi ne connaissons. Résolution sans doute présomptueuse mais soumise à une impérieuse envie d’ouvrir une parenthèse dans ma vie sans entrevoir d’échéance. Je suis un écrivain qui a peut-être trop voyagé. Toutes les beautés du monde que j’ai tenté de consigner dans mes carnets, livre après livre, je les ai vues se faner après chacun de mes retours, piétinées par l’horreur économique ou brûlées par l’intransigeance des fondamentalismes. Jour après jour, il m’a fallu faire le deuil de ce que j’avais admiré les printemps précédents en Afrique du nord ou de l’ouest, en Afghanistan, au Tibet, dans l’orient sacré des montagnes et des coupoles bleues, en Haïti chérie, au Burundi… sans trouver de quoi rassurer ma pensée dans la terre de mes ancrages, en France. Cet automne-là , j’éprouvais la tentation de me glisser dans un lieu propice à me déconcerter, sans l’appui de mes réflexes conditionnés par une longue fréquentation des tropiques. Montréal avait, aurait, la réputation d’offrir une alternative appréciable à la xénoSonate d’automne à Montréal 7 phobie ambiante dans le monde, de mieux faire face à l’envahissante bêtise des intolérances. Ça se disait. Je l’ai su. J’étais là , pour apprécier. De cette quête obstinée, dépendaient la vigueur de mon optimisme, la pérennité du désir d’écrire, ma raison de vivre. L’Atlantique dans le dos comme une porte qui claque, j’arrêtai de gesticuler. D’abord, on me confia des clés et une rumeur : l’écrivain qui m’avait précédé dans le studio des auteurs résidants était toujours dans ville, n’était pas reparti. C’est chose fréquente à Montréal : arriver pour trois mois et s’apercevoir soudain que trente ans se sont écoulés, qu’un léger accent a poussé aux angles de votre bouche et que vous n’auriez pas imaginé votre vie ailleurs ni autrement. J’étais prévenu : une sonate d’automne à Montréal ne s’écrit pas sans risques, elle peut être suivie de plusieurs mouvements comme celui de se retenir de bouger davantage. L’hiver redoutable vu de loin finit par imposer son largo indispensable et le printemps s’ensuit, composition si allègre qu’on veut encore et encore l’entendre interprétée par le vent du sud. Ce vent jouisseur, sawaSonate d’automne à Montréal 8 ni-yottin, que les Indiens algonquins tiennent pour l’initiateur des caresses, aurait enseigné aux hommes l’art des prémices de l’amour. De mon amour, je ne dirai rien, sauf la trace blanche de la séparation dans le ciel, l’étendue fluide du manque, les millions de vagues du temps jusqu’aux baisers du retour. L’immeuble où je dois résider s’appelle le Rigaud. C’est un guerrier de béton noir à la tête casquée, samouraï haut de vingt étages, planté à l’intersection de Sherbrooke et de Saint-Denis en plein quartier latin. Vingt étages moins un car le treizième a été rayé, superstitieusement omis. Un panneau prévient que la résidence Rigaud à vocation sociale est interdite aux moins de 45 ans. Je pousse la lourde porte, m’imaginant franchir le seuil du troisième âge. Quel âge avait mon prédécesseur quand il est entré ici ? Je vais prendre la place qu’il a quittée sans prévenir. Que peut-il m’arriver ? Dans les longs couloirs feutrés, glissent des ombres discrètes effectivement âgées. Tout est prévu pour résister au siège de l’hiSonate d’automne à Montréal 9 ver ou de la maladie. Une pharmacie, une clinique médicale, un salon de coiffure, un dépanneur-tabagie, tout ça à l’intérieur, presque caché, sans débouché sur la rue. Le dépanneur répare les oublis alimentaires de dernières minutes, surtout si ces minutes sont tardives, il veille quand le supermarché a fermé ses portes. L’appartement est le 19 13. Treizième du dix-neuvième étage. Treizième pourtant. J’entre quand même. Un long couloir décoré d’une galerie de portraits d’écrivains québécois primés débouche sur le ciel ; et le ciel impressionne au sommet d’une petite tour qui veut tenir sa place dans une ville où quelques buildings seulement ambitionnent de gratter les nuages. Il y en a juste assez pour se donner une allure américaine, pas trop. On dirait une armée de fidèles tournés vers la croix du Christ qui les domine de peu au sommet du Mont-Royal. Impression fugitive car le soleil couchant tape dans leurs parois vitrées et fait sonner l’or, rappelant l’objet auquel ils servent d’oratoire. Le Mont-Royal, plus colline que montagne, a eu tout le mérite de protéger en pleine ville sa vertu sylvestre. Le Sonate d’automne à Montréal 10 Christ s’est donc arrêté sur ce tertre, mont des hêtres et des chênes, mais il s’est fait surpasser par un autre prêcheur qui n’étend pas ses bras, ne souffre d’aucune compassion, dresse bien haut ses antennes directives. C’est le pylône de la télévision qui a pris le pouvoir sur la ville, sur le monde, le relais de la déferlante américaine. Mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? C’est vers lui que la troupe des buildings regarde. Le balcon, presque une nacelle, survole le Carré Saint-Louis, les pignons rouges, jaunes, verts, mauves des maisons victoriennes qui le bordent. Pour l’heure, les érables forment aussi une fanfare qui fait tonner les cuivres. Concert de couleurs autour du kiosque à café de la délicieuse place. Je rêve d’emblée de passer cinq semaines en balcon tant l’accueil du paysage est tonitruant, vertigineux. Le temps d’affiner ma perception. La première tentative d’embrasser un panorama à ce point vaste et planté de réalités architecturales disparates est un acte brouillon. Je recense des flèches de verre, des duplex de briques rouges, des triplex de pierres peintes, des toits terrasses, Sonate d’automne à Montréal 11 des dômes officiels de cuivre verdi, des chapeaux de fée d’ouvrages gothiques et des tours d’échec, des terrains vagues en plein centre et des légions d’escaliers métalliques. Je les vois. Partout des escaliers jaillissent des façades comme si les maisons tiraient la langue ou lançaient des serpentins. Montréal vu de haut m’apparaît comme un fameux mic-mac, pour utiliser à mauvais escient le nom de ce peuple autochtone qui est devenu par la force d’un brouillage populaire synonyme de bazar, de fouillis. Une drôle de patente cette ville, même si le maillage des rues et avenues, rangs et côtes, s’efforce de lui donner une apparence de réseau géométriquement maîtrisé. De ma tour, je contrôle les directions. Je note avec désinvolture que Saint-Laurent, le fleuve, coule dans le dos des buildings au sud, que Saint-Laurent, la grand’rue dessine devant moi la frontière historique de la ville entre est et ouest, points cardinaux et linguistiques. Ici le français s’est toujours levé à l’est et l’anglais occupe le couchant. Je sais de cette réalité les résistances. L’humain depuis son accès à la civilisation est devenu maçon, construcSonate d’automne à Montréal 14 teur de solides murailles comme celle des préjugés faites en moellons inaltérables, briques réfractaires, verre incassable et métal insécable. Pourtant Montréal, dans sa version contemporaine, s’efforcerait d’échapper à cette fatalité, se voudrait un bazar vivant comme on aime évoquer un souk attachant où l’aventure humaine déploie son génie pluriel, où les cultures du monde tiennent boutiques côte à côte, où les parfums de cuisines insolites et attractives font de la retape. Bon on dit ça. Reste à savoir si les senteurs se mélangent ou si chacun reste à commercer avec ses cognats. Assurément, j’étais venu à Montréal dans l’espoir de comprendre cela : comprendre comment une agglomération de trois millions d’habitants pouvait ingurgiter autant de destins étrangers les uns aux autres sans exploser à l’instar des capitales de la violence où le partage de Dieu s’effectuait à couteaux tirés. Comment les rêves et les désillusions de milliers de migrants du XXe siècle parvenaient à s’agréger à la monumentale histoire conflictuelle engagée ici entre Sonate d’automne à Montréal 15
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