Les amours épistolaires - Page 1 - Henri Berna Les amours épistolaires L’amour en 1939 Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-4028-0 Dépôt légal : Août 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 A la mémoire d’Hector Langley Mort à Sarreguemines le 11 septembre 1939 aux premiers jours de la guerre 9 Sommaire Introduction .......................................................... 13 De l’air du temps .................................................. 17 Que comprendre ? ................................................ 23 1939 ...................................................................... 29 De la famille ......................................................... 33 De la morale familiale .......................................... 39 Des mœurs ............................................................ 43 De la pureté .......................................................... 47 Des mentalités ...................................................... 53 De l’évolution des mœurs ..................................... 57 De la stratégie du mariage .................................... 61 Réflexions annexes ............................................... 67 Le calendrier des lettres ........................................ 71 Lettres d’Hector et Elise ....................................... 73 Epilogue ................................................................ 203 11 Introduction La revue du 14 juillet est un spectacle d’une intensité rare pour qui a la fibre patriotique. Ce grand déploiement de forces militaires, d’uniformes, de drapeaux, et ces défilés scandés par une musique martiale sont un régal pour un cœur républicain, comme ils pouvaient l’être également pour les monarchistes ou les dictatures militaires. Les spectateurs y viennent par ferveur pour leur pays ou pour leur président ou pour leur armée ou pour les grands corps de l’Etat, et s’agglutinent sur tout le parcours en se disputant les places. Certains affectionnent le défilé des troupes et les uniformes rutilants ; d’autres s’enflamment pour le matériel : la patrouille de France, les avions et hélicoptères, les chars à chenilles, légers ou lourds ou portés sur d’immenses remorques. Les nostalgiques viennent aussi pour le drapeau qu’ils ont défendu, et d’autres pour magnifier l’idée qu’ils ont de la France éternelle. Mais il en est aussi, et ils sont nombreux, qui ne viennent que pour la mise en scène et l’organisation théâtrale, tout comme ils vont voir les feux d’artifice. 13 J’avais conquis de haute lutte une place privilégiée, à l’ombre, au premier rang et avec appui sur les barrières, près du Rond-point des ChampsElysées, mais j’avais dû, par galanterie, la céder à une vieille dame qui semblait souffrir de la chaleur et de la station debout. Une amie l’accompagnait. Elle me remerciait d’un sourire figé, mais elle me fit ensuite participer à sa ferveur patriotique en me prenant parfois la main et en la serrant fort sous le coup de l’émotion. Sur la fin du défilé, elle manifesta quelques gestes de fatigue ou peut-être d’impatience, et faillit défaillir à plusieurs reprises, à moins qu’elle ne me jouât une scène de sa composition. Je crus devoir lui proposer, ainsi qu’à son amie, de les aider à trouver un taxi pour le retour ou de les faire rapatrier par la CroixRouge. La vieille dame me manifestait une certaine attention et même une apparente affection, et je me félicitai d’avoir été serviable à son égard. Mais son amie me dit en aparté : « N’y prêtez pas attention, ma cousine Elise radote un peu. Elle va vous dire que vous ressemblez à quelqu’un. » Comme j’habitais rue Frémicourt, je profitai du taxi jusqu’à Grenelle, mais elle ne voulut pas me laisser payer la course, puis insista pour ne pas me laisser partir. Elles me firent entrer dans leur appartement. Il semblait que j’avais sauvé la pauvre éclopée d’un naufrage ou que je sois le seul à lui faire supporter la vie. Elle voulut me réconforter d’un verre de limonade, et m’assura deux ou trois fois que je ressemblais à son défunt mari ou à son amant ou à son fils ou à son voisin… je ne sais plus. 14 Avec la limonade vinrent les confidences : elle habitait Rouen et vivait dans un calme relatif, ce qui d’ailleurs lui suffisait. Elle venait presque tous les ans chez sa cousine pour assister au défilé du 14 juillet et se passionnait pour les beaux uniformes et la prestation des troupes. Quand je lui dis que j’étais pigiste au Figaro, elle me prit pour un grand reporter ou pour un écrivain célèbre ou pour un rédacteur influent, et me considéra alors avec plus d’attention. J’étais assez conscient du bonheur que je lui procurais en me laissant encenser et congratuler, et en me faisant comparer à je ne sais trop qui. Mais je ne tardai pas à voir qu’elle affabulait un peu et vivait un rêve éveillé dans lequel les garçons de mon âge tenaient le haut du pavé et avaient de grands pouvoirs de séduction. – C’est vrai qu’il lui ressemble ! disait-elle de temps en temps. – Elle est comme ça depuis des années, me dit sa cousine. Elle a subi sans broncher tous les désagréments de la guerre, puis a fait toute une carrière dans l’administration du port de Rouen, mais elle ne vit plus maintenant que pour voir défiler des troupes et acclamer des uniformes et des drapeaux. Elle est loin d’être folle, mais elle ne tient aucun compte des contingences matérielles. Et tout çà pour un chagrin d’amour ! Lorsque je voulus partir, la vieille dame se récria et me retint disant : « Mais il n’a même pas lu mes lettres ! Je veux lui faire lire mes lettres. Corinne, montre-lui mes lettres. » 15 Avec une application louable qui tenait autant de la servilité que du désir de ne pas s’attirer de criaillerie supplémentaire, la cousine alla chercher dans sa valise deux paquets de lettres entourées de rubans de couleur qu’elle étala sur la table. – Crois-tu qu’il pourra les publier dans le Figaro ? demanda sans rire la vieille dame, manifestant ainsi autant de naïveté que d’à propos. – Dites-lui que vous vous chargerez de la publication, me dit la cousine. De toute manière, elle ne s’apercevra de rien. Et vous la débarrasserez d’un grand poids. Ce sont ses souvenirs qui lui ont détraqué l’entendement. Je promis de rapporter le paquet après publication. Et je passai ma soirée à reconstituer la chronologie des lettres et à essayer d’en comprendre la portée. Me plonger ainsi dans une histoire de plus d’un demi-siècle me procurait une sensation étrange de voyeurisme et d’amitié partagée. Mais je passai outre mes préventions et m’abandonnai à la curiosité. 16 De l’air du temps Toutes ces lettres étaient datées d’avant guerre, et plus précisément de l’année 1939. Leur style, leur présentation, la couleur du papier, tout cela paraissait anachronique ou plutôt hors du temps. On sentait l’application réfléchie et passablement désuète de correspondants qui n’usaient guère du téléphone et ne connaissaient pas encore le portable ou les messages informatiques. Certaines lettres étaient déchirées à la pliure ou froissées d’avoir été tant lues et manipulées. La nostalgie qui se dégage de toute émotion humaine transpirait de ces feuilles mortes, et incitait au respect, au recueillement même. Assez curieusement, l’atmosphère politique de l’époque n’apparaissait qu’en filigrane. C’est tout juste si l’on parlait de bruit de bottes. Et pourtant ! Quelle époque ! Quelle fantasmagorie de dictateurs assoiffés de haine et de puissance malsaine, de démagogues délirants, de démocrates introvertis ou paralysés par l’abîme qui s’ouvrait sous leurs pieds… Peut-on aujourd’hui imaginer un tel roman d’amour dans un tel déferlement d’idées 17 nauséabondes et d’actions barbares, une telle accumulation de sottises creuses et de fantasmes dégradants, une telle mentalité de brutes avinées, d’histrions de parade ou de criminels patentés. Les années 30 avait vu la montée en puissance des noirs et des rouges, chacun se confortant par la veulerie ou la rouerie de l’autre, tandis que se concrétisaient les idéologies absurdes et inhumaines de force, de domination, d’accaparement et de tyrannie. En 1932, on se félicitait en France du recul des nazis, et on déplorait le succès relatif des communistes. En Sarre, les forces internationales font dissoudre des unités paramilitaires de SA et de SS. La France signe un pacte de non-agression avec l’Union soviétique, régime dont on veut ignorer l’aspect brutal et grotesque. En France, on joue à faire tomber le gouvernement d’Edouard Herriot pour le remplacer par un gouvernement Paul-Boncour, puis un gouvernement Edouard Daladier qui sera bientôt remplacé par un éphémère gouvernement Albert Sarraut, puis par un cabinet Chautemps, puis encore Daladier. La crise nous vaut trois cent mille chômeurs ou peut-être plus, et un déficit de dix milliards. En 1933 et en Allemagne, le président Hindenburg ne peut s’empêcher de nommer Hitler chancelier. L’incendie du Reichstag permet d’incriminer les communistes et de multiplier les rafles. On ne sait pas encore que l’on a ouvert à Dachau le premier camp de concentration nazi, et l’on minimise les discriminations raciales contre les juifs que l’on écarte des postes de responsabilité ou qu’on force à l’exil. On croit aux vertus des pactes d’alliance et aux alliances bi ou tri ou quadri-latérales. De même, la Grande-Bretagne en signera un avec l’Irlande. Un 18
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