La bouchot hors du moule - Page 2 - Berhe La bouchot hors du moule Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0622-4 Dépôt légal : Janvier 2009 © Berhe L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit l’ouvrage. 6 Sommaire Non à la délocalisation ..................................... La mer, poubelle des hommes .......................... Nos pauvres banquises...................................... Le retour au port ............................................... Les épaves anglaises ......................................... Au meurtrier ..................................................... Son petit bigorneau ........................................... La plie ............................................................... Droit sur le nouveau continent.......................... Leur nouvelle mer............................................. Le retour ........................................................... La Trinité Sur Mer et le spectre........................ La côte sauvage ................................................ Gare aux marchands quand vient le souvenir..................................... 11 19 27 31 37 41 45 49 57 61 65 71 75 79 9 Non à la délocalisation Une moule sur un banc, un banc publique, vit là depuis son éveil à la vie. Elle est dans la rivière du Vincin avec ses congénères, agrippées aux pieux de bois. Elle vit les marées avec bonheur. Mais un jour, les mareyeurs s’apprêtent à tout enlever. Elle a grandi ici et ils veulent l’expatrier dans le plat pays. Sa taille est en partie la cause de cette délocalisation. La petite bouchot ne peut rien faire. Vont-ils me transformer en une grosse orange ? Elle est complexée car peut-elle rivaliser avec ce fruit de mer si dodu ? Elle est très grosse. Son poids veut qu’elle soit très rentable, la moule de Hollande. Oh, bien sur, elle est moins goûteuse. De plus, elle est maintenant très bien implantée sur les places financières. Les actions de pêcherie se sont vues remonter d’une manière fulgurante. Il parait qu’elle pourra faire taire les famines. C’est encore un slogan publicitaire mêlant des relents d’humanisme. Ces financiers, se soucient ils de la misère du monde ? Je ne pense pas car leurs considérations ne sont que mercantiles. Bientôt, ce sera le tour de celle de Thau à un taux vraiment si bas que vous ne verrez pas ça de si tôt. 11 Ménagères, sortez vos cabas. Comparez et faites vos totaux après vos achats Il faut être rentable dans cette société sinon nous sommes jetés dans l’arène. Les lions du profit nous dépècent sans aucun scrupule. Personne ne lève le petit doigt car autrement le verdict tombe comme la guillotine. Cela vaut-il de perdre la tête pour ces renégats de la finance. Autrement le couperet tombe. Cela vaut-il le cou de trancher cette laide question ? NON Mais… Après c’est l’éviction de la fourmilière terrestre. Ah, la mini société des côtes. Faut-il entrer dans le moule pour être admise ? Ils marient la grosse production avec la rentabilité. C’est fini le temps de la sensibilité, le temps où les hommes avaient un peu de générosité à donner. Il y a longtemps qu’ils ont publié les bancs, mariant cynisme et corruption dans le système de consommation. C’est le carnaval du profit avec les tares en tulle. Aline, la moule de bouchot, commence à rompre ses liens qui la relient à ses congénères. Puis ceux-ci cèdent à force d’être frottés. Un petit craquement presque inaudible annonce la rupture des attaches. Enfin, c’est le goût de la liberté qu’elle connaît La mer gronde avec ses rouleaux blanchis d’écume Une vague plus rageuse, soudain, l’emporte. Elle est ballottée par les courants. Ceux-ci l’éloignent de plus en plus vers l’horizon. Elle voit l’infini se rapprocher et le profil des côtes s’évanouir. Vivre sans chaîne donne un goût exquis aux perspectives. C’est toute la dignité de retrouver. C’est le respect pour chaque forme de vie. Satisfaite, elle ne veut pas l’expatriation forcée dans l’autre pays du fromage car celui-ci est aussi 12 orange, fade, sans réel goût de finesse. Puis c’est ici qu’elle a grandi, elle ne veut pas être arrachée à ses racines sans son accord. La petite moule est soulagée de se sentir portée loin de la ria bretonne. Les flots grondent à l’approche de la haute mer. Les piquets des bassins deviennent des fils à l’horizon. Les parcs n’ont plus aucune attraction pour la petite. C’était plutôt un lieu de rétention forcée. Avant, elle regardait les lames passer. Elle se rappelait des pieds de couteaux s’enfonçant dans les fonds sablonneux. Avec les praires, les coques, les palourdes, les patelles appelées aussi pissouses, ils ne perdaient pas le fil car c’était si monotone. Rien ne venait aiguiser la curiosité d’Aline, la moule de Bretagne. Peut-être, les rares crevettes pouvaient attirer son attention. Des petits crabes verts titubaient et marchaient tout de travers. Ah, qu’est-ce qu’elle a ri en les voyant zigzaguer comme des petits clowns. Mais les palourdes et les coques les observaient comme des vieilles filles, à l’affût du moindre potin, elles cancanaient après lançant leurs phrases acerbes. De vraies commères, elles étaient Il n’y avait que leurs deux yeux qui n’étaient visible sur le sable. C’est fini tout cela. Elle est dans l’immense océan, Aline. Les courants la chahutent. Soudain, la force faiblit. Les lunes sont moins grosses. L’attraction de l’astre se fait moins ressentir. Les cœfficients baissent Bientôt, ce sera la morte eau sur la côte. Combien de soleils se sont couchés sur l’infini depuis son départ ? Combien de traînées rougeâtres se sont imposés comme le signe de la mort du crépuscule ? Chaque année, cela se répète trois cent soixante cinq fois Elle 13 est transportée par la force de l’océan, loin, loin, loin de son point d’attache. Son attention est attirée par une forme bizarroïde au fond de la mer. Un drôle de coquillage repose sur le varech. Il ressemble à une huître géante poussée aux hormones. Aline est doucement déposée par le courant au pied de cette immense coquille. Elle l’apostrophe soudainement : « Oh, mon pauvre bénitier, je ne sais où le courant m’entraînera. Je laisse, à la providence, le soin d’orienter mon devenir. Cela m’est préférable plutôt que de perdre mon identité de petite bouchot. Je pense au dire des bigorneaux. Ils parlent d’un Eden aux coquillages où la mer est une glace aux milles reflets. Le vent se veut douceur. Le soleil est caresse. Les oiseaux ne viennent pas vous harceler de leurs becs pointus. Cette immense corne d’abondance de quiétude se trouve au pays des fruits exotiques. C’est le paradis des couleurs. C’est là que tout fruit espère finir un soir, leur dernier crépuscule. Ce n’est pas le fruit du hasard si même ceux du désir couvent l’espoir d’y accéder. » Soudain, elle est grisée par l’ivresse de la liberté. Elle déclame à qui veut l’entendre comme les orateurs à Trafalgar Square. Elle est debout sur un promontoire improvisé dans le fond de la mer. C’est là qu’elle s’emporte : « Oh, ma vieille morue, si tu sentais mon désespoir. Où dois-je partir ? Où puis-je impunément fuir ? Où vais-je amerrir ? Dans quel fond occulte tomberai-je ? Mais suis-je bête ? Pourquoi m’en faire alors que j’ai toute l’existence devant moi. Jamais, je n’irai 14 forcer au pays des tulipes. Je suis une vraie moule de bouchot et je le resterai jusqu’à mon dernier souffle. J’ai une image de qualité à défendre. J’ai une dignité à faire respecter. » C’est plongée dans ces considérations qu’elle dérive quand soudain, une petite voix se fait entendre dans les eaux. – Ohé, Aline, Aline Bouchot, la bretonne. Ohé, c’est CruCruz la fausse palourde, la sinagote.Tu sais, la pissouse comme on m’appelle car je ne suis pas striée comme la vraie palourde. Aline, regarde, je suis sur ta gauche, un peu vaseuse, d’accord. Je n’ai pas pris le temps de me faire une toilette. J’ai entendu parler de toi à Port Anna, le petit port de Séné. – Mais, c’est CruCruz, la pissouse de Séné. Tu es la première sinagote (habitante de Séné, commune jouxtant Vannes) que je rencontre depuis que je me suis enfuie du golfe du Morbihan. – Tu sais, Aline, le paludier nous avait toutes rassemblées dans le parc. En chargeant mes copines, je suis tombée de sa fourche dans la mer. Quelle aubaine, j’en ai profité pour m’agripper à un chalutier qui partait en mer. Autrement, je suis sûr que j’aurai fait étalage aux halles de Rungis. Ce n’est point notre coquille mais ce qu’on a à l’intérieur qui les intéressent, ces marchands bedonnants. Ils sont là à crier des chiffres incompréhensibles. Certains de ces hommes font des mimiques et ils sont compris. C’est une chance de t’avoir rencontrée sinon c’est à la vente que j’étais promise. Ayant compris cela, je devais m’en aller. Heureusement, j’ai décidé de rompre avec les amarres de ma jeunesse. » 15 Toutes les deux voient ressurgir des images de vase bretonne, des bouchots alignés les uns après les autres, des centaines et centaines de mètres de grillages cadenassant la liberté. Elles étaient parquées comme des mollusques bons à être dévorés. Elles auraient été servies sur un plateau en inox, disposées sur un lit d’algues avec quelques tranches de citron. Voilà les perspectives auxquelles elles ont échappé ; elles apprécient le doux courant. Celui-ci vient de faiblir. C’est ainsi que les deux coquillages se posent sur un morceau de bois râpé par les ans. Il appartenait à une vieille épave espagnole. Ce n’est pas un galion mais un vieux chalutier basque coulé par une terrible tempête. La mer a aussi le droit de se faire respecter après tant de siècles de soumission. Ecoutez la rugir, écoutez la gronder. Elle vit depuis tant de millénaires que l’homme lui doit le respect. – Cela me fait plaisir que nous voyageons dorénavant ensemble, dit Cru Cruz la pissouse. Je ne parlerai plus toute seule. Je n’ai pas envie de reproduire le monologue du bassin. Nous étions pourtant des milliers mais même au milieu de la foule, j’ai connu le désintéressement des autres. L’isolement est souvent fait inconsciemment. Comme j’étais une rêveuse, je n’avais pas les mêmes intérêts de discussions que mes jeunes consœurs. Elles discutaient entre elles et me laissait dans mes pensées. C’est une routine qui aveugle. – Je te comprend, lui répondit Aline Bouchot. Chez nous, il y avait une telle promiscuité que nous étions les unes sur les autres. On ne pensait pas. On ne parlait pas chez nous. On attendait la prochaine marée comme divertissement. C’était abêtissant. Cela 16
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