L'autre en nous - Page 1 - test DU MÊME AUTEUR Islam, la Réforme radicale, Presses du Châtelet, 2008. Face à nos peurs. Le choix de la confiance, Tawhid, Lyon, 2008. Un chemin, une vision. Être les sujets de notre histoire, Tawhid, Lyon, 2008. Quelques lettres du cœur, Tawhid, Lyon, 2008. Muhammad, vie du Prophète, Presses du Châtelet, 2006. Faut-il faire taire Tariq Ramadan ? entretiens avec Aziz Zemouri, L’Archipel, 2005. La Mondialisation : résistances musulmanes, Tawhid, Lyon, 2004. Peut-on vivre avec l’islam ?, entretiens avec Jacques Neirynck, Favre, Lausanne, 1999 (4e éd. 2004). Les Musulmans d’Occident et l’Avenir de l’islam, Actes Sud, Paris, 2003. Jihad, violence, guerre et paix en islam, Tawhid poche, Lyon, 2002. Dar ash-shahada : l’Occident, espace du témoignage, Tawhid poche, Lyon, 2002. La Foi, la Voie, la Résistance, Tawhid poche, Lyon, 2002. Musulmans d’Occident, construire et contribuer, Tawhid poche, Lyon, 2002. De l’islam, Tawhid poche, Lyon, 2002. L’Islam en questions, avec Alain Gresh, Actes Sud, Paris, 2000 (2e éd. Actes Sud « Babel », Paris, 2002). (suite en fin de volume) TARIQ RAMADAN L’AUTRE EN NOUS POUR UNE PHILOSOPHIE DU PLURALISME essai PRESSES DU CHÂTELET www.pressesduchatelet.com Si vous souhaitez recevoir notre catalogue et être tenu au courant de nos publications, envoyez vos nom et adresse, en citant ce livre, aux Presses du Châtelet, 34, rue des Bourdonnais 75001 Paris. Et, pour le Canada, à Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N 1W3. ISBN 978-2-84592-282-2 Copyright © Presses du Châtelet, 2009. Au point-virgule ; ce qui est universel et commun, dans la diversité des langues, demeure : la ponctuation, quelle qu’en soit la forme. Dans l’univers de la communication simplifiée et des jugements binaires et simplistes, le point-virgule nous réconcilie avec la pluralité des propositions, comme avec les nuances bienvenues de la phrase et des réalités complexes. À mes anciens étudiants, qui retrouveront ici les parfums d’un enseignement de philosophie ; et qui n’oublieront pas « de dire à ceux qu’ils aiment qu’ils les aiment ». La vie est fragile. OCÉAN ET FENÊTRES Ce livre est un voyage et une initiation. Il s’agit de se mettre en route et de cheminer sur les sentiers du cœur, de l’esprit et de l’imaginaire. À l’ère de la mondialisation et du postmodernisme, on n’a jamais autant parlé de diversité et de pluralité, et l’on semble ne s’être jamais autant enfermé dans les particularismes et les différences. Le monde global est un village, dit-on… mais un village de villageois qui s’ignorent. Aux deux sens du terme : ils ignorent qui ils sont et avec qui ils vivent. Au lieu d’une célébration assumée de nos richesses, cette situation ne peut produire que des conflits frileux, craintifs et larvés : conflits ou « clashs » des ignorances, avait suggéré Edward Saïd ; conflits de perceptions, proposons-nous. Les perceptions disent plus que l’ignorance : elles peuvent certes en être la conséquence, mais elles expriment un rapport à soi et à autrui qui ne relève pas seulement du savoir. Il est question de sentiments, d’émotions, de convictions et de psychologie. Nous manquons de confiance. De confiance en soi, de confiance en autrui, de confiance en Dieu et/ou en l’homme et/ou en l’avenir. Nous manquons de confiance, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, et la crainte, le doute et la méfiance 9 L’AUTRE EN NOUS colonisent insensiblement notre cœur et notre esprit : l’autre est alors notre reflet négatif, dont la différence nous permet de nous définir, de nous « identifier » et, somme toute, de nous rassurer un peu. Il devient notre divertissement, au sens pascalien : il nous divertit de nous, de notre ignorance, de nos peurs, de nos doutes, de nos craintes et, par sa présence, il justifie et explique nos méfiances. Nous entretenons des projections tout en constatant que nous manquons de projets. Il faut donc revenir à quelques vérités élémentaires. Simples et profondes. Se mettre en route, se poser les questions essentielles et chercher le sens. Il faut cheminer vers soi et retrouver le goût de l’interrogation, de la critique constructive et de la complexité. Cela commence par établir une première vérité qui devrait naturellement conduire à une attitude de pudeur et d’humilité intellectuelles : chacun d’entre nous observe le monde à sa fenêtre… Il s’agit d’un point de vue sur l’horizon, d’un cadre, d’une vitre plus ou moins teintée, avec son orientation et ses limites : c’est tout cela, ensemble, qui donne sa couleur au paysage alentour. Il faut commencer, humblement, par accepter de n’avoir que des points de vue, au sens littéral, sur lesquels nous forgeons nos idées, nos perceptions et notre imaginaire. Se réconcilier avec l’essence même de la relativité du regard n’implique pas de douter de tout ou de n’être sûr de rien. Au contraire, il pourrait en résulter une confiance sans arrogance, ainsi qu’une saine, énergique et créatrice curiosité pour ces infinies fenêtres d’où s’observe le même univers. La pluralité est telle que l’on en vient à douter qu’il s’agisse du même univers, des mêmes questions et de la même humanité. Dans le « village global », ce faisant, l’individualisme de plus en plus prononcé nous a même amenés à douter du fait qu’il existe des restes de philosophie derrière le calcul de 10 OCÉAN ET FENÊTRES nos volontés de pouvoir et de nos intérêts respectifs. Que peut donc produire l’ego de nos égoïsmes ? C’est qu’il ne faut pas rester derrière sa fenêtre. En route, disions-nous, sur les chemins du cœur, de l’esprit et de l’imaginaire ! L’horizon nous ouvre deux itinéraires : soit se promener de fenêtre en fenêtre, de philosophie en philosophie, de religion en religion, et chercher à comprendre une à une les traditions et les écoles, leurs enseignements et leurs principes ; de l’une à l’autre, de soi aux autres, on trouvera bien des similarités, des points communs, des valeurs partagées. Soit cheminer au cœur même du paysage et, de là, tourner notre regard vers les fenêtres environnantes : ici, il n’est pas question de considérer la multiplicité des observateurs, mais de se plonger dans l’objet commun observé pour appréhender la diversité des points de vue et l’essence de leur similarité. Une fois admise l’existence de notre fenêtre, il faut donc voyager, se libérer, plonger dans l’océan, naviguer, aller, s’arrêter, chavirer, résister, reprendre la route, naviguer encore et se souvenir que l’océan n’a d’existence (et notre survie de chance) que par la présence de ses multiples rives qui le font unique. Et vice versa. Nous avons préféré le second itinéraire et nous désirons accompagner le lecteur au cœur de l’observé, afin d’appréhender avec confiance et humilité la myriade des observateurs. Notre philosophie du pluralisme est une immersion dans l’objet pour aller à la rencontre des êtres humains, des sujets, avec leurs traditions, leurs religions, leurs philosophies, leurs esthétiques et/ou leurs psychologies. La quête de sens, l’universel, la liberté, la fraternité, la mémoire, l’amour, le pardon, etc. : chaque chapitre de ce livre aborde un thème, un élément du paysage de la philosophie. Nous essayons, à partir de ce centre, d’interroger et de comprendre la diversité 11 L’AUTRE EN NOUS et la créativité qui sourdent des fenêtres. Ainsi les notions d’égalité, de liberté, d’humanité, d’émotion, de mémoire appartiennent à toutes les traditions et à toutes les philosophies, mais leur vérité absolue n’est la possession de personne. L’universel, nous le montrerons, ne peut être qu’un universel partagé. Au cours de cette initiation, qui remonte linéairement et/ou circulairement des questions existentielles et des notions philosophiques communes vers la diversité des réponses et des points de vue, le lecteur verra se dessiner les contours d’une philosophie du pluralisme. En reconnaissant l’existence même de sa fenêtre, puis en prenant le risque de s’en détacher et de s’en décentrer pour se plonger dans la notion philosophique elle-même (et ainsi découvrir la diversité des points de vue, des opinions, des dogmes et des postulats), il accède, à partir de l’essence des débats sur une notion, à la communauté de destin et d’espérance des sujets, des femmes et des hommes de tous horizons, à travers l’Histoire entière. Comme un initié, le lecteur se demandera parfois : « Où donc m’emmène-t-on ? », et la réponse ne sera ni unique ni définitive. Nous sommes en route vers cet espace de la conscience et de l’intelligence où toutes les sagesses nous rappellent, puisque ce sont les rivages qui font l’unicité de l’océan, que c’est la pluralité des cheminements humains qui façonne la commune humanité des hommes. Amoureuse des grands voyages, Ella Maillard a un jour déclaré : « Le plus difficile est de se rendre à la gare. » Le plus difficile, ce sont bien les premiers pas, quitter les siens, ses habitudes, son confort, ses certitudes et se mettre en route vers de nouveaux horizons. Cela demande un effort et de la volonté. L’appel du voyage et la découverte des rivages ne se marient pas avec la paresse, la suffisance ou l’arrogance. Il faut une 12 OCÉAN ET FENÊTRES prise de conscience, de la détermination, de l’humilité, de la pudeur, de la curiosité et un certain goût du risque pour décider de s’aventurer ainsi dans des univers étrangers, des références nouvelles, des vocabulaires inconnus. Accepter l’insécurité, apprécier l’empathie. Nous avons tenté de présenter ces notions complexes de la façon la plus simple et la plus abordable, afin que les lecteurs ne perdent pas pied. Aucune connaissance philosophique ou religieuse n’est requise pour se mettre en route. D’ailleurs, on comprendra vite que cette initiation se conjugue à plusieurs temps et à différents niveaux : chacun y trouvera son compte et y retrouvera le bagage et les provisions avec lesquels elle/il s’était engagé. Il nous importait de ne pas compliquer inutilement la complexité elle-même et de ne pas confondre la simplicité avec l’absence de profondeur. La pauvreté du paysage reflète celle de notre regard, murmurait le poète allemand Rainer Maria Rilke. Cela est vrai aussi de sa richesse. Un homme perdu est vulnérable et rarement suffisant : il est donc bon que le lecteur se perde parfois, se retrouve, croie avoir compris puis comprenne enfin qu’il ne comprend pas, ou plus, ou pas suffisamment. Une belle école de sagesse sur les bancs de laquelle la curiosité nous apprend la réserve et la suspension du jugement ! Les chapitres aux mille fenêtres n’offrent pas de vérité assurée ni de réponse définitive, mais des horizons, des rives, des perspectives et des sentiers qui rappellent combien, dans le fond, les hommes se ressemblent dans leurs joies, leurs souffrances et leurs amours, leur quête de vérité et de paix. La finalité du voyage est le voyage lui-même – le voyage qui mène au loin, à soi. Pour y trouver son être ou un ego libéré, ou Dieu, ou la raison, ou le cœur, ou le vide. Mais toujours, toujours, de la tendresse et de 13 L’AUTRE EN NOUS l’amour. De l’espérance aussi : dernier des maux selon le mythe de Pandore, premier acte de la foi en Dieu ou en l’homme. En partant de ces idéaux, de ces valeurs et de ces principes communs, le voyageur en quête d’initiation accoste aux rivages de la riche diversité et du pluralisme et voit se dessiner des chemins, s’ouvrir des portes et des fenêtres. Il vit ce paradoxe de voyager à la périphérie des traditions et de s’installer dans l’essence de leurs enseignements. Il peut alors murmurer, confiant et ouvert : ma philosophie est le voyage, le pluralisme ma destination, l’humilité mon couvert, le respect mon vêtement, l’empathie ma nourriture et la curiosité ma boisson. Quant à l’amour, il a mille noms et à chaque fenêtre il est mon compagnon.
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