Le Concerto De Sibelius - Page 1 - test Lucien Ziegler Le concerto de Sibelius Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-298-2 Dépôt légal : Juin 2009 © Édilivre Éditions APARIS, 2009 6 Vienne le jour, sonne l’heure, Les jours s’en vont, je demeure. Apollinaire 11 1 Rien n’aurait pu me laisser penser, en ce début d’après-midi, à l’aventure que le Destin me préparait. Ni qu’il se servirait, pour me jeter son filet, de mon très estimé chef de la rédaction, monsieur Desmureaux. Je venais de récupérer une nouvelle qui me semblait intéressante. Oh ! Pas de quoi en faire un « scoop » mirobolant, non ! Mais qui me vaudrait, – peut-être ?–, quelques compliments, bien que… de sa part, mieux valait-il ne pas trop y compter. Mais j’étais content de moi, je sifflotais, je fredonnais la dernière chanson à la mode que ressassait la radio, et j’appréciais la douceur de cette belle journée de printemps qui parait les filles de couleurs fraîches et de nouveaux atours. Cela faisait deux mois, à un ou deux jours près, qu’il m’avait reçu, plutôt contraint et forcé, parce que je me présentais de la part d’un ami qu’il connaissait aussi. Il m’avait accepté à l’essai, et je faisais partie, provisoirement sans doute, du personnel de la rédaction du « Libre Journal ». En cette année 1945, nous n’atteignions pas des tirages extraordinaires, mais le titre venait tout juste de se créer, et nous 15 étions déjà bien au-delà d’une simple feuille de chou. Seulement, avec monsieur Desmureaux, il était préférable de ne pas s’endormir sur place ! Et voilà pourquoi, avec une joie… toutefois mêlée de crainte, je remontais le boulevard des Italiens, anxieux quand même de la réception qui allait m’être faite. Lorsque je frappai à sa porte, alors que je m’attendais à son rugueux « oui ! » habituel de personne dérangée, je perçus avec étonnement un air que j’avais entendu plusieurs fois, mais que je n’arrivais pas à retenir : c’était la première partie du concerto pour piano de Sibelius. Cette musique envoûtante provenait pourtant bien de son bureau, et je dus en convenir car les autres étaient vides de leurs occupants. Alors ? Manifester de nouveau ma présence ? Hum ! J’hésitais. Oh et puis tant pis, on verrait bien ! J’ouvris doucement et je vis, ce qui ne laissa pas de m’inquiéter d’ailleurs, mon chef les deux coudes sur son bureau, la tête dans les mains, qui écoutait un disque, apparemment à mille lieues de son travail. Il sursauta lorsqu’il m’entendit, et j’attaquai aussitôt : – Ah ! Monsieur Desmureaux ! J’ai trouvé une nouvelle et… Il ne manifesta pas sa mauvaise humeur légendaire. Au contraire, il se fendit même d’un sourire, le premier que je voyais apparaître sur son visage depuis mon embauche, ce qui me mit sur mes gardes. Non ! Il semblait content de lui, et heureux de me voir. – Ah ! Julien, mon petit Julien, laisse choir ta nouvelle, nous en reparlerons plus tard ! Tu tombes on ne peut plus à-propos ! J’essayais, tu l’as entendu, 16 de m’imprégner de ces airs que j’ai découverts récemment, et il me souvient de ce que tu m’avais appris lors de notre entretien lorsque tu t’es présenté : que tu avais un ami finlandais, et que tu envisageais d’aller le voir à l’occasion de tes vacances. C’est bien cela, n’est-ce pas ? – Oui, effectivement, Monsieur Desmureaux ! Je l’avais rencontré il y a quelques années, juste avant la guerre, à l’occasion d’une compétition de hand-ball à laquelle il était venu participer avec son équipe. Nous avions sympathisé, mes parents l’avaient invité pour un repas, mais les événements nous avaient empêchés d’avoir des relations plus suivies. Voilà pourquoi j’aimerais bien reprendre celles-ci ! – Eh bien, je t’en donne l’opportunité, et ce sera un bon moyen d’entrer définitivement dans le métier, si tu sais saisir ta chance ! Seulement, je t’avertis tout de suite, je vais te proposer un reportage qui ne sera pas sans risques ! – Je l’accepte, quel qu’il soit ! Je fonçais, tête baissée, sans réfléchir. – Attends ! Tu me diras ça plus tard si tu veux, lorsque tu sauras ce dont il s’agit, mais je te préviens, je n’admettrai pas d’échec ! – D’accord, Monsieur Desmureaux ! Où dois-je aller ? Toujours l’attrait de l’aventure ! – Oh ! Ne sois pas si pressé, il faut d’abord que je t’explique ! Pour des raisons de politique étrangère, mais aussi à cause de la seconde guerre mondiale, certains faits qui se sont déroulés les années passées ont été, non pas occultés, mais englobés dans un contexte qui n’a pas permis d’en connaître toute leur importance, ni surtout leur influence sur les 17 événements ultérieurs. Je citerai en particulier un épisode dramatique de la guerre russo-finlandaise, au cours duquel les armées soviétiques ont pris une terrible raclée, qui les a obligées de demander un cessez-le-feu jusqu’au traité de Moscou en mars 1940… Une paix bien précaire, qu’ils ont violée peu de temps après ! Cette bataille gagnée par les Finlandais à Suomussalmi, à proximité de la Laponie, dura du 8 décembre au 7 janvier ! Rien à voir, d’ailleurs, avec ce que raconte Curzio Malaparte dans « Kaputt », qui s’est passé en 1942, où un millier de chevaux de l’armée soviétique, effrayés par l’incendie de forêt allumé par les partisans finnois, se sont jetés dans le lac Ladoga. Ils y ont péri emprisonnés par les glaces ! Le spectacle qu’il relate devait être hallucinant, avec toutes ces têtes de chevaux aux yeux fous qui émergeaient des eaux gelées ! Alors, je voudrais que tu ailles enquêter sur place. – Seul ? – Oui, je ne te donne personne pour t’accompagner ! Je n’ai pas besoin de photos, mais je veux que tu me pondes un article intéressant susceptible de faire bouger l’opinion, tu comprends ? – Oui ! Oui ! Soyez sans inquiétude ! Quand doisje partir ? – Attends, bon Dieu ! Un peu de patience ! Je préfère que tu n’interroges que des personnes de confiance, car il doit y avoir beaucoup de Russes dans le pays. Ils ont certainement encore du mal à digérer leurs pertes énormes dans la bataille, et ne doivent guère apprécier qu’on les leur rappelle… Bon ! Ceci dit, tu partiras dès que tu voudras ! Mais, hein ! Attention ! Pas de gaspillage inutile, car tu sais que nous ne roulons pas sur l’or ! Et dis-toi que je compte 18 beaucoup sur ce reportage pour améliorer nos tirages ! – Bon ! Je m’en souviendrai, Monsieur Desmureaux ! Au revoir ! – Au revoir, mon petit ! Et bonne chance ! Et voilà pourquoi le lendemain, après avoir entassé dans un sac quelques sous-vêtements et objets de toilette, je dis adieu à la copine qui m’hébergeait provisoirement dans son petit logement, sans lui fournir d’explications. Elle sembla peinée, mais je ne me fis aucun souci pour elle, car je savais très bien qu’elle ne serait pas longue pour retrouver un autre… disons colocataire. Pour une fois, j’avais de la chance, et je me félicitais d’avoir prévu de passer mes vacances dans ce pays, car, sinon, j’aurais dû attendre longtemps le passeport qui m’avait été délivré depuis déjà quelques semaines. J’embarquai sans problème au Bourget, en milieu de matinée, dans un vieux « Junker » de récupération, qui, bien qu’un peu vétuste et pas très confortable, me déposa au bout d’une piste cahotante de l’aéroport d’Helsinki, après un vol sans histoire de quelques heures. 19 2 Ce ne fut pas une mince affaire que de trouver l’adresse de son village de Kestanga, dans la province de Carélie, que mon ami Eino m’avait donnée, ni surtout, après le coup au cœur d’avoir découvert les ruines de la ferme brûlée, d’essayer, auprès de voisins, d’obtenir des renseignements le concernant. À part « Hyvàà pàivàà » que j’avais difficilement retenu et qui veut dire bonjour, je ne possédais aucun autre élément de finnois ou, éventuellement, de suédois. Heureusement, un hasard bienveillant me fit entrer dans la maison communale, où l’unique employé appela le bourgmestre, un gros homme sympathique. Dans l’impossibilité de pouvoir répondre aux questions qu’il ne comprenait pas, celuici eut l’idée d’appeler l’institutrice qui enseignait à l’école proche de la mairie. Dire que je fus subjugué dès que celle-ci parut serait peut-être exagéré, mais il n’empêche que je reçus un choc en voyant cette ravissante jeune fille blonde aux grands yeux d’émeraude, mince, élancée, et… très souriante. Elle répondit à ma salutation par une sorte de génuflexion légère et me tendit la main. 21 D’emblée, que n’aurais-je offert pour garder celle-ci dans la mienne, tandis que mes yeux, obnubilés, ne quittaient pas son regard ! Je crus entendre la voix de monsieur Desmureaux qui murmurait à mon oreille : – Je te l’avais bien dit, petit, que c’était une mission dangereuse ! Et pourtant, je me sentais prêt pour affronter ce risque ! Déjà, mon premier interlocuteur expliquait, dans son langage incompréhensible pour moi, nos difficultés mutuelles pour se comprendre, et elle se mit à rire de bon cœur, un rire sans moquerie aucune, frais, léger, semblable aux gouttelettes cristallines d’une source limpide. J’avais prononcé le mot « français » sans grande conviction, mais elle secoua la tête, faisant voler ses boucles blondes. Je me sentis attiré un peu plus vers elle, et peu de chose aurait suffi pour me faire tout abandonner et m’installer définitivement à Kestanga. Oui ! Mais il y avait monsieur Desmureaux ! Pleine de bonne volonté, mademoiselle l’institutrice m’interrogeait d’un – « Do you speak english ? » auquel je répondis par un – « No » piteux. Elle persévéra, cette fois en allemand, et me demanda si – « Sprechen Sie deutsch ? » Ouf ! Je respirai, nous allions pouvoir nous comprendre, difficilement sans doute, mais en faisant un petit effort l’un et l’autre. Seulement, je remisai aussitôt mes velléités de flirter pour ne penser qu’à ma mission. Je lui parlai d’Eino et de la façon dont je l’avais connu, et j’eus l’impression que son beau visage se rembrunissait. – C’était mon camarade depuis l’enfance, et je ne comprends pas qu’il soit parti sans me revoir. Lorsque l’avant-garde des envahisseurs russes est 22
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