Lotte Lascaux, une secrétaire franco-allemande - Page 1 - Jacques M. Arnault Lotte Lascaux Une secrétaire franco-allemande Roman historique Amours fortuites et faits de guerre entre 1940-1945 Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-327-9 Dépôt légal : janvier 2010 © Édilivre Éditions APARIS, 2010 6 Du même auteur Destinées ou Fatalité Éditions Edilivre, Paris, 2009. A paraître aux Editions EDILIVRE en 2010 Croquemerle-sur-Gazon Collection Classique Ciels déchirés Collection Coup de Cœur Résistance et Libération Collection Coup de Cœur L’enfer c’est fini plus jamais ça Collection Coup de Cœur 7 I Paris sous la botte Depuis Londres, sur les ondes de la B.B.C, le général de Gaulle, le dix-huit juin mille neuf cent quarante, s’était adressé à la nation pour lui transmettre un message d’espérance. En dépit de toutes les apparences, avait-il déclaré, la France occupée militairement n’a pas perdu la guerre. Son combat se déroulera demain sous d’autres cieux jusqu’à la victoire finale. Ce même jour, le Reichführer Hitler avait débarqué à Paris. Il était accompagné de pontes sélectionnés parmi les trois armes : terre, mer et air et ils avaient bien l’intention de dévorer avec gourmandise, à pleines dents, les fruits de leur triomphe. Sur le Champ de Mars, territoire symbolique du dieu de la guerre, au pied de la tour Eiffel, Hitler accomplissait le pèlerinage dont il rêvait depuis le soir de la défaite de l’Allemagne en 1918. Sa soif de revanche sur le destin, ruminée au cours de ces longues trente-trois années, avait pris corps et se concrétisait enfin. En cet instant solennel, il avait fait défiler ses troupes sur les Champs-Élysées, à grand 9 renfort de flonflons, de fifres et de cuivres ; Paris lui appartenait. Après la défaite, des Français avaient découvert, époustouflés, le symbole botté de l’ordre nouveau. Il allait s’imposer, lui et sa cohorte d’interdits et de menaces latentes, ne proposant qu’un seul choix : le supporter ou en mourir. Néanmoins, bon nombre de Parisiens avaient éprouvé la tentation d’applaudir le défilé de ces troupes auréolées de gloire, qui se donnaient en spectacle, dans un alignement impeccable et grandiose. Une question brûlait toutes les lèvres : comment avaient-ils fait pour arriver jusqu’ici, aussi frais et dispos ? Ils créaient l’impression d’avoir été invités à parader dans Paris pour le quatorze juillet et rendre ainsi à ses habitants une visite de courtoisie. La bataille de France s’était déroulée, pour de nombreux compatriotes, dans une sorte d’indifférence. Le cœur du pays n’avait pas palpité, comme en 1914, où les soldats étaient partis la fleur au fusil. L’enjeu n’avait pas mobilisé les foules et son issue dramatique avait été perçue comme la sortie d’un cauchemar. Les Français avaient été autant surpris de son déroulement que de son dénouement. Fidèles à leur réputation de n’avoir jamais eu le culte de la géographie, a contrario des Anglais, conquérants des grands espaces et des mers du globe, ils avaient également oublié le sens de leur histoire à la fin du conflit. Durant l’entre-deux-guerres, les Français avaient été conviés à chanter : du passé, faisons table rase. Peu ou prou, ils ne demandaient rien d’autre que vivre mieux et gagner plus en travaillant moins. Un programme complémentaire, alléchant en offres de vacances, avait organisé les premiers congés payés. Ils avaient malheureusement été obtenus dans 10 un climat de tensions internationales et confondues en revendications nationales, faisant beaucoup de torts à la patrie perdue de nom. La France, pays de la liberté, avait négligé les précautions indispensables pour se protéger des risques extérieurs perceptibles à ses frontières. Pourquoi ? La réponse était simple. L’Allemagne, mue par ses objectifs de conquêtes, avait réussi à se préparer mieux que la France pour s’en défendre. En Allemagne, on savourait désormais les fruits d’une victoire, tandis que la France effondrée se nourrissait de la paix fictive gagnée par tous les « braves » absents du champ de bataille. Le maréchal Pétain s’en était excusé, tout en sachant que la défaite était due à la passivité du plus grand nombre. Aujourd’hui, le maître de l’Allemagne, en visite à Paris, associait Napoléon à sa grandeur historique, ainsi que l’ingénieur Eiffel, concepteur et bâtisseur d’un monument à hauteur de son triomphe actuel et de ses perspectives. Le grand capitaine n’avait pas subi les injures d’une révolution de forcenés, victimes de l’éblouissement des Lumières, qui avaient obscurci la vision des choses pour abuser une partie conséquente de leurs contemporains. L’empereur, prisonnier sur une île lointaine, avait choisi son destin pour s’identifier à la France avant d’en mourir. Dans un climat d’apaisement des foules assagies, prêtes à perpétuer son souvenir, le peuple de France s’était souvenu de ses grognards auxquels il avait fait voir du pays, jusqu’aux derniers de sa garde placés sous les ordres du général Cambronne. Alors qu’il lui était demandé de se rendre, l’homme de la rue avait retenu son juron à l’adresse de Wellington, vainqueur à Waterloo. 11 Hitler, subjugué par l’histoire du petit caporal, rêvait également de victoires aussi éclatantes pour oublier les défaites. Ainsi conjurées, son triomphe laisserait aux Allemands, au lendemain de sa disparition, une empreinte radieuse et lumineuse pour les siècles à venir. À l’issue de cet exposé, les fastes du dernier voyage de Napoléon sur la Seine furent évoqués à son attention : « Lorsque le catafalque avait remonté le fleuve, portant les cendres de l’empereur pour le conduire à sa dernière demeure, le peuple de Paris présent criait à tue-tête des : “Vive l’Empereur”, d’écho en écho, sur les deux berges de la Seine. » Le fameux Mameluck, ramené de la campagne d’Égypte, le serviteur fidèle jusqu’au bout, avait ainsi manifesté son enthousiasme : « Il semblait pour tous que son corps allait s’animer et sortir du cercueil plus grand, plus majestueux, plus resplendissant de gloire que jamais. » Sa dépouille n’avait pas été dispersée aux quatre vents, comme celle de Richelieu dont on avait récupéré la tête. Après des exactions, commises par les révolutionnaires sur les corps de ceux qui avaient écrit l’histoire de notre pays, on l’avait disposée, avec respect, dans son tombeau, à la Sorbonne dont il avait été le fondateur. Le cardinal avait été un peu plus chanceux que la dame d’Anet, Diane de Poitiers, rivale de Catherine de Médicis, qui avait subi la même aventure. Ses ossements, retirés de son cercueil, avaient été disséminés le long d’un mur de cimetière, tandis que sa sépulture de marbre avait servi, durant quelques années, d’abreuvoir aux bêtes d’une ferme voisine. 12 Devant le sarcophage de porphyre, dans lequel reposait Napoléon, Hitler avait fait le salut nazi. Les dents serrées, le cœur battant, il avait refait le serment de conduire son peuple à la victoire. Pourtant, à l’instar de son modèle, un sort tragique scella la fin de sa vie. Son pari perdu, il décida de mettre un terme à ses jours en compagnie d’Eva, sa fraîche épousée. Parmi les débris d’ossements de leur couple, il ne laissa, à l’ennemi vainqueur, que son dentier pour l’identifier. De sa victoire inattendue à sa défaite programmée, au soir de sa promenade parisienne, il aurait suffi à Hitler de décompter, en secondes d’éternité, la mesure du temps qui lui restait à vivre. Le général von Blurth l’accompagnait ce jour-là. Il ne s’était pas vu confier une armée pour manœuvrer sur un champ de bataille, mais un poste de haute responsabilité en l’occurrence, très dépendant de l’économie allemande qu’il fallait soulager du poids de la guerre. Le choix de l’économiste se révèle toujours clair : du beurre ou des canons. Cette idée marque bien que ce qui est dépensé d’un côté génère des privations de l’autre. L’Allemagne opta pour les canons, obligeant ses ressortissants à se serrer la ceinture, dans l’attente d’une victoire. La France avait choisi le beurre, elle fut perdante. Elle dut payer le prix de sa défaite et fut tenue de prendre en charge les frais des troupes d’occupation. Elles étaient rémunérées par un deutsche mark au cours forcé de vingt francs, l’unité de compte. Von Blurth avait donc été chargé d’intervenir dans la gestion du pays occupé et, notamment, à régir sa monnaie appelée à se déprécier au fil du temps. Le contrôle des prix n’était plus simplement une affaire 13 nationale, mais aussi allemande. L’occupant s’était octroyé un droit de regard et d’ingérence sur les mesures à prendre, sans pour autant se révéler efficace. La France officielle s’était engagée sur le chemin de la souffrance avant que s’ouvre pour elle, celui de la rédemption. Dans l’intervalle, la France officieuse découvrit les délicieux arcanes du marché noir pour s’y livrer, plus ou moins, par nécessité, tandis que quelques-uns développèrent leur goût du lucre pour faire fortune. Lorsque von Blurth prit ses fonctions dans l’antre parisien, il le redécouvrit militaire. À la veille de la Première Guerre mondiale, il avait fréquenté la Sorbonne, durant une année, en qualité d’étudiant étranger. En tenue civile, il décida de descendre le boul’Mich, incognito. Il s’aperçut qu’il avait à peu près tout oublié de ces lieux. Tout lui parut désespérément petit, au regard du charme désuet nourri de ses souvenirs intimes. Ce jour-là, l’ambiance lui rappela sa jeunesse romantique et ses regards gourmands qu’il jeta de nouveau sur les petites Françaises d’aujourd’hui. Elles semblaient vouloir ignorer autant les conséquences immédiates de la guerre que les bidasses allemands de la terre prussienne arpentant, comme elles, les trottoirs. Tous recherchaient quelque chose, de l’insolite ou de l’indispensable, dans les magasins aux vitrines dépouillées de leurs marchandises, offertes à la vente sous le comptoir. Les propositions des commerçants à l’égard des connaisseurs entraînaient la valse des étiquettes qui suivait en cela la classique loi économique de l’offre et de la demande. De plus, la facturation s’avérait variable, selon la tête du client. 14 Déjà, la pénurie sévissait à la veille de l’arrivée des troupes allemandes. Les combats plus ou moins violents et les bombardements avaient provoqué des destructions et de désordres dans les voies de communication. Une large part de la population productive avait été soustraite à ses tâches, lors de la mobilisation générale. Quelque temps plus tard, trop de travailleurs des villes et des campagnes avaient été retenus jusqu’à la fin des hostilités dans des camps de prisonniers de guerre. Précautionneux, les plus fortunés prospectaient le futur, pour faire des provisions. Les moins délicats, à l’esprit plus imaginatif, commencèrent à organiser à leur profit une économie parallèle, ignorante des circuits traditionnels et des règles officielles de la distribution. Pourtant, le journal Le Matin avait publié ces commentaires, au lendemain de l’arrivée des Allemands dans Paris : « De nombreux cafés ont relevé leurs rideaux de fer et réinstallé leurs terrasses. Quand nous aurons ajouté que l’on a déjà enregistré la réouverture de quelques cinémas et que les services publics de l’eau, du gaz et de l’électricité n’ont jamais cessé de fonctionner, ainsi que le métro, on se rend compte exactement que l’activité parisienne dispose de tous les éléments nécessaires pour reprendre une cadence de plus en plus normale. Quant aux grands magasins, ils n’ont pas un seul jour fermé leurs portes. Si les étalages ne sont plus aussi impeccables, s’il y a un peu de désordre dans les rayons, si le personnel est moins nombreux, les clients n’y prêtent pas attention. À la parfumerie, aux tissus, aux vêtements, des femmes achètent, palpent des étoffes, bavardent… comme autrefois le faisaient leurs grand-mères dans 15
Lotte Lascaux, une secrétaire franco-allemande - Page 1
Lotte Lascaux, une secrétaire franco-allemande - Page 2
wobook
edilivre.com