Pain d'épice - Page 1 - c Pain d’épice C Du même auteur Nouvelles c ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. c DERRIÈRE LE MASQUE Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006 ; &D☯M, 2007. Contes c PELUCHES &D☯M, 2007. c SUCRE D’ORGE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. Alain Daumont Textes et illustrations cPain d’épice C Dix contes &D☯M Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique :ISBN 978-2-9171-0520-7 7 c La sorcière d’Aberdeen C c4C c4C 9 La sorcière d’Aberdeen L ÉTAIT MERVEILLEUX le pays où vivait Petit John, avec ses rhododendrons1 qui donnaient à la fin de l’été tout son éclat. Mais c’était un pays pauvre. Il n’y avait pas de honte à cela mais parfois, c’était difficile à vivre. Sa mère était cuisinière « chez les riches », comme se plaisait à dire son époux, de vingt ans son aîné, qui travaillait à la distillerie2 de whisky. Alors, Petit John, le fils des Mac Bluesman, s’était inventé un monde à lui, un monde qui lui convenait beaucoup mieux. Depuis qu’il était en âge de parler, il faisait une fixation sur les statues des parcs et des jardins qui, selon lui, avaient froid. « Il faudrait faire quelque chose ! » répétait-il à qui voulait bien l'écouter. Mais cela faisait rire tout le monde, à la maison aussi bien qu’à l’école, et c’est la raison pour laquelle les choses se compliquèrent. Son amie Samantha, une grosse araignée de la race des épeires3 , ne le quittait pas ; elle se promenait de sa poche à son cou, parfois sur son épaule. Sa présence clouait le bec aux fanfarons4 qui n’en menaient pas large lorsque Petit John s’approchait d’eux. Surtout quand elle faisait ses yeux menaçants… un regard qui vous donnait froid dans le dos ! « Elle finira bien par te piquer ! » entendait-il bien souvent. Mais c’était sa seule vraie copine, alors ils pouvaient 1 Plantes originaires de Chine et du Japon qui poussent en arbuste. Les fleurs, dans toute la gamme des roses et des pourpres, sont en forme de trompette évasée. 2 Lieu où l’on fabrique des eaux-de-vie comme le rhum, le cognac ou le whisky. 3 C’est l’araignée des jardins la plus commune en Europe. 4 Personnes qui se vantent de leur courage. Pain d’épice 10 bien dire ce qu’ils voulaient les adultes ! À l’école, les bandes se querellaient souvent mais les garnements étaient unanimes pour dire que Petit John et Samantha imposaient le respect, et ils décidèrent de le sacrer « roi du royaume imaginaire des Highlands5 ». Petit John n’était pas peu fier de cette distinction pourtant, elle n’avait pas réussi à gommer cette obsession des statues qui lui donnait ces odieux cauchemars qui les réveillaient, lui et sa maman pourtant bien fatiguée de sa journée. Pour le distraire, elle décida de l’envoyer en vacances à Dundee6 , chez Granny7 . Petit John était aux anges car il aimait beaucoup sa grand-mère. Il savait déjà qu’un thé brûlant à la bergamote8 et ces petits sablés croustillants9 qu’elle confectionnait si bien l’attendraient sur la nappe écossaise de la salle à manger, à son arrivée. Dès le premier jour, ce fut un pur délice. Les grands-mères ont des armoires qui sentent bon la lavande10 et l’eau de rose11 , et des stocks de petites attentions dans leurs placards remplis de délicieuses confitures d’airelles12 et d’oranges amères13 . Il n’y a qu’elles qui sachent bâtir ce confort ouaté14 , rythmé par un carillon15 . Granny avait toujours des cadeaux d’avance pour Petit John. Elle avait coutume de dire : « Mon garçon, ce que tu as en vert, tu ne l’auras pas en sec16 et j’aurai eu le plaisir de voir ta bouille réjouie. » En fin d’après-midi, Granny sortait son tricotin17 d’un grand sac en papier, et des kilomètres de cordelettes de toutes les couleurs, puis elle s’asseyait dans 5 Les Highlands signifient « hautes terres » en anglais : région montagneuse située à l’ouest de l'Écosse, l'un des endroits les mieux préservés d'Europe, au plan écologique. C’est également le nom d’une des régions administratives de l’Écosse (l’un des trois pays qui forment les îles Britanniques). 6 Ville d’Écosse sur la mer du Nord, connue pour sa production industrielle de marmelade d’orange. 7 Terme anglais pour dire « Mamie ». 8 Agrume originaire des îles Canaries dont on extrait l’arôme pour parfumer le thé et les confiseries. 9 Spécialité écossaise. Le nom anglais est « shortbreads ». 10 Petit arbuste originaire du bassin méditerranéen qui pousse dans le sud de la France. Ses fleurs bleues en épi, très odorantes, sont utilisées en parfumerie. 11 Eau parfumée obtenue par la distillation de pétales de roses : la distillation consiste à porter le mélange eau et pétales de roses à ébullition et à recueillir les gouttes produites par l’évaporation. 12 Arbrisseau portant de petites baies comestibles rouges ou noir bleuâtre, que l’on trouve dans tout l'hémisphère nord. L’airelle fait partie de la famille des myrtilles. 13 La marmelade d’orange amère est une spécialité écossaise faite avec des oranges de Séville (pour leur goût particulier). 14 Confortable, qui procure une impression de sécurité. 15 Horloge qui sonne les heures. 16 Expression populaire faisant référence au bois vert et au bois sec : « Ce que je te donne maintenant, tu ne l’auras pas plus tard ». 17 Sorte de bobine de bois sur laquelle sont plantés quatre clous, servant à fabriquer de la cordelette (qui passe dans le tuyau central au fur et à mesure de sa confection), pour fabriquer ensuite des petits objets. La sorcière d’Aberdeen 11 son fauteuil pour écouter son feuilleton à la radio. Et c’est là qu’une idée sau- grenue naquit dans la tête de Petit John : c’était ça la solution pour ses statues. Le soir, sa petite tête travaillait jusqu’à ébullition18 sous le gros édredon en plumes d’oie dont la légèreté n’est pas légendaire. Le seul défaut des vacances, c’est d’avoir une fin. Sur le pas de la porte, Petit John demanda à Granny : — Est-ce que tu veux bien me faire un cadeau avant que je rentre à la maison ? — Bien sûr, mon garçon. Tout… sauf mes petites économies ! — Eh bien voilà ! Je voudrais emporter toutes les cordelettes qui sont dans ton gros sac en papier. — Diable ! s’exclama la grand-mère. Mais que veux-tu donc en faire ? — Alors ça, dit Petit John en prenant un air mystérieux, c’est mon secret ! La gentillesse de Granny n’était plus à prouver. Elle alla chercher son ouvrage et lorsqu’elle eut rempli le sac à dos de l’enfant, il ressemblait à un petit mulet19 . — Dépêche-toi maintenant si tu ne veux pas rater ton train ! À peine fut-il installé dans son compartiment, une vieille dame engagea la conversation ; et les choses prirent une tournure imprévue : — Sans la magie de Maggie la sorcière d’Aberdeen20 , tu n’y arriveras jamais ! — De quoi me parlez-vous madame ? s’étonna Petit John. — De ton projet, bien sûr ! — De quel projet ? — Celui des statues du parc ! Là, Petit John resta sans voix ! Personne n’était au courant, pas même Granny. Alors, comment cette femme pouvait-elle savoir ? Mais reprenant ses esprits, il questionna : 18 Phénomène qui accompagne le passage de l'état liquide à l'état gazeux. Par extension : vive agitation, effervescence d'idées. 19 Animal mâle, robuste, issu de l'accouplement d’un âne et d’une jument. Il ne peut pas se reproduire. 20 Port de Grande-Bretagne, sur la côte est de l'Écosse. Connue depuis plusieurs siècles pour la pêche à la baleine, la ville doit maintenant sa prospérité à la découverte du pétrole en mer du Nord. Pain d’épice 12 — Et qui est Maggie la sorcière d’Aberdeen ? — La sorcière d’Aberdeen… Maggie… C’est moi ! À cet instant, Petit John comprit qu’il était inutile de nier, elle savait déjà tout. Il jugea alors judicieux21 de s’associer avec elle. En une nuit, Petit John, Samantha, Maggie et sa magie réalisèrent un travail considérable. Avec les cordelières de Granny, ils habillèrent toutes les statues des parcs à des kilomètres à la ronde. Au matin, tout était terminé, elles ne risqueraient plus d’avoir froid. Mais cela ne passa pas inaperçu ! Deux jours après, tous les journaux relataient22 la nouvelle. La directrice de l’école avait sa petite idée sur le responsable bien qu’elle ne comprît pas comment cela fut possible. Elle se rendit chez les Mac Bluesman avec l’intention de sermonner parents et enfant. Lorsqu’elle frappa à la porte, le père de Petit John s’apprêtait à partir au travail et, avant qu’elle ait prononcé une parole, il lui dit d’un air bougon23 : « Voyez ma femme, elle est de repos aujourd’hui ! » L’enseignante, de plus en plus contrariée, se tourna vers la maman de Petit John : — Je suppose que vous avez vu les exploits de votre fils… — … — Nous sommes la risée de toutes les Highlands… Il va y avoir des sanctions disciplinaires ! Madame Mac Bluesman ne savait pas quoi dire. Alors, Maggie la sorcière devint translucide24 , se glissa devant elle, et prit son apparence. Seul Petit John s’était rendu compte du subterfuge25 . — Demain tout sera rentré dans l’ordre, dit Maggie-madame Bluesman. Je m’en charge ! — Et je me demande bien comment ! répondit l’enseignante. — Ne vous inquiétez pas ! répondit la sorcière d’un ton rassurant et sans équivoque26 . 21 Raisonnable. 22 Racontaient. 23 De mauvaise humeur. 24 Presque transparente. 25 Moyen trouvé pour sortir d’une situation difficile. 26 Qui ne laissait aucun doute. La sorcière d’Aberdeen 13 La directrice repartit en maugréant27 . Elle ne comprenait déjà pas comment Petit John avait pu réaliser un tel ouvrage alors, comment sa mère allait-elle faire pour remettre les choses en état ? C’était vraiment une drôle de famille ! Le lendemain matin, avant l’heure de partir à l’école, les statues avaient retrouvé leur aspect habituel. Tout était comme avant. Bien qu’un peu contrarié pour le confort de ses protégées, Petit John sauta au cou de Maggie pour la remercier et faillit écraser Samantha tant il mit de fougue28 dans cet élan de reconnaissance. Ensuite, il se dirigea vers le placard d’où il sortit un balai qu’il tendit à Maggie : — Tiens ! Je te donne un véhicule tout neuf ! — C’est gentil mon chou, mais tu sais, les sorcières ont évolué ! Main- tenant, elles ont leur permis de conduire et des téléphones portables ! Les bonnes intentions ne sont pas toujours comprises. Petit John rêvait debout, comme les enfants de son âge ! Les adultes, eux, ne rêvaient plus. Ou seulement la nuit car leurs jeunes années s’éloignaient, et le quotidien les dépassait29 . Ils avaient résolument oublié leur enfance, et rêver éveillé c’est une faculté qu’ils avaient perdue. Il n’y a rien de plus triste que cela. Bien sûr, on ne peut pas obliger les adultes à voir des sorcières là où il y en a. La magie… c’est un cadeau, ce n’est pas une obligation. c C 27 Marmonnant. 28 Enthousiasme. 29 La vie quotidienne bloquait leur imagination. Tous les adultes ne sont pas ainsi…
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