L'avenir d'un sourire - Page 1 - test René Pagès L’avenir d’un sourire Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1866-1 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Bonsoir, bonsoir. Une pression, s’il vous plaît ! À quoi bon préciser ? Il connaît mes habitudes. Il ne demandait d’ailleurs pas. Rien de tel qu’une bonne bière, quand la journée se termine. D’autant qu’elle n’est pas terminée… Alors que ces gamins m’ont vidé de mes forces, il y aura, ce soir, ce que personne ne verra : les préparations pour demain… Et il est toujours difficile de se remettre au travail après les fêtes. Les fêtes… On peut y participer, comme tant de gens, on peut les fuir, comme je le fais, fuir les clinquantes avenues de la folie consensuelle et se réfugier dans les couloirs de sa folie privée, elles rompent de toute manière une continuité somme toute supportable, et un effort de réadaptation est toujours nécessaire ensuite, quand il s’agit de poser à nouveau les pieds sur une terre qui nous rappelle. Voilà ; toute fraîche et pétillante. Elle va me ragaillardir, celle-là. La première gorgée de bière, comme a dit, en son temps… tiens, voilà que j’ai oublié son nom. Il faut bien parler un peu, quand on est un bon client. Alors, je demande : – Bien passées, ces fêtes ? Un grognement me répond. Je continue : 9 – Mais vous n’avez toujours pas ôté vos décorations, à ce que je vois. Vous les conservez pour l’année prochaine ? Pourquoi ne pas plaisanter, hein ? – Ma foi, pourquoi pas ? Du travail en moins… J’éprouve chaque année une étrange tristesse quand il s’agit de purger la ville de tous ces vestiges criards, alors même que ces fameuses fêtes, précédées de leurs longs préparatifs, m’ont irrité des semaines durant. Bah, que me jette la première pierre celui qui peut se déclarer à l’abri de semblables incohérences… Car il s’agit bien, tout de même, d’incohérence ; une incohérence qui me ressemble. Noël… Il y eut une époque, déjà ancienne, où Noël était autre chose. Autre chose qu’une vaine foire aux babioles, qu’un culte célébré par des marchands de vide, qu’une kermesse de margoulins. Comment les gens de mon âge peuvent-ils avoir oublié les temps où nous étions les héros de la fête, et, plus près de nous, les temps où, bien que déjà grands, nous voyions chaque année un pont jeté vers notre lointaine enfance ? Cela, c’était avant ; avant que les officiants du nouveau culte, bien secondés, il est vrai, par les fidèles de la nouvelle Église, n’aient transformé la chaude célébration en un grotesque carnaval. Alors, pour moi, il en est de Noël comme de tant d’autres choses, hélas… Je ne peux pas ; je ne peux plus. Le Père Noël, il y a plus d’un demi-siècle, il était celui auquel je consacrais des nuits bien agitées, des nuits à l’attendre, l’oreille tendue vers la cuisine, salle commune de la famille en ce minable appartement où j’ai grandi, la cuisine dont je n’étais séparé que par une mince cloison, la cuisine où nous avions dressé 10 un sapin que le prestigieux visiteur devait décorer lors de sa venue, où nous avions laissé, mes deux frères et moi, nos chaussures cirées et brillantes comme elles ne l’étaient jamais le reste de l’année, où la cuisinière à charbon s’éteignait lentement, et fort heureusement, sans quoi le bon vieillard risquait fort de se griller les pieds à l’issue de son passage dans l’étroit goulot encombré de suie, la cuisine où ma mère avait laissé une tasse de café et un morceau de sucre afin qu’il se réchauffe un peu avant de continuer sa tournée – je reconnaissais bien là ma mère : les mères de mes copains, pour ce que j’en savais, ne songeaient pas à ce détail. Je passais la nuit, donc, à l’affût du moindre craquement, du moindre frottement, du moindre signe, enfin, qui m’eût révélé une présence, et n’entendant rien, je me désespérais dans le noir : il ne venait pas, il ne viendrait pas – nous n’avions pas toujours été très sages, hélas – et va savoir pourquoi, c’est lorsque les premières lueurs du jour filtraient à travers nos volets de gros bois que l’espoir revenait : au fond, il était peut-être venu… peut-être… Si silencieux, si discret, si agile… Et quand nos parents, enfin, faisaient irruption dans la chambre que nous partagions en frères inséparables, bien que souvent en conflit, quand ils venaient nous appeler, croyant nous réveiller alors que nous ne dormions pas, quand ils nous criaient : « Venez voir ! Il est passé ! Il est passé ! » et que nous bondissions, pieds nus sur le carrelage glacé, et que nous nous élancions en hurlant de bonheur à travers ce pauvre appartement devenu tout à la fois temple, salle des fêtes, eldorado et terrain d’aventures, quand, dans la cuisine où le feu rallumé avait embué les vitres, nous entamions notre danse 11 folle autour du sapin tout enguirlandé et illuminé de vraies bougies roses, bleues, vertes et jaunes, que le Père Noël avait allumées une à une, quand nous déchirions l’emballage aux criantes couleurs qui enveloppait notre cadeau, (il n’y avait qu’un cadeau par enfant, et cette unicité même faisait partie du Merveilleux), quand nous plongions les mains dans la boîte de chocolats – chaque chocolat, je me rappelle, était posé sur un petit bout de papier marron qui l’enveloppait comme un berceau et bruissait sous nos doigts – quand nous poussions des cris devant le jouet rutilant, flambant neuf, de bois ou de métal, car il n’existait que cela à cette époque, quand nous frottions de nos petites mains les vitres embuées afin de jeter un regard dans la rue où les enfants du quartier se retrouvaient déjà, confrontant et comparant leurs trésors, quand nous dispensions un regard ému à la crèche – car il y avait aussi une crèche, et qu’importait si nous ne recevions aucun enseignement religieux dans notre famille, si nous n’avions pas la moindre idée de qui était ce moutard entouré d’un bœuf, d’un âne, d’une dame et d’un monsieur, de moutons et de quelques bizarres bonshommes, qu’importait puisque même les histoires de l’Évangile auraient semblé trop triviales en ce matin d’émerveillement – ce matin-là, nous connaissions le bonheur absolu, celui que seule pouvait apporter notre enfance, celui dont les enfants d’aujourd’hui ont été irrémédiablement privés. Alors, quand je vois quel invraisemblable tohu-bohu est venu supplanter ces Noël d’autrefois, quand je vois le mythique et unique traîneau tiré par les rennes remplacé par ces milliers de chariots poussés par les beaufs, quand j’entends mentionner Papa 12 Noël ou le Divin Enfant dans les chants que crachent les haut-parleurs des nouveaux temples de la nouvelle religion, quand j’en entends les prêtres, aussi, haranguer les fidèles, et quand je pense pour finir que le Noël de bien des enfants en bien des pays du monde aura consisté à trimer sur le métier pour fabriquer les ridicules babioles sur lesquelles nous venons roter notre opulence satisfaite, c’est plus que de la tristesse, alors… et c’est tant mieux : la tristesse a parfois besoin de colère. Quel droit avaient-ils, les marchands de foutaises, de voler aux enfants leurs bonheurs d’enfants, de quel droit ontils décrété que Noël ne serait plus qu’une foire, l’arbre de Noël un attrape-mouche, et le père Noël une nouvelle version de Sa Majesté Carnaval ? Ils n’en avaient pas le droit. Ils l’ont fait. Allons, suffit. Ma bière est servie. Réconcilions nous, un peu, avec la terre… A quoi mènent-ils, mes refus ? Où m’ont-ils mené, pendant qu’elle tourne, la terre, qu’elle tourne et qu’elle vit ? Qu’elle vit encore, en tout cas… Me réconcilier… Ne serait-ce pas la bonne façon de commencer la nouvelle année ? – Je peux voir le journal, s’il vous plaît ? Une petite main blanche posée sur les feuillets quelque peu fripés, là, tout près de moi. Une petite main blanche, et au-delà une manche de tissu noir, et audelà… une femme. Une jolie femme, verdict incontestable à l’instant même du premier coup d’œil. Le teint un peu pâle, les cheveux mi-longs, châtain foncé, des yeux cordiaux mais un peu perdus. Juchée sur le tabouret voisin du mien, long manteau déboutonné qui touche presque le sol, jupe à micuisses… Je ne l’avais même pas remarquée… Faut-il qu’on soit fatigué, en fin de journée… 13 – Allez-y, allez-y. Je ne lis pas ; trop fatigant, à cette heure-ci ; trop fatigant pour moi. Niaiserie de comptoir, je sais, mais nous sommes installés devant un comptoir, parbleu. D’ailleurs, elle me répond, et très franchement je ne trouve pas sa réponse beaucoup plus subtile que la remarque dont je viens de la gratifier. – Il faut bien être un peu informé… Elle est peut-être aussi niaise que moi, donc, et c’est tant mieux, je peux ainsi me sentir à l’aise. Après tout, l’éloquence n’est pas un devoir, ni l’originalité une vertu. Il n’est qu’à regarder les autres, d’ailleurs, à l’autre bout du zinc. Ces deux demi-poivrots tristes et vieillissants que j’ai déjà vus plusieurs fois ici. On n’entend jamais ce qu’ils disent, et on a cependant la certitude qu’ils disent des sottises. Toujours ensemble. Couple homosexuel ? Je suis ma foi de ceux qui ne mettent là aucune objection, mais en l’occurrence je ne pourrais que gloser sur le manque de goût dont ils font manifestement preuve l’un et l’autre… Allons, ne soyons pas méchant, et revenons vers elle, car elle m’intéresse soudain. Elle boit un café. A petits coups, comme pour que dure le plaisir, et elle jette de temps à autre les yeux sur le journal étalé maintenant devant elle. Mais elle semble insatisfaite, ses regards parcourent toute la longueur du comptoir, et s’arrêtent sur un autre morceau de journal ; la rubrique locale, celle des potins, des divertissements, de la nécrologie… – Je peux avoir l’autre morceau de journal, s’il vous plaît ? 14 Elle ne semble pas tout à fait à l’aise parmi cet aréopage de consommateurs masculins. Elle s’est adressée aux deux demi-poivrots. Ils n’ont pas entendu. Ils parlent, à voix très basse. – Ils n’ont pas entendu, dit-elle, se tournant à nouveau vers moi. J’ai un geste fataliste. Un geste qui signifie quelque chose comme : « que voulez-vous, ils sont ainsi… pas très malins. » Elle répète, plus haut : « Je peux avoir l’autre morceau de journal, s’il vous plaît ? » Ils ont entendu, cette fois. Deux paires d’yeux fatigués s’élèvent lentement vers ma jolie voisine. « Oh, ça, j’sais pas », dit l’un. L’autre éclate de rire, manifestement gagné par ce fulgurant trait d’esprit. Et pour bien montrer que je ne suis pas homme dédaigneux, je ris moi-même. Rires de fin de jour. Une soirée d’hiver commence. La nuit s’installe déjà sans façon de l’autre côté des vitres embuées. La demandeuse obtient satisfaction. – Merci. Cette fois, elle semble se plonger dans la lecture, mais cela ne dure pas. Elle manipule même les feuillets à la manière de quelqu’un qui s’impatiente ou plus exactement qui ne trouve pas dans sa lecture l’apaisement attendu. Nerveuse, anxieuse, soucieuse, perdue… Eh, qu’est-ce que j’en sais, après tout ? Je ne me suis jamais distingué par ma perspicacité quand il s’est agi de pénétrer l’univers intime des femmes ; alors, pourquoi, aujourd’hui, ces prétentions soudaines ? Allons ; une autre gorgée de bière ; mieux vaut peut-être ne se livrer qu’à ces menus et innocents 15 plaisirs quand on a atteint mon âge… C’est ce qu’on dit, je sais ; pourtant… pourtant… Elle abandonne bientôt sa lecture syncopée pour se consacrer à sa tasse de café, ou à ce qu’il en reste. Quelques secondes s’écoulent dans le silence et je sens soudain qu’elle a envie de parler. Je suis sec. Je ne sais que dire. Un ou deux de mes regards, en oblique, vers ma gauche, un ou deux des siens, très discrets, vers sa droite. Dans ces cas-là, on est gêné quand les regards viennent à se rencontrer. Cela arrive rarement, il faut bien le dire : on est toujours si précautionneux… Faut-il s’en réjouir ou le déplorer ? Très franchement, je ne sais pas, n’ai jamais su… Elle a enfin avalé tout son café et repousse sa tasse. Elle furette dans son sac à main, posé près d’elle, sur le comptoir. Un paquet de cigarettes en est extrait, un briquet… et c’est alors qu’elle semble se souvenir, après quelque hésitation, que… Là encore, j’ai l’impression étrange de deviner chacun de ses mobiles. Est-ce une femme à ce point transparente, ou suis-je soudain devenu homme subtil ? Quand on approche la soixantaine, pourtant – eh oui, le déni, dans ce domaine, ne peut rien régler – ce genre de métamorphose doit être chose rare… Très logiquement, donc, elle se laisse tomber de son haut tabouret, et elle se dirige à pas mesurés vers la sortie, allant ainsi rejoindre deux ou trois autres consommateurs occupés, sur le trottoir, à tirer sur leur cigarette. Des hommes ; encore des hommes ; je suis sûr qu’ils ne seront pas fâchés d’une telle compagnie. 16
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