Tranche de vie - Page 1 - Pierre Dumoncel Tranche de vie (Sept années là…) Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2398-6 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 1 C’est lorsque mes doigts fébriles ont atteint pour la première fois ce corps douloureusement désiré que l’anesthésie a débuté. Trop d’amour contenu fragilise et sublime l’inévitable dénouement d’un instant qui n’appartient plus au réel. Tel un avion au décollage, dont la sensation qu’il procure rejoint le symbole qu’il véhicule, tout mon être bouleversé s’est soudainement évaporé. Le temps s’est figé pour contempler l’étonnante union de deux corps en fusion. Sans doute le monde parallèle s’instaure-t-il lorsque l’imaginaire perd tout à coup son emprise au contact des mains qui trouvent la réponse tactile à leurs ineffables chimères ; et la volupté du baiser qui scelle une si longue attente déclenche-t-elle le délicieux processus qui comblera mes sens. Mes mains jouent avec le tissu crème de sa jupe de velours et le froufrou qui l’accompagne fait monter le désir que mes doigts ont surpris en effleurant le voile doré qui habille la partie la plus inouïe de son corps : ses jambes. Leur interminable parcours, reconnu à l’aune de mes caresses, me révèle les contours galbés 9 d’un tracé minutieux qui m’invite à découvrir les arcanes de son intimité. Je la désire par tous les pores de ma peau, et les sensations physiques de nos attouchements succincts ravagent toute pensée objective qui n’appartiendrait pas au domaine de la jouissance charnelle. Mes lèvres brûlantes masquent mal la gloutonnerie perverse qui s’acharne sur les parties de son corps que la nudité offre à mes baisers envoûtés, et me font vivre d’extravagants instants soustraits à l’ordre du commun. J’ai les yeux grands ouverts sur l’indicible objet de mon désir. Mon esprit tente de comprendre la réalité d’une situation qui échappe au rêve et contemple avec émotion l’insensée beauté qui s’offre au sacrifice d’un amour en gestation. Sa tête légèrement inclinée en arrière projette sa chevelure auburn et découvre son cou délicieux dont l’exhalaison des senteurs de jasmin exacerbe les ardeurs de mon tempérament de feu. Mes baisers se font plus pressants et mes mains, plus expertes, font, de son corps offert, le terrain de mes irrésistibles investigations. A tâtons, comme l’aveugle y balise ses repères, je détaille le contour de son visage qui me révèle la douceur apaisante de son masque épanoui que, seule, la vision du toucher peut détailler avec une telle acuité. Puis c’est l’effleurement de sa chevelure au contact de mon poignet en fuite qui m’a encouragé vers l’inévitable parcours, dont ses seins, rondelets et suffisamment fermes pour y séjourner, constituèrent le premier relais. Et là, je peux dire qu’elle en avait gros sur le cœur au vu de ce que l’échancrure de son corsage, froissé, exhibait ! Nos respirations ont dû s’accélérer quand ma bouche s’est saisie du premier téton disponible, que mes mains déterminées cessaient tout 10 juste de dénuder. Ma langue, dans un élan pas toujours maîtrisé, s’est entichée de ce contact singulier et garde encore en mémoire cette saveur inoubliable qui déclenche encore de troublantes émotions. Elle a alors du sentir que mon sexe allait exploser car j’ai perçu le contact de ses doigts qui, délicatement, s’immisçaient dans l’ouverture de mon pantalon et cherchaient délibérément à dégager cet attribut qui m’a semblé d’une soudaine dimension perverse. C’est là que le singulier se pare du divin, que le plaisir devient jouissance, à mesure que la douceur de la main devient l’apparat d’une caresse dont, seule, l’étonnante onctuosité de l’épithélium ne pouvait laisser planer le moindre doute sur l’origine d’une galanterie que ma cécité de l’instant n’avait pu remarquer. Un palier sur l’échelle du plaisir venait d’être franchi. La suite est une longue débauche d’érotisme à laquelle j’ai pu éviter de sacrifier mon extase pour tenter d’exulter au travers d’un bonheur que je voulais à tout prix partager. Sa jupe, chiffonnée de mes va-etvient incessants, ses bas, filés de mes caresses répétées, et son corsage, usé du volume additionnel insupportable que mes mains lui ont imposé, ont fait l’objet d’un délectable déshabillage affriolant avant que son corps nu n’accepte, dans un râle de jouissance non feinte, que mon sexe, au paroxysme de l’excitation, dépose le fruit d’un acte qui prenait déjà l’allure d’une déclaration ! L’anesthésie avait duré un peu plus d’une heure. On était le mercredi 21 mars 2007 et rien ne pouvait laisser prévoir la suite… 11 2 Marc, c’est mon pote d’enfance. On a le même âge et on a usé nos fonds de culottes sur les mêmes bancs de l’école primaire d’un petit village du Luberon. Le soir, après la classe, nos lourds cartables de cuir usé valdinguaient négligemment, en proie à l’indélicatesse de notre impatience à retrouver nos jeux d’enfants préférés. Un coup chez l’un, un coup chez l’autre, l’école, bien malgré elle, nous a très vite appris que les fondamentaux de la vie ne résidaient pas dans un savoir empirique. Les années ont passé et notre amitié s’est confortée, à l’image de nos parcours qui ne se sont jamais séparés. J’ai redoublé ma quatrième et Marc, qui cette année là m’avait imposé la douloureuse concurrence de nos premiers émois sentimentaux, a connu aussi l’inconfortable sentence du bateau qui reste à quai. Moi, je m’en foutais, mais pas Marc, bien meilleur élève que moi, pour qui un redoublement était la reconnaissance publique d’une faiblesse personnelle. Nos parents ont même suspecté, à l’époque, une connivence cynique nous permettant d’éviter la séparation d’un destin, qu’un grain de sable eût pu 13 faire dévier de sa trajectoire… Nos années d’étudiants ont prolongé notre complicité à l’université d’Aix-enProvence, dans des facultés différentes mais dans le même appartement d’une petite rue située à dix minutes du célèbre cours Mirabeau. Marco est devenu informaticien et a failli se marier au printemps dernier et puis, à l’ultime instant, il a renoncé. C’est vrai qu’il doutait encore de ses sentiments, mais je me rappelle qu’il m’avait pratiquement demandé mon assentiment, le dédouanant d’un acte qu’il considérait comme « l’inextricable enchaînement d’un conformisme aux intérêts inversement proportionnels à notre amitié ». Il continue d’habiter, seul – ou presque – son appartement des environs de Ragonde, distant de sept kilomètres à peine de mon petit mas provençal, perché sur les adrets du Grand Luberon. Moi, je vis avec Manon depuis que Carole est partie. Mais c’est Marc qui continue de partager ma vie. A vingt-six ans, on refait le monde à la terrasse des cafés, dont le parfum tiède des soirées d’été illumine un avenir que notre époque n’a pourtant pas exalté. – Parfois j’me demande si j’ai pas fait une connerie en me séparant d’Estelle. – Est-ce-t-elle ou pas, that is the question !…. – Arrête tes conneries, je m’aperçois qu’on est quand même sérieusement dépendant de notre libido. – C’est pas une raison pour vendre son âme au maire ou au curé ! – Je sais. Mais comment conjuguer son indépendance avec sa sexualité et… – Je vois que t’es un grand sentimental, toi Marco… 14 – Ose dire que c’est pas le cul qui te fait garder Manon ? – Hummm… J’aurais pas dit « cul » !… Du va-et-vient permanent qui cerne la terrasse en ébullition surgissent les silhouettes familières des incontournables connaissances que la foule des vacanciers ne parvient pas à gommer de ses habituels lieux de rendez-vous. Quelle que soit la saison, nos conversations s’ouvrent, malgré elles, aux coïncidences de l’instant. Ce soir là, c’est Pat’ qui fut le premier à rejoindre notre table. Pat’, c’est un personnage singulier qui m’a vu naître car il était le meilleur ami de mon père. La soixantaine à peine, hâbleur et provocateur, il a bercé mon adolescence de son délicieux cynisme à l’humour sarcastique. Hédoniste possédé par la vie, il l’a brûlée par les deux bouts jusqu’à ce terrible jour de mars 1991 où tout a basculé. Pour lui, pour moi et pour ma mère. Seul, mon père n’en portera pas les stigmates puisqu’il en est mort ! Une route glissante, deux passagers sans doute un peu gais et ce putain de platane qui devait aller beaucoup trop vite… Papa n’a pas supporté et laissé son copain de toujours se débrouiller avec l’improbable vie que sa conscience de chauffeur déficient lui accorderait. Dix ans déjà ! – Salut Pat’, Grimbergen ou 1664 ? – Salut Gaby, m’en fous du moment que c’est une grande et bien fraîche. – Tu tombes bien, on parlait mariage. – Ma foi, si vous vous aimez… – Ah, ah, excellent. C’est Marc qui se demande s’il n’a pas déconné en renvoyant Estelle dans ses foyers. T’en penses quoi, toi, du mariage ? 15 – Que comme l’a si bien dit, je crois que c’est Nietzsche, c’est vouloir donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas… – Dis moi, t’as l’air en forme ce soir. – Tu sais le plus dur, ce ne sont jamais que les trente premières années… – Ok, dit Marco, pas l’ombre d’un doute ? – Qu’est-ce qui vous prend ce soir, c’est pas café philo ! Si vous voulez la version soft, je peux aussi vous dire que le mariage est la plus belle des institutions. Que je connais des couples formidables de quatre-vingts ans qui vivent encore main dans la main et qui, sans le mariage, n’auraient sûrement pas découvert la vie qu’ils ont connue. Le mariage, ou la vie de couple, c’est ce que je connais de plus compliqué. Ça échappe à toute règle objective. La femme est complexe et l’homme est trop con. L’ego vient tout bouffer et le sexe nous égare. Maintenant, si t’échappes à tout cela t’as même plus besoin de baiser pour prendre ton pied ! – Moi, dit Marco, je sais que je n’arrive pas à m’imaginer avec quelqu’un toute ma vie. – A aimer, quoi ! Ouais, car j’ai oublié de vous dire un truc : ceux qui y arrivent, c’est pas en se paluchant devant un cierge de circonstance. Non, non, c’est un vrai chemin de vie, à base de concessions et de regards dans le même sens, après quelquefois même la haine de l’autre. Un vrai truc de dingue, comme seul l’Amour peut en engendrer. – Alors, t’y crois ? – Ça dépend des jours. C’est comme Dieu, ça. Ma seule certitude, c’est le doute… 16 Ce vieux Pat’, encore charmeur et étonnamment bien conservé, qui n’a pas perdu une miette, tout en conversant, de la scène qui s’offrait à la table voisine, où un grand canon blond entrebâillait par intermittence, et de manière lascive, sa courte jupe d’organdi blanc qui chantait les louanges d’une anatomie à faire pâlir. C’est lorsqu’elle s’est levée pour gagner les toilettes qu’il a laissé tomber, comme terrassé par tant de harcèlement coupable : – Bon dieu, j’irais bien lui tenir le papier… 17
Tranche de vie - Page 1
Tranche de vie - Page 2
wobook
edilivre.com