Tribulations d\'un paradigme, esthétique morale et politique - Page 1 - test Michel BOTTARO Tribulations d’un paradigme Esthétique morale et politique Éditions APARIS collection Editeur Indépendant 75008 Paris - 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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Avant-propos Cet essai a pris forme à partir de notes personnelles relatives à un cours d’esthétique destiné à des étudiants à vocation soit purement artistique, soit de communication dans le monde de l’art. Au cours de ce travail, certaines intuitions, enrichies des réactions de quelques uns de mes étudiants m’ont paru dignes d’un approfondissement particulier, ce qui m’a conduit à une construction plus audacieuse, libérée des contraintes didactiques de l’enseignement, même si la trame de ce cours, consacré pour l’essentiel à une interrogation sur le débat esthétique contemporain, n’en est pas absente. Pour clarifier mon intention auprès du lecteur, je distingue dans ce qui suit ce qui relève de mes intuitions propres et ce qui s’origine dans les représentations de mes étudiants. Du côté des intuitions tout d’abord : les grandes théories esthétiques (de Kant à Adorno) semblent bien en peine pour rendre compte des bizarreries et des manifestations parfois surprenantes de l’art contemporain, même si leur connaissance reste un socle essentiel à une 7 approche cohérente des productions actuelles. Dans ce contexte, la pensée analytique et l’empirisme semblent souvent occuper le terrain et nous fournissent des instruments d’analyse certes précieux, mais que je ne peux m’empêcher de trouver bien prudents et parfois frileux : instruites des dangers de toute approche totalisante (qui risque fort de se transformer en totalitarisme intellectuel), ces orientations s’en tiennent aux faits artistiques, dont elles tentent de décrypter les modes de fonctionnement, et aux jeux de langages qui les structurent : autrement dit cette prudence, légitime en elle-même, s’attache surtout à la dimension syntaxique et pragmatique du monde de l’art aujourd’hui. Et la dimension sémantique – c’est-à -dire la question du sens ? Il m’a semblé que cette question restait résolument ouverte. Je n’ai pas la prétention de la clore, pas même de la clôturer, mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse, même si elle comporte un piège : en effet, à vouloir donner du sens à ce monde protéiforme qu’est l’art contemporain, ne risque-t-on pas, justement, de faire dire aux œuvres ce qu’elles ne disent pas ? Ne risque-t-on pas d’en forcer le sens et de renouer par là avec une esthétique totalisante et abusivement discriminatoire en ignorant des événements artistiques qui ne rentreraient pas dans le cadre sémantique de prédilection ? Bien plus, n’est-ce pas là un jeu présomptueux, bien connu des philosophes, que de prétendre prescrire à l’art ce qu’il doit être, sachant qu’à ce jeu là , les artistes sont toujours gagnants parce qu’ils déjouent en permanence ces tentatives d’enfermement ? Qu’on se rassure, mon propos n’est pas d’assigner à l’art, conformément à une tradition héritée du romantisme, une mission de plus. 8 Depuis la naissance de l’Esthétique au 18e siècle (entendons par là , la réflexion critique sur la réception et l’évaluation du beau, naturel et artistique, puis des œuvres d’art de façon plus exclusive), la philosophie n’a eu de cesse, de façon explicite ou voilée, de confier au monde de l’art le soin d’accompagner, – parfois même de porter – la responsabilité du sens de l’histoire et des transformations fondamentales de nos sociétés. En d’autres termes, l’Esthétique philosophique s’est octroyée un statut paradigmatique. La crise le l’art contemporain semble avoir ruiné définitivement cette prétention. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : c’est l’art, ou du moins une frange de la production artistique, qui assigne la réception – que cette réception soit qualifiée ou qu’elle relève du grand public. Mais que contient cette assignation ? J’ai cru entrevoir dans ce renversement autre chose que de simples provocations destinées à ébranler l’habitus esthétique. Le défi des sociétés démocratiques post modernes semble s’inscrire dans la perspective d’un vivre ensemble désacralisé, le lien social ne dépendant plus de valeurs transcendantes articulées autour d’un point focal inaccessible à partir duquel les membres d’une communauté pourraient construire leur identité collective, mais exclusivement de rapports et de mécanismes contractuels révisables. Formidable défi, parce que jamais, à ma connaissance, une société n’a pu perdurer de cette manière. Peut-être est-ce là le sens de cette assignation ? Pour réussir ce pari, les acteurs du monde contemporain doivent faire preuve d’une extrême lucidité et résister à la tentation de remplacer la transcendance vacante par des ersatz mythiques, 9 substituts éphémères et illusoires des valeurs de la modernité, déversés en quantité astronomique par la société marchande. Le monde de l’art constitue, plus que jamais, un puissant levier pour entretenir cette lucidité. Et je crois discerner l’émergence d’un nouveau paradigme dans cette assignation, qu’il appartient à l’Esthétique philosophique de décrypter : un paradigme contremythologique que j’ai baptisé « mythoclasme », et qui s’affirme dans l’idée de convocation, dénominateur commun des œuvres d’art contemporain qui font sens. Du côté des réactions et des représentations spontanées ensuite : on considère souvent que les préjugés et les lieux communs les plus éculés appartiennent au monde de la doxa, de l’opinion commune et de l’inculture. J’ai été frappé par la récurrence de positions extrêmement rigides, en forme d’évidences dogmatiques, qui ne participent pas de ce monde, mais qui émanent paradoxalement de consciences pourtant éclairées ou du moins instruites. Ces positions se résument grossièrement à trois assertions ; – L’art est le refuge de la subjectivité la plus individuelle ; – L’art est le refuge de l’irrationnel ; – L’évaluation esthétique ne dépend, quant à elle, que de préférences idiosyncrasiques, ce qui découle évidemment des deux premières assertions. Le dénominateur commun de ces convictions, c’est qu’elles sont un pur produit de l’idéologie individualiste d’une culture de masse (singulier paradoxe !), qui s’évertue à entretenir l’illusion d’une auto affirmation du sujet indépendante de toute valeur partagée : rien ne compte à mes yeux que ce qui répond à mes intérêts, mes 10 goûts, mes préférences. Et bien évidemment j’ai le droit absolu de revendiquer cette évaluation privée, puisque nous vivons dans un monde où toutes les valeurs… se valent, à partir du moment où elles peuvent coexister dans une sorte de dissensus mou. Derrière ces revendications individualistes, j’entrevois un très grand conformisme, une confusion entre tolérance et indifférence, une atomisation de la subjectivité sous couvert de relativisme, et un profond désarroi critériologique qui touche à tous les domaines de la vie en commun, c’est-à -dire de l’espace public : les valeurs spirituelles, morales, politiques, et… esthétiques. L’activité artistique, aujourd’hui comme hier, mais aujourd’hui plus que jamais, est inséparable de la problématique de son statut public. Et le préjugé (encore un !) du génie méconnu ne peut perdurer qu’à la faveur de la publicité (certes parfois posthume !) du… génie méconnu : ce qui veut dire que tôt ou tard, une œuvre d’art n’accède à sa propre identité que par une reconnaissance publique. Dans ces conditions, la revendication d’une appréciation privée, idiosyncrasique, n’a évidemment aucun sens. Mon jugement n’a d’existence effective que s’il prend le risque de la confrontation intersubjective. Cette remarque vaut aussi bien pour la réception experte que pour le jugement anonyme des visiteurs des espaces artistiques. Et c’est cette dimension transactionnelle de l’appréciation esthétique qui seule peut déterminer le statut des œuvres et leur qualité. Reste à savoir si cette condition est suffisante pour donner au débat esthétique sa rationalité – donc sa cohérence, pendant de la rationalité 11 de l’activité artistique elle-même. Ma conviction 1 , conviction que j’essaierai d’étayer dans les pages qui suivent, c’est que, contrairement à ces idées reçues, les œuvres d’art, y compris et surtout les œuvres d’art contemporaines, loin d’être l’expression nostalgique d’une liberté anomique ou d’une misologie désespérée, sont bien des œuvres de la raison, mais d’une raison qui a sa rationalité propre, et que la réception n’est pas forcément monopolisée par des tribus mondaines. Et c’est le moins qu’on puisse demander à une Esthétique philosophique que de rendre raison de cette rationalité. Je voudrai signaler, pour clore ces quelques remarques préliminaires, une difficulté d’ordre méthodologique inhérente à ce travail : il s’agit de conjuguer, dans les pages qui suivent, deux axes exploratoires : l’un d’ordre diachronique (historique) puisque le questionnement du rôle paradigmatique de l’Esthétique – Esthétique au sens de réflexion critique sur la réception des œuvres d’art – ne peut faire l’économie d’une certaine historicité, et l’autre d’ordre synchronique (transversal ou latéral), puisqu’un paradigme n’est jamais un modèle coupé des autres composantes de la culture, mais au contraire articulé à l’ensemble des valeurs qui subsument le vivre ensemble : l’Esthétique ne peut jouer de rôle paradigmatique sans référer, de façon parfois très implicite, à des préoccupations morales, juridiques et politiques. La contrainte méthodologique réside donc dans la mise en perspective permanente de ces deux axes. Il y aura donc des pauses dans l’histoire du paradigme esthétique, depuis 1 Cette conviction ne m’est pas personnelle : je la dois, en grande partie, à R. Rochlitz, dont il sera souvent question dans les réflexions à suivre. 12 sa naissance au 18e siècle jusqu’à aujourd’hui, des pauses permettant d’explorer de façon latérale son articulation au monde des valeurs éthiques et juridico politiques. Ainsi le premier chapitre, en partant d’une étrange confession du philosophe Emmanuel Kant dans la conclusion de la Critique de la raison pratique (1788), pose le problème de l’ambiguïté du statut de l’Esthétique dans la philosophie moderne : celui d’un paradigme qui ne dit pas son nom, ce qui m’amène naturellement à un approfondissement conceptuel sur cette notion même de paradigme (chapitre 2), puis à la description rapide du paradigme de la modernité (chapitre 3) et son implication dans la philosophie de l’histoire (chapitre 4) avant de revenir au paradigme esthétique tel qu’il se dessine dans la philosophie kantienne (chapitre 5). La suite sera plus linéaire (chapitres 6 et 7) et interroge la dégradation (ou l’obsolescence) de ce paradigme à la faveur des mutations et des tragédies de cette même modernité, en particulier les modalités inédites de la barbarie au 20e siècle. Le dernier chapitre sera plus particulièrement consacré à l’examen de l’hypothèse d’un paradigme émergent (en forme de contre-mythologie) dans les pratiques artistiques contemporaines. 13 Chapitre I : Introduction « … Sur la terre comme aux cieux… » « Le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi 2 »… C’est par cette phrase désormais célèbre qu’Emmanuel Kant aborde la conclusion de sa deuxième Critique (Critique de la raison pratique) en 1788, un an avant ce que la Révolution française a identifié à une ère nouvelle, celle de la modernité. Cette formule a été maintes et maintes fois commentée et mon propos n’est pas de tenter une exégèse de plus. Non, tout simplement, en relisant cette phrase je la découvre porteuse d’un symptôme, un indice d’une problématique inédite, non seulement à l’époque de Kant, mais encore aujourd’hui. Et ce qui me paraît symptomatique, c’est l’articulation entre ces deux réalités, l’une d’ordre contemplatif (« le ciel étoilé ») et l’autre d’ordre moral, c’est-à -dire de l’ordre de l’agir, car la loi morale, et nous reviendrons plus loin sur le contenu de cette loi, reste à faire, même si Kant était Kant, Critique de la raison pratique, trad. J. Gibelin, Vrin, 1965, conclusion, p. 175. 2 15
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