Les ploucs de la galaxie - Page 1 - David Garcia Les ploucs de la Galaxie Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2589-8 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 C’est étrange, comme les choses se font, quelquefois. Hier soir, en emmenant Coline, ma fille, à son cours de gym, et ne sachant absolument que faire pendant les deux heures suivantes, (que peuvent donc faire les papas de cinq à sept), je suis allé traîner parmi les gondoles de chez madame Auchan. Elle est immense, la grande surface de notre sous préfecture. Et ce monde, alors. Il y avait là, j’en suis certain, au moins le tiers de notre département. Vous me direz, ce n’est pas si peuplé que ça, la Nièvre. Mais tout de même. Ça fait du mouvement. Moi, j’habite la pleine campagne, je n’ai plus l’habitude. Elles sont loin, mes années parisiennes. A présent, je suis devenu une sorte de blaireau des chemins creux. Plus à l’aise dans une sente forestière ou au fin fond de mon atelier qu’au milieu d’un rayon. Bref, j’ai acheté trois ou quatre choses à manger et j’ai peu à peu dérivé jusqu’au rayon des livres. « L’Espace Lecture », comme ils disent. Vu que depuis quelque temps mes moyens se sont considérablement restreints, j’évite de m’attarder devant les parutions récentes, qui vont chercher dans les vingt euros minimum. Je les regarde avec la 11 gourmandise (et la tristesse) d’un diabétique devant la vitrine d’un pâtissier, mais comme je suis un garçon raisonnable, je n’achète généralement que des poche. Et encore, pas plus d’un ou deux. Il me faut quand même ma dose. Heureusement, me dis-je, que je ne suis pas trop porté sur l’alcool, la came, ou même la bouffe et les fringues. Ça m’évite d’être trop frustré. Mais les livres, ça oui. J’aime lire un peu de tout. Des romans, bien sûr, et de toutes sortes. Des polars, aussi. Des thrillers bien sanglants, ça ne me gêne pas, de temps en temps. Des livres d’histoire, des documents sur un peu tout et un peu rien. Même de la vulgarisation politique, si elle n’est pas trop pointue. Des trucs sur la nature, les bêtes, les arbres. Hop, je t’avale ça pareil. J’éprouve aussi une grande attirance pour l’ésotérique, l’aventure spirituelle et toute cette sorte de choses. Au fond, il n’y a guère que le domaine purement technique qui puisse vraiment me rebuter. Du genre « Apprenez à démonter vous-même votre chaudière en 125 leçons ». Là, je l’avoue, je cale. On ne peut pas être partout. Vous ne me verrez pas souvent non plus le week-end, mettant des phares partout sur ma voiture pour faire des concours de tunning. Pardon. De drift. Non, moi je serais du genre artiste attardé et plutôt largué, sans boussole, dans un labyrinthe technologique. C’est d’ailleurs mon métier, d’être artiste. Enfin, disons que je peins des paysages de campagne. J’ai toujours gagné ma vie comme ça. Uniquement en peignant des paysages. Ça en étonne encore plus d’un, mais c’est la vérité. Je dois être un des derniers. Jamais rien fait d’autre. Ni prof, ni fonctionnaire, ni rien. Que peindre des tableaux. Même moi, ça m’épate. Depuis deux, trois ans, c’est la crise. 12 Je vends beaucoup moins bien ma peinture. J’ai l’impression que les gens qui achetaient mes tableaux (1000 euros, c’est une moyenne), préfèrent à présent voyager (low-coast) ou s’équiper en informatique, en caméras numériques, en téléphonie mobile ou en écrans plasma. Pourtant, on me considère plutôt comme un bon peintre. Dans mon petit milieu de paysagiste, je suis respecté par mes confrères, apprécié par le public. Si je le dis, c’est que c’est vrai. Je ne vais pas emprunter ici les chemins sinueux de la fausse modestie. J’ai cinquante sept ans et pas de temps à perdre en préalables et faux semblants. De Gaulle le disait déjà devant les journalistes : « Ce n’est pas à mon âge (je ne me rappelle plus exactement lequel) que je vais entamer une carrière de dictateur ! » Sans vouloir me comparer au Grand Charles, ce n’est pas à mon âge que je vais entamer une carrière de cabot. Soyons sérieux. Si aujourd’hui je me lance dans l’écriture, la première des raisons c’est qu’il faut bien que je nourrisse mes gosses, conjoncture oblige. D’autres raisons, il y en a certainement. L’ego, tout ça. Ce n’est pas pour autant que j’ai l’intention « d’entrer en écriture ». De même que je ne suis jamais vraiment entré en peinture. Si je devais avoir une devise, ce serait peut être de faire mon travail sérieusement sans jamais me prendre au sérieux. Je trouve que c’est mieux que l’inverse. Heureusement, de devise je n’en ai pas. C’est plus léger à porter. J’aime l’idée d’être une petite plume qui plane dans un monde d’enclumes. Comme le dit si bien le chanteur Bénabar, « une porcelaine dans un magasin d’éléphants ». Donc, les livres. Ils sont un peu terrifiants, les rayons de madame Auchan. Déjà, l’ordre de 13 classement alphabétique m’a semblé suspect. Ça commence par la droite, à l’envers. Ma femme m’a expliqué que c’est parce que le client déboule sur la gondole par la droite, vu comme elle est placée. Il l’aborde exactement comme le rayon conserve ou le rayon layette. Ça lui facilite l’accès, ça le rassure, ce classement à la mords-moi-le-nœud. Non mais quel monde de brutes. Le choix des auteurs, ensuite. Environ deux mètres cinquante de Juliette Benzoni. Autant de Marc Lévy. Ou de Paolo Coëllo. Sans parler de Dan Brown et son Da Vinci code. Et pas un seul Giono, pas un seul Marcel Aymé. Pas même un seul Hermann Hesse ou un seul Dostoïevski. Là vous avez compris que j’ai comme une envie de râler. Oui, la petite plume qui plane se met quelquefois en rogne. Je ne devrais pas. Je n’ai qu’à le pondre aussi, mon livre. Après je pourrai causer. Bon. D’accord, je vais m’y atteler, seul dans mon coin, comme un grand garçon. Une fois qu’il sera fini, je devrai me montrer prudent vis-à-vis des éditeurs, qui voudront évidemment s’arracher mon manuscrit. Parce que j’écris à la main. J’aime le bruit du stylo sur le papier. C’est peut être moins rapide, mais je peux me le permettre. Je n’en suis pas à devoir sortir un livre par contrat tous les six mois. Une fois que j’aurai fini celui-ci, il n’est pas du tout certain que j’en fasse d’autres, si les ventes m’assurent un complément de retraite décent. Alors, profitez-en bien, car il se peut que ce soit le dernier. Plein de dignité, je retournerai alors à mes pinceaux en faisant un petit signe de la main à mon public désemparé, mais que voulez-vous, elle est comme ça, la vie. Vous devrez l’accepter, au nom de la liberté de l’individu. 14 Aussi n’insistez pas, soyez beaux joueurs. Je vous le demande en toute amitié. Il est bientôt sept heures. Je dois aller réveiller Diego, mon fiston, pour l’école. J’essaie d’écrire entre cinq et sept, mais du matin, alors qu’il règne un grand silence dans la maison. De temps à autre, le chien secoue les oreilles et ça fait comme un bruit de castagnettes. Mais j’arrive à le surmonter. Mes origines espagnoles. Par ailleurs, tout ce que j’écris est strictement vrai, vous devez me faire confiance, autrement ce n’est pas la peine. J’ai décidé que ce serait mon fil rouge. Bon, à tout à l’heure, cher (e) lecteur (trice). 15 Me revoilà. Enfin, bon. Si je veux faire éditer un jour ce sacré bouquin, il va tout de même falloir que je vous raconte quelque chose. Comme je n’ai pas envie de mal ficeler un mauvais polar ou un pseudoroman à la con, soit parce que je manque d’imagination, soit tout simplement par pure paresse, je vais vous parler de moi, de ma vie, mon œuvre. La paresse, au premier abord, c’est peut être un peu ça, mon truc. Encore que. Par exemple, j’adore faire la sieste, et je dois dire que je ne m’en prive pas. Tous les jours, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente,et quel que soit l’état du CAC 40, j’attends ce moment délicieux où je me glisse sous la couette et là, havre de grâce, je me déconnecte complètement. Attention. Je ne vous fais pas une de ces siestes mesquines, de resquille, dans un fauteuil ou sur un coin de table, entre deux portes. Non, moi je suis un professionnel de la sieste. Le Jacques Maillol des profondeurs méridiennes. Je plonge sans complexes dans l’océan ouaté des langueurs digestives. A côté de moi, la grande raie manta n’est qu’une petite bestiole énervée. J’en émerge deux heures plus tard, sans plus trop savoir où j’habite. J’aurai dormi vingt minutes tout au plus, le reste du temps aura été préparation et mise en condition. Je suis un résistant dans ce monde 17 d’agitation et de fureur. Homo roupillus, c’est moi. Vous l’avez devant vous, le chaînon manquant à notre humanité en délire. Je suis là pour calmer le jeu. Chaque jour, je demande un temps mort, comme au basket. N’allez pas croire pour autant que je passe mon temps à glandouiller. En fait je dors peu. Quatre à cinq heures par jour me suffisent, grâce sans doute à la coupure de midi. C’est comme si je vivais deux journées en une. Il y a l’avant et l’après sieste. Le matin, en général, je préfère peindre. Je trouve la lumière meilleure. Je me suis aménagé un petit atelier à l’étage où je règne en maître absolu. J’ai pour sujets plus ou moins obéissants mes toiles vierges, ou en attente. Certaines presque terminées, d’autres presque ratées et que je n’ai plus qu’à laisser tomber. Ça se voit tout de suite, une toile mal engagée. Quelquefois je fais semblant de m’acharner dessus, mais sans y croire vraiment. Celles-là finissent souvent à la réforme, comme de vieilles carnes. Je finis par les laisser sécher dans un coin et je m’en sers plus tard comme fond pour y peindre tout autre chose. J’aime bien faire comme ça, les hasards du fond donnent presque toujours de bons résultats. Surtout avec l’huile. Je suis un inconditionnel de l’huile, en tout cas pour la peinture que je pratique, figurative et « de chevalet ». J’ai pourtant commencé par l’abstraction, en mes années parisiennes, tout de suite après les Beaux-Arts. Un soir, en quittant l’école du Quai Malaquais, mon carton à dessin sous le bras, je me suis fait envoyer valdinguer par une voiture devant l’Arc du Carrousel. Fracture du fémur gauche et fêlure des vertèbres cervicales. Un an d’hôpital, ça vous calme. J’avais pas tout à fait vingt deux ans. 18 Quand je suis revenu à la vie civile, je ne supportais plus les voitures, j’avais du mal à traverser la rue. Entre hôpitaux et centres de rééducation fonctionnelle je m’étais fait quelques amis. Grâce à l’un d’eux j’ai débarqué un jour dans la Nièvre. J’y ai fait mon trou depuis, ma niche écologique, et je ne l’ai plus quittée. Cela fait plus de trente ans. Pendant mes années d’apprentissage, c’était comme si je n’avais rien regardé. Ou bien alors, est ce que je ne regardais qu’à l’intérieur de moi-même ? Pensais je donc, comme Narcisse, que le monde se résumait à mon petit ego ? Qu’il me suffirait d’y puiser pour devenir un peintre ? C’est bien possible. Après tout, je n’étais qu’un post-adolescent plein de doutes et, paradoxe classique, bardé de certitudes, à proportion de mes doutes. Je découvrais la nature. Je me rendais compte, accablé, qu’un ciel, une allée d’arbres, un étang, avaient dans les couleurs, les matières, la lumière, infiniment plus d’imagination et de diversité que toutes mes pauvres compositions abstraites qui finissaient toutes par se ressembler. Je tournais en rond. Alors je me suis mis à peindre ces paysages. Ces ciels. Ces fleurs sauvages au bord des fossés. Et je suis devenu, peu à peu, jour après jour, un peintre de paysages. Anachronique et complètement à contre courant. Je n’ose même plus me donner le nom d’artiste. Encore moins plasticien, installateur ou que sais-je. Non pas que je ressente la moindre animosité envers ces derniers. Pas du tout. Il en est de bons, il en est de médiocres. Exactement comme avec les peintres de chevalet. Simplement, je crois que nous ne faisons pas le même métier. En fait, je me sens plus proche d’une sorte d’artisanat d’art. Ma démarche 19
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