La vie est un conte de fées, par...fois ! - Page 2 - test La vie est un conte de fées, par… fois ! 3 Michèle Obadia-Blandin La vie est un conte de fées, par… fois ! Recueil de nouvelles et textes courts Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0551-7 Dépôt légal : Février 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Les nouvelles 9 Ad vitam ætern’âme Un karma jalonné de jours pairs et doublons ? J’y croyais. Née sous le signe du gémeaux, un 06/06 d’une année double, mariée un 08/08, j’étais persuadée que je mourrais un 10/10 ou bien un 12/12… le plus tard possible, bien entendu ! Cette année-là, le mois de janvier se concluait sur une note anormalement printanière. La nature semblait avoir perdu ses repères. À travers la baie vitrée, j’observais les branches de l’amandier à l’orée d’une nouvelle floraison tandis que le ménage dominical défilait sans passion sur le rythme d’une ennuyeuse danse du balai. Subitement, ma vue se troubla. J’eus la sensation époustouflante qu’une locomotive de TGV déchirait l’espace. En une picoseconde, une douleur me transperça. Fulgurante. Sous la pression d’une lame invisible, j’atterris sur le marbre glacé. Immédiatement, je tentai de me relever. En vain. Étais-je morte ? A priori, non, puisque mon esprit divaguait dans la plus grande confusion. Je m’imaginais transformée en légume, réduite à l’état d’un dé de courgette. Enfermée dans la gangue d’un corps inerte, je hurlais. Du moins, je le croyais ; les 11 cris silencieux restaient bloqués à la lisière de mes lèvres soudées. À travers les battements erratiques de mes paupières, je perçus indistinctement une forme ovale. Penché au dessus de mon visage, mon mari parlait. Ses paroles ondulaient par bribes dans un écho brouillé. Impossible à décoder. Je sentais la caresse de sa main sur ma joue. J’aurais voulu sourire, le rassurer. Mais j’avais perdu toute maîtrise. À demi consciente, enfouie au creux de mon nuage, j’entendais sa voix étranglée qui se voulait rassurante : « Chériiie… Ça va all… Ne t’in… pas… Ne… paaaaas… » … Brutalement, le son se coupa. L’image s’éclipsa derrière une épaisse obscurité qui m’engloutit. Quelques heures plus tard, le « réveil » dans une pièce inconnue ne fut pas plus rassurant. Une pieuvre géante, frétillant à la fréquence de bips lancinants, avait enroulé ses tentacules autour du lit qui me maintenait prisonnière. J’avais atterri vingt mille lieues sous ma vie ! Dans cet étrange Nautilus, le capitaine Némo tardait à débarquer. Seules des ombres blanches apparaissaient parfois tels des anges voilés. Leurs voix s’emmêlaient en sabir. Les mots s’entrechoquaient : « rupt… d’anév… », « como… cérébrale »… Mesurant le gouffre de mon inconscience, je réalisai à cet instant ; le coma… c’était moi ! Dans cet univers aseptisé, mes proches contrits se succédèrent dans un silence, étonnement éloquent. Au rythme des inutiles goutte-à-goutte, l’énergie fuyait mon corps, aussi réactif qu’une endive bouillie. L’étiolement s’éternisa deux jours. À bout de souffle, au matin du 2 février, la vie s’échappa complètement. J’avais bien raison : La Mort m’avait cueillie un jour pair et doublon… 12 Abandonnant mon enveloppe charnelle, je jetai un dernier regard vers ce qui avait été moi. Si la lividité de mon visage me surprit, la chétivité de ma silhouette m’étonna plus encore. Quelle ironie tout de même ! Jusqu’à ce jour funeste, mes yeux m’avaient toujours renvoyé le reflet d’une femme plutôt replète. Les régimes à répétition qui avaient jalonné mon existence m’avaient métamorphosée en yoyo humain. À présent, je me voyais enfin telle que j’avais été… Si seulement j’avais su faire fi des apparences et des diktats de la mode ! Mais il était trop tard. Lentement, je m’éloignais des miens et de mon époux. À soixante ans, il pleurait tel un enfant. Jamais les paroles de la chanson « Les vieux » de Brel ne prirent autant de sens : « Celui des deux qui reste se retrouve en enfer… ». Happée par une force irrésistible, je m’engouffrai dans un tunnel dont la traversée me parut à la fois fugace et interminable. Le voyage avait-il duré une seconde, une heure, un jour, une semaine ou un siècle ? Impossible de le déterminer. Qu’importe ! Au bout de la trouée, je découvris la porte de l’au-delà… Aucun panneau n’indiquait si j’avais atterri au « Paradis » ou en « Enfer ». L’absence de patriarche barbu, un trousseau de clés dans les mains, me fit craindre le pire. Le comité d’accueil était plus que restreint. En lieu et place de la mythique cérémonie de pesée des âmes, une bannière de nuages ciselait l’espace d’un universel : « Welcome ! »… Contrairement aux élucubrations des terriens, la sérénité ne régnait absolument pas dans ce monde dit « meilleur ». L’effervescence était plus bouillonnante qu’un premier jour de soldes aux Galeries Yalafette. Une multitude d’âmes, semblables à un banc de méduses agglutinées 13 les unes aux autres, grouillaient en piaillant devant la voûte laiteuse. Sans doute, le récent séisme en Chine et le passage d’un cyclone dévastateur en Birmanie avaient-ils entraîné cette affluence. Alors que je pestais intérieurement contre cette attente – la patience n’ayant jamais été mon fort – une des entités s’approcha de moi. La communication s’instaura d’emblée. Un mode d’expression bien curieux, en vérité. À la manière d’un battement d’ailes de papillon, elle se trémoussa et m’expliqua à travers ses ondulations : « Nous sommes en transit jusqu’à ce que les corps dont nous émanons soient réduits en poussière. C’est la condition « sine qua non » pour pénétrer et circuler librement dans le pays… ». J’étais donc bloquée à la frontière, pour une simple formalité. Le bourdonnement ambiant commençait à m’agacer sérieusement. L’obtention du visa risquait de prendre un certain temps. Prise d’une audace impétueuse, je répliquai dans le même langage vibratoire : « Dans ce cas, je retourne vers les vivants, assister à ma mise en terre. Ensuite, je reviendrai… ». Sans me préoccuper de mes nouvelles compagnes d’infortune, je fis demi-tour en direction du passage entre les deux mondes. Mon retour sur Terre coïncida miraculeusement avec le jour et l’heure de mon enterrement. Pour une fois, j’étais ponctuelle… Bien que l’athanée de ma localité affichât complet, une récente épidémie de grippe hispano-asiatique ayant touché la région, retrouver le corps qui m’avait abritée, s’avéra d’une aisance déconcertante. Sous le linceul opale qui le recouvrait, je repérai, en un clin d’onde, ma dépouille nue et froide. Autour du cercueil, plusieurs rondes de fleurs, ceintes de rubans parme aux inscriptions dorées, égayaient la décoration minimaliste de cette 14 salle, triste à mourir. Les effluves d’essences mêlées embaumaient l’atmosphère. Les lys se révélaient particulièrement entêtants. J’aurais préféré des roses, mais je n’avais plus vraiment droit au chapitre. Dans le reposoir où tout respirait la désolation, la famille et les amis arrivaient peu à peu. Avant de prendre place, certains déposèrent des phrases sans grand intérêt sur le cahier de condoléances. Pour ma part, j’aurais bien écrit « Désolée d’être là ! ». Mais une fois encore, je n’avais plus mon mot à dire… Un homme barbu, vêtu tel un croque-mort s’approcha et ânonna une litanie de paroles incompréhensibles. Orientant les antennes de mes ondes dans sa direction, je finis par comprendre que cet homme de (bonne) foi priait pour mon repos éternel. Était-ce un curé, un rabbin, un pasteur ou bien un imam ? Je l’ignorais et en réalité, cela m’était indifférent. À présent, je peux bien l’avouer : latin, hébreu, arabe ont toujours été du chinois pour moi. Toutefois, respectueuse, je l’écoutais religieusement. Assis près du cercueil, mon mari semblait inconsolable. Il m’avait sans doute aimée profondément. Avec amertume, je regrettais qu’il ne me l’ait pratiquement jamais dit durant toutes ces années. À cet instant, le refrain d’une chanson de Frédéric François… non Paul Valéry… à moins que ce ne soit un mélange des deux, je ne sais plus bien. Bref, les paroles résonnaient avec obstination : « Aimons-nous vivants ! ». Une évidence ! À côté de lui, se tenaient mes frères, leurs femmes et enfants, les oncles, tantes, cousins, cousines, amis… J’aurais pu entonner des trémolos à la manière d’Aznavour : « Ils sont venus. Ils ont tous là… Elle va mourir… ». Mais, à ma connaissance, une âme ne fredonne pas. 15 De plus, contrairement à « la mamma », j’étais déjà morte ! Mon frère aîné fit mon éloge, comme lorsque Maman, puis Papa, nous avaient quittés. Contenant difficilement l’émotion qui transparaissait à chacune de ses paroles, il retraça ma vie avec tellement d’amour que j’en eus les larmes au bord de l’âme. Quelques instants plus tard, le couvercle fut scellé. Mon corps, définitivement enfermé, fut transporté au cimetière. Encore une ritournelle de prières, quelques pelletées de terre sur le bois verni du cercueil, le processus de transformation de mon enveloppe inerte en poussière était enclenché… Dès lors, je pouvais rejoindre le pays des âmes. Cette fois, l’accueil me parut plus chaleureux. Toujours pas de Saint-Pierre, mais le décor s’était métamorphosé. Toute trace des âmes, précédemment massées au pied de la voûte, s’était volatilisée. Sous la banderole de nuages de bienvenue, « on » avait déroulé un tapis cotonneux conduisant directement à l’au-delà. Même si aucun écriteau ne mentionnait « Paradis » ou « Enfer », je me sentais déjà plus rassurée. Sans doute avais-je eu la chance d’emprunter un aiguillage réservé aux V.I.P. Après avoir passé la frontière, je partis arpenter mon nouvel univers. Sans accompagnateur, seul l’instinct devait guider mes déplacements. Presque aussitôt, la déception céda le pas à l’enthousiasme. Alors que j’imaginais une contrée gigantesque, grandiose, fabuleuse… style Grand Canyon version Paradis blanc, le territoire des âmes s’avéra aussi peu étendu que le rocher de Monaco, les buildings en moins. La traversée de paysages inexistants et dépourvus de couleurs me permit au moins de 16
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