Concerto sur le Sornin - Page 2 - test Emmanuel Prost Concerto sur le Sornin Contes fantaisistes charliendins Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1740-4 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire 1er Mouvement Les Semelles d’Or (Allegro) ........................... 15 2ème Mouvement Les Ombres du Narthex (Adagio).................. 135 3ème Mouvement La Boîte de Stèvenard (Rondo) ...................... 203 9 « C’est ce que nous sommes tous, des amateurs, on ne vit jamais assez longtemps pour être autre chose. » (Charles Chaplin – Extrait de « Limelight ») 13 1 Retour à Charlieu Le train venait à peine de démarrer. Anthony sentit son ventre se nouer. Chaque secousse due au passage d’un rail à un autre déclenchait une borne kilométrique sonore qui lui rappelait que la distance entre lui et Charlieu s’amenuisait. Et à chacune d’elle, son anxiété augmentait. Dix-huit ans auparavant, le décès accidentel de ses parents avait précipité son départ de cette petite ville de la Loire sur les bords du Sornin. Il y avait vécu jusqu’à l’adolescence pour ne plus y mettre les pieds depuis son départ forcé vers la région Île-de-France. Anthony Buisson appréhendait un peu ce qui l’attendait. La vie allait si vite depuis quelques années. Ses souvenirs charliendins ne s’enjolivaientils pas un peu plus au fur et à mesure que les jours s’égrenaient et l’éloignaient de son enfance ? Le fait de replonger brutalement dans le décor de ses jeunes années ne risquait-il pas de casser le charme de l’image idyllique qu’il s’en faisait ? 17 Les choses avaient bien changé depuis tout ce temps. Son trajet aller, au cœur des années quatrevingt, avait été un long périple pour gagner la capitale. Pour ce retour, il ne lui avait fallu que deux petites heures de TGV pour arriver à Lyon. En revanche, une fois en gare de Perrache, Anthony constata avec stupeur que si les wagons des trains régionaux avaient subi le même lifting que celui des trains à grande vitesse, le temps de voyage pour effectuer les quatre-vingt derniers kilomètres ne s’était guère amélioré. Il n’y avait plus de Micheline. Ce n’était plus un omnibus s’offrant un arrêt express dans chaque petite gare du trajet. Mais la voie à destination de Roanne était toujours la même et ne permettait pas de pointes de grande vitesse. Un coup de sifflet retentit. Le train se mit en branle et quitta la petite gare de L’Arbresle. Les noms des villes ou gros bourgs où le convoi s’arrêtait sautaient aux yeux d’Anthony, comme des flashs de son passé : Tarare, Amplepuis, Saint-Victor, Thizy. Il aurait juré avoir totalement oublié tous ces noms, mais il constata en les voyant sur les panneaux des bords de quais qu’ils étaient bien ancrés dans un coin de sa mémoire. Au fur et à mesure que le convoi s’approchait de Roanne, il dévisageait avec un peu plus d’insistance les personnes qui montaient ou descendaient. Il y en avait certainement une parmi elles qui lui serait familière. Mais personne n’éveilla le moindre souvenir. Cela faisait si longtemps. 18 Dans sa valise, Anthony Buisson transportait avec grande fierté quelques exemplaires de sa toute première bande dessinée. Son nom apparaissait en grosses lettres rouges sur la couverture. Il aurait tant aimé pouvoir y associer celui de son camarade d’enfance, Eric Roland. C’était grâce à lui qu’il avait osé se lancer dans le neuvième art. Et c’était lui qui était à l’initiative de son retour à Charlieu. Il avait trouvé l’âme sœur et avait insisté pour qu’Anthony assiste à son mariage. Il lui avait même demandé d’être son témoin. Eric avait laissé tomber le dessin depuis de nombreuses années. La tradition familiale le destinait à une toute autre voie, l’incitant à marcher sur les traces de son père. Passant avec succès le concours d’inspecteur de police, le dernier rejeton des Roland était même sorti major de sa promotion. Anthony avait donc poursuivi seul leur rêve de gosses. C’était la première fois qu’il était à la tête d’un album en solo. Eric serait certainement très fier que son ami d’enfance lui en fasse la primeur. Les freins du train couinèrent longuement. Anthony aperçut un panneau indiquant l’arrivée en gare du Coteau. Il bondit et attrapa les sacs qu’il avait logés sur la tablette au-dessus de sa tête. Le pont était là-bas, droit devant, tel qu’il se le représentait dans ses souvenirs. Le convoi s’apprêtait à le franchir. Cette voie ferrée l’avait traversé, pour la première fois, en fin d’année 1858. Le but était alors de se raccorder à la ligne du Bourbonnais. Depuis, l’électricité avait remplacé la vapeur. Les wagons de troisième classe avaient disparu. Les banquettes en 19 bois s’étaient vus étoffées d’épais coussins. La climatisation avait fait son apparition. Mais il était un fait qui restait immuable : lorsqu’on était au Coteau et que le sifflet du chef de gare annonçait le redémarrage du train, il n’y avait plus qu’à franchir la Loire pour entrer en gare de Roanne. Anthony était arrivé et son cœur battait la chamade. * * * A la descente du train, Anthony eut pour première impression que rien n’avait changé. Ce n’est qu’une fois sorti de son enceinte qu’il put constater que la gare avait aussi eu droit à son lifting. Tout semblait beaucoup plus moderne. La façade de pierre calcaire noircie par les inévitables gaz d’échappements du centre ville avait été entièrement rénovée. Elle avait subi un ravalement qui lui offrait un confortable revêtement de couleur saumon. La lourde porte d’entrée en bois avait été remplacée par un modèle plus lumineux, fait d’une grande vitre ouverte sur la ville. Un choix judicieusement stratégique. Car si le modèle offrait plus de clarté à l’intérieur de la gare, il fournissait surtout une formidable vitrine sur l’extérieur : le restaurant des Troigros. En posant le pied sur le sol roannais, personne ne pouvait ainsi louper l’enseigne de ce fameux établissement, juste de l’autre côté de la rue, faisant grand honneur à la ville et à toute la gastronomie française. 20 Anthony Buisson n’avait jamais eu l’occasion d’y prendre un repas. Mais il eut un jour la chance de pouvoir visiter le restaurant et sa cave. Ce fut dans le cadre d’une sortie pédagogique, au début des années 1980. Monsieur Pélusse, son professeur principal de l’époque, avait eu l’heureuse initiative d’emmener ses trois classes de 5ème dans le prestigieux établissement gastronomique. Anthony conservait de cette journée un agréable souvenir. Il n’avait pu s’empêcher le soir même de rapporter à ses parents tout ce qu’il avait vu et appris. Le restaurant avait déjà à l’époque plus de cinquante ans d’existence. Créé en 1930 par Jean-Baptiste Troisgros et sa femme Marie, un couple de bourguignons autodidactes de la restauration, ce qui ne s’appelait alors que l’Hôtel-Restaurant des Platanes était bien vite devenu une table d’hôtes régionale, bourgeoise et conviviale. Leurs deux fils prirent la relève et firent rapidement prospérer l’affaire, menant leur établissement au firmament des étoiles des guides gastronomiques. On venait de très loin pour s’y attabler. Pierre Troisgros se chargeait lui-même de faire visiter sa cave, fier de présenter les inestimables trésors qu’elle protégeait. Il alla même jusqu’à jouer de sa notoriété pour promouvoir les petits vins locaux. Les viticulteurs des côtes roannaises ne laissèrent pas passer une telle aubaine. Leur infructueuse tentative d’association dans les années 1950 était maintenant digérée. Ils en avaient tiré les leçons et avaient bien compris l’esprit « coopérative » nécessaire à la réussite de leur entreprise. Pierre Troisgros leur offrait leur concours. Un tel représentant de luxe était une véritable bénédiction pour la région, les obligeant 21 à réunir tout leur savoir-faire afin de privilégier la qualité qu’exigeait le nouveau marché qui s’offrait à eux. Un vrai cas d’école de réussite provinciale ! Et puis, c’était grâce aux frères Troisgros que Roanne s’était fait une solide réputation dont la rumeur favorable avait réussi à pénétrer les salons parisiens. Il était donc normal que leur établissement soit bien visible de tout voyageur descendant d’un train pour fouler le sol roannais. Anthony gagna la gare routière qui se trouvait à deux pas de là, face au Palais des Fêtes. Une fois dans le bus, il resta le nez collé à la vitre. Il ne voulait rien louper. Les rues, les routes, les panneaux. Tout l’interpellait. Il passa devant l’hôpital et son cœur se pinça. C’était dans une de ses sinistres salles qu’il avait vu ses parents pour la dernière fois. Puis ce fut l’Arsenal, un établissement de l’armement dans lequel son père avait travaillé pendant presque vingt-cinq ans. Et enfin, le pont enjambant la Loire et débouchant sur la plaine d’Aiguilly. « Ce foutu pont ! » S’exclama Anthony pour luimême. Dix-huit ans auparavant, un camion y avait perdu le contrôle, envoyant la voiture de ses parents par dessus le parapet. Le pont n’était plus le même. A l’époque, il s’agissait d’un ouvrage suspendu. Anthony se souvenait de l’appréhension qu’il éprouvait en le traversant à vélo. Il trouvait les câbles qui le tenaient 22
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