Les Saisons Gauloises - Page 1 - test Sylvie Verchère Merle Les Saisons Gauloises Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1146-4 Dépôt légal : Avril 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Racines J’ai planté mes racines Dans un endroit bercé Par la terre, par la mer Se mélange aux arbres Aux landes, aux berges Ma chair qui jusqu’ici errante Se trouve enfin semée. J’ai planté mes racines Et j’ai trouvé l’écho Des ancêtres à chevaux Qui hantent ma mémoire. Je suis enfin chez moi Où depuis deux mille ans Se cachaient en dedans Le souvenir, l’émoi Des Celtes de mon sang. 9 A mon père Jean Verchère A mes fils et tout l’ amour de leurs sourires A Anne Germain et la magie de son art sans lequel ce livre ne serait pas A Gilles le guerrier de ma lumière 11 La Cassure du temps, Samonios De la terre se levaient ces brumes du soir qui enveloppent tout d’un halo de mystère, d’un insondable oubli. L’humidité alourdissait l’air comme la tristesse pèse sur l’âme avant qu’elle ne s’ébroue. L’hiver avançait à grands pas. L’odeur piquante des fougères et des mousses se mêlait à celle plus musquée des champignons gâtés et les bois s’effilochaient vers la lande, ondoyante et furtive, qui s’élançait vers la mer. Tout près des chênes, à l’abri de leurs sombres ramures, la touta 1 des Vénètes s’installait dans l’hiver, s’apprêtait à la nuit. – Dana, Dana ! Les cris des enfants résonnaient vers elle jusqu’à ce que le plus agile d’entre eux arrive à sa porte, essoufflé. Il se cala dans l’entrée et, vite, avant que les autres puissent lui voler la nouvelle, déclara : – Dana, il y a un visiteur pour toi, un druide… Ils s’agglutinaient autour du personnage maintenant proche. Dix mille questions fusaient des petites 1 Tribu en gaulois 15 bouches curieuses qui, par ignorance ou témérité, osaient, seules, questionner ainsi un druide. Pourtant ils surent se taire dès qu’il ouvrit la bouche. – Bonjour à toi Dana, je suis Cathbad, Redone de La forêt sacrée. Atopomorix a dû te prévenir de ma venue. Mets la paix en ton cœur pendant que je vais saluer Conn, fils d’Atopomorix, roi de la touta ainsi que Moran votre druide vénète. Nous parlerons après ! Dana n’eut pas le temps de dire un mot. L’homme était déjà parti, entouré de sa volée d’enfants. Atopomorix, le grand cavalier, le roi, son époux défunt lui avait un jour parlé du druide Cathbad et sa venue concernait ses fils. Mais quoi et pourquoi, elle ne savait rien de plus. Un frisson d’appréhension l’enveloppa comme un courant d’air froid. C’était la fin de la saison des lumières, la halte des temps guerriers, la fin de l’abondance. Le temps ralentit en attendant l’autre printemps. Samonios 1 s’approche avec ses jours où le Sid 2 est à portée de main, où Atopomorix pour la troisième fois sera là, si proche et si inaccessible. Orées des mondes qui se joignent, début d’un nouveau temps. Frayeur et espérance. Dana n’avait pas l’habitude d’avoir peur, mais que lui apporterait ce croisement d’espace, cette visite de druide ? Là-bas Cathbad devait être reçu par Conn et Moran. Connaissant les habitudes de la touta, elle prit le temps de mettre la paix en son cœur. Il se présenterait tout d’abord au druide Moran, puis au roi ; il devra se 1 2 Fête des morts Autre monde 16 restaurer et prendre le temps d’être reposé de son voyage. Ensuite il pourrait aborder les sujets plus sérieux, de ceux qui occupent les druides et les rois, les guerres et les alliances, les fêtes et les deuils… Cela prendrait des heures. Elle attisa le feu fraîchement allumé, s’installa sur ses peaux de moutons et promena machinalement le peigne dans ses cheveux dénoués. Au dehors la fin du jour obscurcissait l’air, ses fils devaient être avec leurs nombreux cousins et ne rentreraient que fort tard, profitant des derniers soirs avant le froid de la vilaine saison. Et la vie était si sombre depuis le départ sanglant d’Atopomorix. Que voulait cet homme étranger à sa touta ? Fille d’un riche guerrier, son enfance se déroula entre joie et bonheur malgré la mort précoce de sa mère. Semailles et récoltes, guerres et trêves l’avaient bercée entre les diverses affections d’une très nombreuse famille où se côtoyaient l’oncle druide, le père et le frère guerriers, les grands-parents, les cousins… Lorsqu’il perdit sa femme, Atopomorix père de Conn, lui demanda de partager sa vie, un temps ou plus si elle le désirait. La valeur et la tendresse de l’homme surent l’émouvoir et lui permettre de rester près des siens. L’amour était venu, sage, réitérant le choix, avec le temps et les enfants. Atopomorix était mort, depuis trois ans, trouvé gisant dans son sang, le couteau d’Epomax dans le cœur. L’assassin et sa famille erraient, on ne sait où, incapables d’affronter le jugement et le prix que Moran imposait à leur nom. Le druide revenu, lui demanda : – Dana, vous n’êtes pas venue manger dans la salle commune ? – Non, je vous attendais. 17 Seul près de Dana, il perdit de sa prestance ou plutôt se fit plus proche comme pour mettre la femme en confiance. Un homme libre glissa silencieusement auprès d’eux des coupes de vin chaud, luxe qui augurait une situation peu ordinaire. Dana ne put retenir la question qui voilait son regard. Cathbad d’un grand geste ôta sa longue cape brune et s’installa près d’elle. – Dana, fille de Cornac et veuve d’Atopomorix, ne sois pas effrayée mais le temps est venu pour toi du grand sacrifice. Il est trop tôt pour tout te révéler, mais je dois prendre tes fils. Un long silence s’abattit et fit vibrer l’espace d’une tension nouvelle. – Mais pourquoi, dans quel but ? – Nous avons besoin d’eux, l’âme de nos peuples est entre leurs mains. Les temps qui se préparent sont des plus graves. Ils doivent quitter la touta. – Non, ils doivent suivre l’enseignement de leur père. Ils ne sont pas destinés à devenir druides, ils n’ont aucune préparation, aucun désir. – Tes fils doivent venir avec moi. En son temps j’avais prévenu ton mari. Ne t’en a-t-il rien dit ? – Non ou si peu ! Qu’avait-il su qu’il ne lui avait dit vraiment ? Comment avait-il pu la laisser seule dans l’ignorance ? Savait-il que ses fils devaient partir ? Quelle faiblesse lui avait imposé ce silence. N’auraitelle pas été moins effrayée, plus forte, de savoir, de se préparer ? Comment questionner un druide ? Comment lutter sans s’exposer au pire ? Dana tourna la tête, son regard fixa les flammes et lâcha : 18 – Je ne me sépare pas de mes enfants comme ça, si vous les prenez, prenez-moi avec. Et elle le regarda d’un air farouche prête à affronter son courroux. Peu lui importait à cet instant qui il était, qui il représentait. L’homme eut un petit sourire. – Ai-je dit le contraire ? Mais sache que vos vies sont désormais sous le regard d’Ogmios 1 . Nous partirons le jour premier après Samonios. Nous irons à Cenabum 2 retrouver Vercarrus et Bran avec qui nous sommes attendus à Gergovie. Les mots se figèrent sur les lèvres de Dana mais les questions fusaient dans son esprit comme les flammèches du feu entre les bois incandescents. Les Carnutes, Gergovie ? Chez les Avernes ? La touta qui abrite les druides des druides et la plus puissante par les guerriers ? Que lui taisait cet homme ? Nemed et Amorgen sans poser de questions faisaient consciencieusement le tour de toute la famille et même de l’oppidum, comme pour graver le souvenir de chacun. Ils passaient beaucoup de temps près des bateaux, se plaisaient à traîner près des visiteurs d’Albion 3 et semblaient incruster dans leur regard l’horizon de la mer, qui depuis dix et sept ans berçait leurs vies. Quelques jours avant Samonios, Dana et ses fils s’installèrent avec la plupart de leurs affaires dans la hutte commune et partagèrent suivant les besoins ou 1 2 Ogmios Dieu Gaulois Orléans 3 Angleterre 19 les envies de chacun leurs boucles de ceintures, leurs fibules, leurs bijoux, leurs tissus, les cruches et pots, tout ce qu’ils ne pouvaient emmener. Une tante des enfants occuperait la maison et Conn lui-même avait fait le serment de surveiller l’élevage. Son père fut un bon roi et Conn savait continuer ses bienfaits. Régner alors que la nature reste opulente, distribuer les richesses que l’on reçoit des Dieux, être généreux, que nul dans la touta ne manque de rien. Ainsi était un bon roi. Taranis approuvait les Vénètes du bout du fleuve et ils étaient prospères. Dana regardait ses bêtes une à une vérifiant la bonne forme de chacune, travail fastidieux mais digne d’une femme libre et veuve de roi. Quelques-unes étaient mises à l’écart, elles seraient égorgées, découpées puis fumées ou salées. Samonios présent, il ne restait plus qu’à passer la charnière de ce temps – hors du temps –, et l’on partirait. Trois jours, trois nuits offerts à la justice, à la rétribution, précipitaient le monde dans une autre année et précédaient trois jours et trois nuits de festivités totales, de banquets, de foires, de joutes oratoires… Six nuits, six jours, durant lesquels les mondes se mélangent, chacun à la limite de l’autre rendant perméables les murs du réel et de l’irréel, du visible et de l’invisible. Six jours et six nuits où il est dangereux de s’écarter du foyer sous peine des sanctions druidiques, d’être entraîné par les enchanteresses du Sîd. Peu oubliaient que les mondes n’avaient plus de frontières, prêts à engloutir le traînard ou le tricheur. 20
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