L'occupant du bureau 002 - Page 1 - test Gérard F. Noël L’occupant du bureau 002 Histoire vraie Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1205-8 Dépôt légal : Août 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire Préface .............................................................. 17 Chapitre 1 – Un matin comme un autre............ 19 Chapitre 2 – Anselme et le Cyprinidé .............. 33 Chapitre 3 – Les enrouleurs de stores............... 49 Chapitre 4 – Être ou ne pas être........................ 59 Chapitre 5 – Rien ne va plus............................. 83 Chapitre 6 – Le point de non-retour ................. 111 Chapitre 7 – Cantine et autres petits plaisirs. ... 137 Chapitre 8 – Doublepatte et Patachon .............. 161 Chapitre 9 – Delacroix et la fille du calendrier 179 Chapitre 10 – Au revoir Francis, Obélix et Mathurin............................................ 189 Chapitre 11 – Mauvaise rencontre.................... 197 Épilogue............................................................ 213 9 À Marie-Jo, Sophie, Amélie. À Michelle Fannière, pour le temps que tu as passé à tenter de m’apprendre à écrire. 11 PREFACE Par un concours de circonstances, c’est à un clinicien du travail qu’on demande de préfacer ce livre. Mais le texte de Gérard F. Noël traite-t-il seulement du travail ? La question mérite d’être posée car si le bureau 002 se situe bien sur un site industriel, son occupant, quant à lui, est soumis à une contrainte insolite : celle de ne rien faire ! Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’injonction de ne rien faire n’est pas exceptionnelle dans l’entreprise moderne. Même si cette pratique est moins fréquente aujourd’hui que naguère, on y a beaucoup fait recours pendant toute la période de transition qui nous sépare du tournant gestionnaire des années 80. C’est que, pour installer le pouvoir des gestionnaires, il fallait se débarrasser des objections et contestations venant principalement des gens de métier. Pour qu’on ne les entende plus, on les a alors placardisés : maintien du salaire, sous condition de ne plus se mêler du travail de production et d’être ainsi privé de tout pouvoir de contestation vis-à-vis des 13 nouvelles méthodes de gestion. Maintien dans l’emploi, mais interdit de travail ! Contrairement à ce que pensent les gens d’en haut, les gens ordinaires ne sont pas tous, massivement, enclins à la paresse et à l’oisiveté. Privés du droit de travailler nombre d’entre eux risquent de faire l’expérience pénible d’une déstabilisation de leur propre identité, alors même qu’ils conservent leur sécurité matérielle et leur salaire. Alors ? Ce livre est-il un traité de psychopathologie du placard ? Non ! C’est un roman. Il n’empêche ! Comme les bons romans, il peut nous en apprendre long sur la condition humaine. Être privé de travail, c’est perdre la possibilité de se mettre à l’épreuve de soi dans la confrontation avec le réel du monde ; Et de ce fait se profilent deux risques : celui de ne plus progresser, voire de régresser dans ses aptitudes, ses habiletés, ses virtuosités ; et celui de perdre progressivement le rapport avec le réel. Pour résister à l’angoisse que provoquent le non sens, le gâchis, l’absurdité de la situation, il faut déployer des défenses. Mais il faut aussi lutter contre les effets du vide et de la durée interminable de chaque jour, sur le fonctionnement psychique. Et surtout il faut tenir face aux effets redoutables de la solitude, de l’isolation, voire de la relégation par les autres et par l’organisation. Entrer dans le bureau 002 avec Anselme, son occupant, c’est-ce à quoi nous invite le roman. Mais il le fait de telle façon que l’atmosphère accablante saisit le lecteur et lui impose un tempo lent, auquel il ne peut échapper, qui n’est autre que cet 14 engourdissement, cette persévération, cette viscosité, cette ritualisation obsédante de la pensée dont Anselme est victime en même temps, on le sent bien, qu’il en est tout de même l’artisan scrupuleux. Cette forme de pensée qui s’exemplarise dans le rituel matinal avec le poisson rouge et ne cesse qu’avec les ronflettes misérables et tordues sur un fauteuil de bureau, est effectivement au service des défenses : stratégie de détournement et d’envasement de la pensée pour l’empêcher de revenir sur soi, sur cette condition aberrante qui est faite à Anselme, et conjurer ainsi les crises d’angoisse. Malgré l’efficacité indiscutable de cette stratégie, on voit aussi qu’elle échoue partiellement, qu’elle est parfois trop heureuse de laisser filtrer des retours du passé. Évocation des rondes avec le responsable de l’hygiène et de la sécurité sur le site, images et scènes d’engins de chantier évoluant entre les montagnes de déchets métalliques, souvenirs de poignées de mains, de salutations plus ou moins ritualisées, de dialogues codés… qui font remonter des souvenirs plus anciens encore, venant de l’enfance, entre docks et fêtes foraines. Ce que les défenses doivent tenir à distance - la pensée réflexive sur soi-même, parce qu’elle serait trop cruelle - n’est pas assez efficace. Les souvenirs et les fantasmes, à la fin, se mélangent avec les impressions du bureau 002. Décoder les bruits de pas dans le couloir, les identifier sans voir les marcheurs, reconnaître la cadence et le son des chaussures du patron, être submergé par l’analyse interminable des gestes et mouvements des salariés, quand Anselme 15 les croise sur le trottoir trop étroit qui conduit au restaurant d’entreprise,… sont autant de retours du monde ordinaire qu’il faut passer à la moulinette de la pensée défensive. Malgré tous ces efforts, l’angoisse revient partiellement mais elle se déplace et maintenant Anselme s’examine. Son corps-même est traité comme les souvenirs du travail vivant : manger, pisser, se voir dans le miroir, tout se ralentit et se morcelle à travers le filtre de la pensée défensive annonçant déjà l’angoisse hypocondriaque. Le travail est certainement la médiation la plus puissante par laquelle l’être humain fait connaissance avec le réel et en vérifie la validité tout au long d’une vie. A la longue la privation de ce rapport avec le réel risque de faire glisser vers la confusion mentale. La limite s’estompe entre la réalité et le fantasme, la rêverie et l’imagination. Et si Anselme s’approche dangereusement du trouble de la pensée, il ne bascule jamais dans le délire, il n’est jamais pris par un syndrome de persécution. Et cela, il le doit à l’opiniâtreté de sa lutte contre la folie. Ce combat contient une part d’héroïsme silencieux, mais il est aussi écrasant, épuisant. La lecture du roman s’éprouve comme une contrainte au rétrécissement de soi sous l’effet d’une emprise qu’Anselme exerce par le truchement de sa narration sur notre propre capacité de penser. Ce ralentissement de l’idéation peut bien sûr évoquer la dépression. Mais ce n’est pas le plus important. L’emprise condense en elle la gigantesque agressivité qu’Anselme s’efforce de contenir. Elle finira toutefois par exploser, non sans un ultime retournement qui nous ramène alors dans l’espace propre au roman. 16 Mais si ce livre peut-être lu comme une « phénoménologie du placard », sa dimension essentielle n’est pas scientifique ni savante. Le style de l’écriture qui passe d’un langage presque parlé à la convocation de termes très littéraires, sert avec talent à effacer les limites entre la réalité ordinaire et la dérive fantasmatique. Ce que montre en fin de compte, ce roman, mieux que tout document clinique, c’est comment la subjectivité d’un être humain est toujours, nolens, volens, impliquée dans sa totalité par le rapport au travail et combien il est dangereux dans un monde où chacun est condamné à la solitude, de se trouver privé du droit d’apporter, par son travail, une contribution à la société. Christophe DEJOURS Mai 2009 17 Chapitre 1 Un matin comme un autre Avec un peu d’organisation la difficulté n’avait pas été si grande. L’horloge biologique d’Anselme s’était ralentie. Les minutes s’étaient mises à aller deux fois moins vite, si ce n’est plus, au point de ramener sa présence journalière, au bureau, en équivalence RNTT (rythme normal de temps de travail) à quelque chose comme 3 h 1/4, peut-être moins. L’effort hebdomadaire à fournir, 16 h 15 ou encore 32 h 30 en temps réel, pour agréable qu’il soit ne témoignait d’aucune avancée sociale (n’en déplaise à Martine Aubry). Cet horaire allégé n’était que la conséquence (heureuse ?) de sa relégation, de son bannissement. S’il était allégé pour lui, ce qui relevait de sa seule appréciation, l’horaire était par ailleurs libre pour l’ensemble des personnels travaillant dans les bâtiments centraux, au demeurant excentrés. « Centraux » dans le jargon de l’entreprise n’avait rien à voir avec la localisation, l’adjectif faisait référence à ces fonctions nobles abrégées en DG, DC, RH, R et D, 19
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