L'oublié de l'aile ouest - Page 1 - test Christian Roche L’oublié de l’aile ouest Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1322-2 Dépôt légal : Mai 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 I Il y a quelques années déjà, je discutais avec un ami qui connaissait ma passion pour les châteaux. Il me dit au cours de la discussion, qu’il a vu un vieux château à vendre, quelque part en Normandie, le genre de truc qui me plairait sûrement. Je l’ai bien sûr pressé de questions. Il est comment ? Il date de quand ? C’est grand ? Devant le flot de questions, il me répond qu’il ne sait rien de tout ça, mais qu’il veut bien m’y emmener. Rendez-vous est pris pour le samedi suivant (je n’aime pas attendre, surtout quand il est question de château, et qui plus est, à vendre). Je ne sais pas d’où me vient cette passion pour les vieilles pierres, mais aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, il y a toujours une vieille maison, ou un vieux château qui me revient en mémoire. J’aime ces lieux chargés d’Histoire, qui ont vu naître, vivre, s’aimer, et mourir des générations d’hommes et de femmes. Et plus la demeure est « dans son jus », plus je suis émoustillé. Je ne trouve rien de plus déprimant qu’une belle bâtisse entièrement rénovée. Elle a, à mes yeux, perdu une partie de son âme. Je ne suis pourtant pas issu d’une famille nobiliaire, et ai toujours vécu en 9 appartement, ou en maison récente. Mais j’ai, ancré au plus profond de moi, cet esprit terrien, ce culte de la campagne, de la belle pierre, de l’histoire. Nous voilà donc partis, Guillaume et moi, sur les routes de la verte Normandie, et plus précisément dans l’Orne, département qui a su préserver sa ruralité, ou qui n’a pas su prendre le train de la modernité, c’est selon. Moi, je préfère la première version. Et c’est vrai qu’il y a bien peu d’urbanisme, et beaucoup de nature. Tant mieux ! Un bon point pour cette aventure qui, je le pressens, va me plaire. Les routes que nous empruntons sont de plus en plus petites, étroites, sinueuses, et gardent parfois un lointain souvenir de l’enrobage qui devait les recouvrir autrefois. La mousse et les herbes folles parviennent à reprendre le dessus, çà et là, sur le goudron. Comment mon ami a-t-il pu venir se perdre dans ce coin ? Explications confuses, un client à voir, non, une cliente, quelques égarements… Je trouve pourtant que pour n’y être venu qu’une seule fois, mon ami semble bien sûr de la route ! Soudain, au détour d’un virage, une grille monumentale, rouillée à souhait, avec un panneau maladroitement accroché dessus : À vendre. – C’est là !, me dit-il en se garant devant la grille. Je descends de voiture, et m’approche. Une longue allée envahie d’herbes, de chardons, et bordée d’arbres s’enfonce dans le lointain. On ne voit rien. – Au bout, le chemin tourne, me dit Guillaume. De là, on ne peut rien voir. Il faut s’approcher ! Viens, on peut faire le tour, il y a un passage par là ! Je suis torturé. J’ai toujours eu horreur de violer la propriété d’autrui, et de m’y introduire sans y 10 avoir été convié. D’un autre côté, je suis terriblement frustré ! Je n’ai pas fait tout ce chemin pour voir une simple grille toute rouillée ! Allez, au diable les scrupules, j’y vais. Surtout que Guillaume me certifie que personne n’habite là. Toi mon bonhomme, pour quelqu’un qui est passé là par hasard, tu en sais des choses… Il faudra bien éclaircir ça un jour ! Mais pour l’instant, priorité à la découverte et à l’aventure ! Nous avançons donc, suivant un sentier tracé dans les herbes hautes, dans ce qui a dû être, il y a peu encore, une allée parfaitement carrossable. On y voit encore très nettement les deux passages des roues. L’herbe y est plus rare, plus courte, plus maigre. Elle n’a sans doute pas trouvé grand terre pour s’y développer. Très probablement, des années d’empierrement en ont fait des passages solides pour les véhicules, mais bien peu accueillants pour ces petites plantes pourtant bien courageuses. De part et d’autre de ce chemin, s’élèvent des chênes majestueux, plusieurs fois centenaires, et dont les branches se rejoignent par endroits pour former une voûte, créant ça et là des zones plus intimes et plus secrètes, alors qu’en d’autres endroits, elles s’écartent pour laisser pénétrer la lumière à profusion. Après quelques centaines de mètres, sur la gauche, apparaît une maison. Oh, pas bien grande, pas bien belle, mais sûrement bien vieille ! On devine qu’elle était habitée il n’y a pas si longtemps. Les traces d’une activité récente sont partout présentes : des géraniums en pots pas tout à fait morts, un arrosoir sagement posé près de la porte d’entrée, à côté d’une paire de galoches vilainement usées, des rideaux aux fenêtres encore bien propres, mais partout, l’herbe haute a repris ses 11 droits. On devine un potager à droite, mais le jardinier ne s’en est sans doute plus occupé depuis plusieurs mois. Je m’apprête à franchir le seuil du jardinet lorsque Guillaume m’interrompt : – Attends, je ne t’ai pas amené ici pour ça ! Continuons ! Nous reprenons donc notre marche, vers ce virage du chemin, à quelques dizaines de mètres maintenant. Nous contournons les buissons et ronciers, et là, je reste pétrifié. Devant moi a surgi, tel un vaisseau fantôme, le plus beau et le plus pathétique des châteaux qu’il m’a été donné de voir. Il est là, massif et solide, planté au milieu de l’eau. Un pont de pierre permet d’accéder à la porte d’entrée. Il a quelque chose d’irréel, comme si le temps avait stoppé sa course rien que pour lui. Tout transpire l’authentique. Il est ancien : 13e ou 14e siècle, mais a été remanié plusieurs fois. Il semble inhabité depuis fort longtemps. De nombreux carreaux sont cassés, des fenêtres manquent même totalement. Mais miraculeusement, les toitures semblent intactes. Mes yeux balaient ce spectacle de droite à gauche, de haut en bas, en diagonale, dans tous les sens. Je regarde mille détails, mon cerveau bouillonne, mon cœur bat fort, plus fort, encore plus fort. J’ai déjà connu pareille émotion, il y a bien longtemps, dans des circonstances bien différentes, lorsque j’ai rencontré celle qui devait devenir ma femme : le coup de foudre ! Mais là, le coup de foudre pour un château, c’est carrément nouveau. Pourtant, tout y est : la sueur, et l’indifférence à tout ce qui m’entoure, en l’occurrence Guillaume qui me tire par la manche en me disant : – Dit donc, vieux, t’es tout blanc ! Tu es sûr que ça va ? 12 J’arrive à articuler un « oui » pâteux, et mon cerveau ne cesse de me répéter : « il me le faut ! Il me faut ce château ! » Sortant de ma torpeur, je ne peux que bafouiller : – Qui ? Qui vend cette merveille ? Sourire amusé de mon ami, qui avait deviné, et devancé ma réaction. – Tu ne veux pas aller plus loin ? me demande-t-il. – Non non ! Il faut que je voie tout de suite le vendeur ! Je ne veux pas prendre le risque de me faire couper l’herbe sous le pied ! – T’inquiètes, pas de risques ! La vente est bloquée jusqu’à ce que tu aies pris ta décision… Regard interloqué vers mon ami. – Bon, allez, je te dis tout ! Il se trouve que l’agent immobilier qui s’occupe de cette vente est… euh, disons, une amie. Je l’ai rencontrée il y a quelques mois. Elle habite, pas très loin d’ici. La semaine dernière, elle a voulu me montrer cette affaire hors du commun. Quand j’ai vu ça, j’ai tout de suite pensé à toi… Si tu veux, elle t’attend. Terrassé comme si j’avais reçu un autobus sur le sommet du crâne, il faut que je m’assoie. Je m’avance alors vers le pont, et m’assieds sur le parapet de pierre. Les yeux rivés au sol, je regarde un, puis deux, puis tous ces pavés plus ou moins bien rangés, plus ou moins usés ou enfoncés, qui emmènent mon regard vers l’entrée. Je lève lentement les yeux. Quelle majesté ! Une haute tour en saillie abrite en son pied la massive porte d’entrée. De part et d’autre de la tour, et sur deux niveaux, deux ailes s’éloignent, chacune de son côté, baignant dans l’eau de douves démesurées. On 13 devine que chaque aile opère un virage à angle droit, dessinant sans doute un U, ou se rejoignant parderrière en formant une cour fermée. Le modèle même du château fortifié, mais dans lequel, les siècles passants, chaque génération a imprimé sa marque. Le plus visible est sans conteste ces grandes et hautes fenêtres, percées à un moment où la défense des occupants n’était plus le souci premier, et où l’on avait soif de lumière et de soleil. De hautes fenêtres à petits carreaux, reléguant les meneaux dans les quelques ouvertures au ras de l’eau, de quelconques pièces de service situées en sous-sol. Impossible d’aller plus loin dans l’immédiat : le pont-levis est effondré, et je ne suis pas un adepte du saut à la perche. J’entreprends alors de faire le tour des douves par la droite. Arrivé vers l’arrière, je constate que les deux ailes ne se rejoignent pas, mais se contentent d’encadrer une cour intérieure, ouverte vers le sud, et vers ce qui fut sans doute un parc somptueux. Moi qui aime les châteaux dans leur jus, je suis comblé. Et même plus que cela ! On sent bien que personne n’y a mis les pieds depuis bien longtemps. Je me prends alors à rêver de boiseries éclatantes, de cheminées imposantes, de parquets Versailles, de meubles oubliés peut-être ? Guillaume me ramène à la réalité : – On fait quoi ? Et moi de lui crier à la figure : – On va la voir bien sûr, ta copine ! Petit bisou rapide et furtif, mais sans équivoque (tiens tiens, tu m’avais caché ça mon cher Guillaume !). 14 – Je te présente Christian, dont je t’avais parlé à propos du château de Bellegarde. Christian, je te présente Mischa, euh… une amie. Coup d’œil appuyé à l’ami Guillaume, et sourire charmeur à la belle Mischa : – Bonjour. Guillaume, lui, ne m’avait pas parlé de vous… et il a eu bien tort ! Merci gêné de la belle, et Guillaume, pressé d’interrompre cette situation, attaque dans le vif du sujet : – Mischa, tu devrais présenter un peu plus le Château à Christian. – Oui, tu as raison. Asseyez-vous, si vous voulez bien. Alors, vous êtes un passionné de châteaux anciens ? Comment trouvez-vous le mien ? – Le vôtre ? – Oui, façon de parler. Celui que je suis chargée de vendre. Il n’est pas à moi, bien sûr ! – Tu peux y aller, il est sous le charme ! lança Guillaume. Mischa reprit : – Oui, moi aussi j’ai été charmée, mais… ce n’est pas une maison pour moi ! Comme Guillaume m’a dit que vous étiez aussi amateur d’histoire, je me suis penché sur celle de ce château, et j’ai appris, par l’actuel propriétaire et néanmoins vendeur, ceci : Le château et ses dépendances, 150 hectares, appartenaient à un noble local. Celui-ci est mort pendant la Révolution, ou un peu avant, je ne sais pas trop. Toujours est-il qu’à la Révolution, le château aurait été pillé par les villageois au lendemain de la prise de la Bastille, puis confisqué par la République, et rétrocédé au métayer de l’époque, l’aïeul du 15 propriétaire actuel. Eh oui, la propriété est restée dans la même famille, de génération en génération, depuis la Révolution. C’est une famille d’agriculteurs. Le château en lui-même ne les a jamais vraiment intéressés, pas comme les terres. Ils ont tout au plus assuré sa survie en bricolant les toitures pour garder l’ensemble étanche. C’est qu’il leur servait tout de même de grenier à foin, hangar, étable… Eux, ils vivaient dans la petite maison de gardien. Je ne sais pas si vous avez visité le château ? – Non, le pont-levis est cassé. – Eh bien, vous ne serez pas déçu de l’état ! Enfin, Guillaume m’a dit que plus c’était vieux, plus vous aimiez… Vous voulez visiter ? Il y a une passerelle à l’est qui permet d’accéder au château. – Non, pas maintenant ! Je préfère y aller seul. Par contre, je signe tout de suite le compromis ! – Mais… on n’a même pas parlé du prix ! – Ça m’est égal ! Je veux ce château ! Euh, pas trop cher quand même ? Voilà en gros comment je suis devenu l’heureux propriétaire d’une ruine en devenir, dont j’étais tombé follement amoureux, et qui allait me procurer bien plus d’émotions que je n’en aurai jamais rêvé. 16
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