Ma psy et moi... - Page 1 - Claudine Camus Ma psy et moi… Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2240-8 Dépôt légal : Juin 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Avant-propos Hiver 2007-2008, ma vie est un cauchemar. J’ai vendu ma maison, mon toit, ma sécurité pour demain, et je suis seule, désemparée, sans emploi, sans ressources et sans avenir. J’ai cinquante et un ans, la panique me gagne, l’angoisse me ronge. Je ne dors plus, je serre les dents, j’ai mal, très mal, dehors, dedans, mal partout, tout le temps. J’ai honte. Je suis maintenant isolée dans un chalet en location, un tout petit chalet loin de tout, loin de tous, avec pour seule compagnie, mon chien et mon chat. Ma fille étudiante s’apprête à quitter la région à la prochaine rentrée universitaire. Je m’enfonce chaque jour un peu plus, je n’ai goût à rien, je disparais petit à petit. Les miens sont là, ma tribu, ma famille, enfin pas loin. « Idyllique ! », « cet endroit est magnifique ! », « un petit paradis ! », « Petit, mais tellement mignon ! » Rien n’y fait. Je n’ai plus de chez-moi, je ne me sens pas chez moi. La télé m’offre un fond sonore permanent. Une campagne nationale de vulgarisation sur les états dépressifs, sur les moyens d’y remédier est au programme. C’est bien moi, cette « chose » au 11 regard mort. Aucun doute ! Je suis en dépression. Je me procure la brochure recommandée, et je fais le test. Toutes les cases sont cochées ! Plus d’envie, aucun projet, léthargie, tristesse, réveils nocturnes, laisser-aller, solitude… J’ai besoin d’être aidée, il y a urgence. Ma fille est mal, elle aussi. Elle habite un studio dans la grande ville voisine depuis près de trois ans maintenant. Ses visites sont une épreuve, autant pour elle que pour moi. Spasmophile ! Ma fille est maintenant spasmophile ! Tétanie, tremblements, malaises diffus, troubles divers. Son désarroi se manifeste, en silence, à sa manière. Stop ! Ma décision est prise. Il faut que je me soigne, pour moi, pour elle. La prise d’un traitement antidépresseur sera rapidement suivie d’une psychothérapie dont j’attends beaucoup. Mes rendez-vous hebdomadaires avec la thérapeute m’occasionnent un investissement inattendu et quelques déceptions. Au cours des séances, je dois parler de moi, de ma vie, de mes angoisses ; bref, de tout ce qui occasionne cette dépression. Et je n’ai pas le mode d’emploi. Ne pas « moufter » a été un principe parental érigé en mode d’éducation, profondément ancré. Chaque séance a été plus ou moins laborieuse, et mes soirées pendant toute cette période ont été occupées par l’écriture. Lire et me relire pour mieux comprendre. Prendre de la hauteur, de la distance pour interpréter a posteriori le sens et l’esprit de l’échange du jour. Remises en question et autodérision se sont invitées dans cette narration tant le sentiment d’impuissance m’a habitée au cours de ces séances. Ah, ces silences récurrents en thérapie ! 12 Enfin, ce qui est pour moi important ne trouve pas toujours la résonance escomptée. Je suis souvent frustrée et je ne peux rien faire. Ma psychiatre tire les ficelles de ma bobine de vie, uniquement celles qu’elles estiment intéressantes à explorer. Les autres, elle s’en fiche. Moi, pas. C’est pourquoi j’ai tenu dans ce récit à insérer certains faits particuliers. Dérangeant ? Maladroit ? Peut-être. Vous en jugerez. Entrez dans cet antre des secrets, le cabinet est exceptionnellement ouvert. 13 1re séance Aujourd’hui, mardi 25 mars 2008, 14 h 15. J’entre dans la salle d’attente d’un psychiatre. C’est ma toute première fois. J’ai un quart d’heure d’avance. Assis là, un homme, une trentaine d’années, plutôt beau gosse, le genre grand brun sportif à faire craquer les minettes. Je le salue, avise la chaise près de la porte et me pose. L’endroit est clair, plutôt petit, sobre. Une odeur de peinture flotte dans l’air. Je ne suis pas surprise, plutôt rassurée. « C’est un cabinet ouvert depuis 3 mois, cours Léon Blum, tentez de joindre de ma part mes jeunes collègues, les docteurs Weber ou Gaucher. Vous trouverez leurs coordonnées dans l’annuaire ». Ainsi fut fait, sur recommandation du septième spécialiste appelé, lui aussi débordé comme tous ses confrères. Les vacances scolaires approchent. Les schizophrènes, les dépressifs… des urgences avant les vacances. Neuf jours plus tard, je suis là, dans cette pièce toute neuve, contente de mon sort et plutôt fière de moi. Sur prescription médicale, me rassembler, tout entière. Enfin ! 14 Je m’installe, pose mon sac et mes lunettes sur la chaise d’à côté – je vois très bien de près contrairement à la plupart des gens de mon âge –, et je m’empare d’un magazine, le premier sur la pile, forcément récent. Je plonge avec un bonheur coupable dans la presse people, sans m’étonner outre mesure de cette suggestion de lecture. Nicolas et Carla, Brad et Angelina, Kad et Dany, du rêve marketé, mais du rêve quand même. Un quart d’heure de voyeurisme à bon compte, et bonne conscience, sur prescription médicale. Photos volées, infos ou intox ? Je savoure trente secondes de lecture, soit un huitième de la page consacrée au mariage de notre mentor national. Un fond sonore m’accompagne, s’impose et me perturbe. Madame Adrénaline s’invite dans mon plaisir, comme toujours en pareille situation. Je relis trois fois la même phrase « Nicolas a proposé à Carla d’installer un studio d’enregistrement dans les soussols du palais présidentiel ». Je n’imprime pas. Frustrant ! Le beau brun respire fort, très fort, toussote, tape du pied, se courbe, se relève, s’impatiente. Attitude classique chez un médecin généraliste, mais là ! 3 psychiatres se partagent la même salle d’attente. Il a forcément rendez-vous avec l’un d’eux, peut-être même avec la mienne. C’est un grand malade, un psychopathe. Il va m’agresser, me violenter, que sais-je ? Je sens exploser en moi une terrible angoisse. Je deviens transparente, invisible, je ne respire plus, je ne bouge plus, je deviens table, chaise, tableau. Ridicule, je me sens ridicule. Je me raisonne, mode respiration ventrale. Inspiration 15 longue, expiration longue. Je me calme presque. Il est 14 h 20, il n’est que 14 h 20 ! Je tente une question, histoire de calmer Madame Adrénaline : Vous avez rendez-vous à quelle heure ? – 14 h 30 me dit-il dans un soupir. Je pensais que son ou sa thérapeute était en retard, ce qui aurait expliqué son agitation. Même pas. Il est en avance, comme moi. Et je dois encore patienter dix minutes avec un fou furieux, un maniaque, peut-être un pervers. La porte s’ouvre. Lueur d’espoir. Son médecin, le mien ? Non, une dame, la quarantaine, tout en noir, les cheveux, le regard, l’imper, les bottes. Elle nous salue, s’assied, fouille dans son sac qu’elle tient sur ses genoux. Elle en ressort un papier griffonné qu’elle déplie, replie, déplie à nouveau, replie. Son souffle est court, le geste précis, chronométré. Elle compte mentalement. Je le devine. Elle va forcément s’arrêter à un moment donné. Je me surprends à compter le nombre de fois, l’air de rien, le regard en coin. Douze fois, plus les premières qui m’ont échappé. Elle a des tocs. Ouf, je respire. Rien que ça ! Pas grave, pas dangereux. J’ai vu des émissions à la télé sur le sujet. Son anti-stress enfin rangé, je reprends ma lecture, enfin, je fais semblant. Ne pas bouger, ne rien dire, attendre mon salut. La prochaine fois, promis, j’arrive à l’heure, juste à l’heure. Une salle d’attente pour trois psychiatres, c’est potentiellement trois malades en même temps. Je ne pourrai pas le supporter. Trop, c’est trop ! La poignée se manifeste à nouveau. Il est 14 h 29. Un visage de jeune homme apparaît dans 16 l’entrebâillement. « M. Collin, s’il vous plaît. » Le bellâtre se lève, la porte se referme derrière lui. Je suis soulagée. Mon heure n’est pas pour aujourd’hui. Je reste seule avec cette dame, plus pour très longtemps. Il est 14 h 30. Ma psy est là qui m’invite à la suivre, ce que je fais sans me faire prier. C’est une jeune femme d’une trentaine d’années, mince, jeans, pull marine, cheveux courts châtains, pas de maquillage, genre étudiante attardée. Plutôt rassurant. Pas pervertie, pas encore. Le hasard fait bien les choses. Enfin, à cet instant, je le crois. Elle me précède dans son bureau. Nous nous asseyons, elle du bon côté, dos au mur, moi de l’autre, dos à la porte. Un mètre cinquante de bois laqué clair nous sépare. Un écran plat et un clavier se disputent ce plan de travail long d’environ deux mètres cinquante avec un porte-crayon, un ordonnancier et une jolie lampe en verre dépoli rose pâle. Moniteur et imprimante sont cachés. La pièce est de dimension plus que confortable. Tout est blanc, les plafonds, les murs, les rideaux. Des tentures couleur lilas foncé égaient la fenêtre. Sur le mur d’en face, cinq pastels contemporains dans des tons mauve, rose et blanc sont judicieusement accrochés en quinconce sur ce que je suppose être une cloison mobile. Délimitant son territoire de thérapeute en exercice, un tapis de laine chamarrée dans les mêmes coloris réchauffe le parquet de bois blond. Épuré, cet espace est néanmoins chaleureux. Il me semble être loin d’elle, toute petite dans ce seul fauteuil surdimensionné à l’assise profonde. 17 Une bibliothèque suspendue agrémente le mur derrière elle. Je ne m’attarde pas davantage sur le décor, elle ne m’en offre pas le temps. – Vous venez me voir pour quoi ? me dit-elle d’une voix douce, à peine audible. Cinquante et un ans de vie chaotique ! Faire une synthèse en une phrase, je murmure : – Dépression. À sa demande, je décline mon identité, mes coordonnées qu’elle prend soin de noter sur une grande feuille tirée de nulle part. Ce sera son livre de bord, mon parcours, ma thérapie. Stylo en main, elle prend le contrôle, avec cet air de jeune chef d’entreprise surpris qu’un client s’adresse à lui : – Comment m’avez-vous trouvée ? Drôle de question ! Comme si elle se planquait ! J’ai envie de répondre – j’ai pris un quartier au hasard, arpenté toutes les rues, regardé toutes les plaques, et je suis tombée sur la vôtre. Je me lance, mal à l’aise : – J’ai consulté la liste dans l’annuaire, j’ai appelé six cabinets sans succès, les délais étaient trop longs et je suis enfin tombée sur un de vos confrères compatissant. Son nom m’échappe. C’est en fait ce médecin qui m’a suggéré de m’adresser à votre secrétariat, en me précisant que vous veniez de vous installer et que vous auriez probablement des disponibilités. – Vous ne vous souvenez pas de son nom ? me demande-elle d’un air contrarié. 18
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