Virginia Woolf - Page 1 - test Christian Soleil Virginia Woolf Une géographie intime Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2916-2 Dépôt légal : Septembre 2009 © Christian Soleil L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 Préface Christian Soleil nous invite sur les traces de Virginia Woolf. Et il le fait avec talent dans un livre bien documenté ; surtout, il nous convie et nous guide avec sa sensibilité d’écrivain. Christian Soleil a raison de nous proposer ce voyage dans l’Angleterre de Virginia Woolf parce que Virginia Woolf est d’abord un écrivain anglais. Monique Nathan, biographe de Virginia Woolf, nous le dit : « … il est impossible de dissocier le roman de Virginia Woolf de son cadre de mer, de rivières, de bois. » En nous permettant de découvrir les lieux où elle vécut et qui l’inspirèrent – Londres, la campagne, les chemins ou les manoirs qui façonnèrent son âme et ses livres – 9 il nous donne aussi à voir l’œuvre en devenir. Comme tout grand écrivain, Virginia Woolf prend appui sur les circonstances les plus futiles, se glisse dans les endroits les plus communs, s’introduit dans les plus ténues fissures du temps pour atteindre l’universel et l’intemporel. Pour nous parler de nous et de notre condition. Virginia Woolf est pénétrée de cette Angleterre qu’elle a parcourue et où elle a vécu et conçu son œuvre. J’aime Virginia Woolf. Je l’ai probablement toute lue ou presque, pour certains de ses livres comme son roman La Promenade au phare ou sa nouvelle Kew gardens il y a longtemps. Aussi, lorsque Christian Soleil m’a proposé de préfacer son livre, je n’ai pas hésité une seconde. C’était comme s’il m’invitait à retrouver une vieille connaissance, perdue de vue depuis de nombreuses années, mais dont les intonations de voix ne vous ont jamais quitté, dont le parfum parfois retrouvé au hasard de la vie vous émeut, et qui, avec la perverse subtilité des influences, fait son chemin à travers vos propres écrits. Je me suis 10 donc souvenu de ses grands romans : La Promenade au phare, mais aussi Mrs Dalloway remis à l’honneur au moment de la sortie du film The Hours, puis Les Vagues, Une Maison hantée ou Entre les actes… de son journal qui est comme une visite dans l’atelier de l’artiste ou de l’excellente biographie de Lyndall Gordon. Puis, le premier moment d’exaltation passée, une bouffée d’angoisse m’étreignit. Et si j’avais peur de Virginia Woolf ? Pas au sens de la pièce d’Edward Albee… mais tout simplement parce qu’il est peut-être vain et orgueilleux de s’attaquer à pareil monument. Monument ? Oui, édifice impressionnant mais d’une nature singulière. En effet, certains écrivains font confiance à leur puissance parce que leur génie se joue du temps et de l’espace qui ne sont pour eux ni obstacle ni défi. Tels Michel-Ange puisant au cœur de la pierre le désir de liberté de ses esclaves encore entravés, ils prennent à bras le corps la matière vivante et la cisèlent, mieux, la transforment, la métamorphosent, pour nous livrer une autre réalité du monde 11 et de la vie. Melville, Balzac, Tolstoï… sont de ceux-là. Leur œuvre prend toute la place, repousse les limites du temps, de la vie et de la mort. Ils défient les frontières connues et nouent des destins hors du commun pétris d’amour et de haine. Chez Virginia Woolf rien de tout cela. Dans le bloc de la vie, elle s’intéresse aux anfractuosités, aux fractures, aux fissures qui font souffrir ou chanter la pierre. Elle va au plus profond chercher le grain qui déjoue les lois de l’existence parce que sa propre vie est blessure. Elle joue avec la matière, elle ne l’attaque pas de face. Et si le grain de sable s’écoule dans le sablier, elle scrute son parcours, l’interroge, le menace dans sa fuite inéluctable. Ce sablier du temps qui passe et qu’elle s’évertue jusqu’à l’épuisement à décrire, à comprendre, à caresser d’une plume tantôt compatissante tantôt acerbe, lui ressemble. Virginia Woolf, comme la dépeint avec justesse Christian Soleil, est toute entière composée d’une étoffe noble et précieuse, de ces tissages si fins et si fragiles qu’ils nous dérangent 12 parce qu’ils nous renvoient le reflet de notre complexité aussi bien que de notre vulnérabilité. Virginia Woolf, comme Faulkner, a appris de Shakespeare que la vie est « un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur »… Alors elle nous conte aussi bien la fluidité de notre être que notre nature aqueuse, liquide, androgyne, d’avant la séparation du monde en êtres sexués ou sociabilisés. Ses « flux de conscience » – technique à qui elle a donné ses lettres de noblesse – nous renvoient à cette fluidité des êtres. Les mots chargés de nommer et donc d’exploser l’unité de l’univers en un monde ordonné et en particules reconnaissables ne sont chez Virginia Woolf que flux et reflux, marées portant les êtres vers leur destin, nonobstant les circonstances. Virginia Woolf va inéluctablement rejoindre les rives de la rivière où elle se noiera. Tout au long de son existence, elle crée et à travers son œuvre nous invite à prendre conscience des méandres de la vie, de ses aspects tout à la fois éphémères et contradictoires. 13 J’ai eu la chance de lire Virginia Woolf en anglais et il m’est souvent apparu que sa langue est l’architecture, la musique et le rythme de ses textes. Prenons Mrs. Dalloway. Au début du roman, on trouve Clarissa Dalloway dans son appartement chic d’un beau quartier de Londres (Westminster) et elle passe le nez à la fenêtre : elle respire à pleins poumons l’air frais du matin. Et cet air lui rappelle le ressac, le bruit des vagues. Le parc londonien lui paraît semblable à la mer et ce sont les vagues du parc qui lui lancent un baiser matinal. Le parc, calme, reposant, rafraîchissant et pourtant déjà inquiétant ! Clarissa sent – son intuition, ses sens le lui disent – que quelque chose de terrible va arriver. Parce que chez Virginia Woolf le danger rôde toujours, l’intranquillité est permanente et la mort jamais loin. Quelques instants plus tard, alors qu’elle s’apprête à traverser la rue, sa voisine la voit tel un oiseau, un jais, vive malgré son âge et sa maladie récente. Plus loin, c’est le temps qui s’introduit dans la scène pour rythmer cet univers que Clarissa a du mal à 14 saisir, à épouser et à maîtriser. Big Ben sonne les douze coups de midi. Et là, elle entend des cercles de plomb qui se dissolvent dans l’air. La fluidité toujours, marquée par tant de points virgules qui sont plus qu’un soupir et moins qu’une pause. Dès la première page de Mrs Dalloway nous sommes plongés dans l’univers de Virginia Woolf : un monde indistinct, fluide, attirant et inquiétant au milieu duquel le personnage principal tente de faire son chemin, fort de son intuition animale. Les Vagues, autre roman, est structuré autour de la journée qui s’écoule du lever du jour jusqu’au coucher. Sur un rythme régulier, des passages en italiques disent le passage du temps. De la première ligne du roman où la nuit retient pour peu de temps encore l’univers dans une obscurité salvatrice jusqu’au dernier temps du livre où le soleil disparaît, tout le roman est fluidité des sentiments, passage du temps, confusion des êtres. L’auteur ne dit pas les vies à la manière d’un biographe mais, à la manière d’un impressionniste, ou comme le fera plus tard un Jackson Pollock, donne à lire 15 l’enchevêtrement inévitable des vies et la complexité de chacune d’entre elles. C’est-ce qu’explique Bernard, personnage des Vagues. Il tente de résumer sa vie et d’exprimer ce qui en fait le sens. Mais tout ce qu’il trouve, ce sont des histoires à raconter – des histoires de son enfance, de sa jeunesse, de mariage, d’amour, de mort – mais toutes sont des histoires fausses. Bernard est conscient de cette illusion qui fait la vie et, avec la plus grande sincérité du monde, avoue que s’il y croyait, c’est volontiers qu’il la disséquerait pour nous la livrer comme il séparerait des raisins de la grappe. Belle image aux résonances bibliques mais impossible image, nous dit Virginia Woolf. Tout ce temps entre la nuit d’avant et la nuit d’après, entre les actes de la vie, entre les vagues, entre les êtres, n’est qu’histoires racontées. La vie de Virginia Woolf est ainsi faite d’histoires racontées, puisant dans la fausseté des histoires banales de chacun et de chaque jour une œuvre de portée universelle. Elle hait la division des choses, la simplification des vies. Elle est si consciente de cet écartèlement des 16
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