Au bout du sillon - Page 1 - test Jean-Christophe Rabiller Au bout du sillon Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1101-3 Dépôt légal : Juillet 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 1 Eté 1999, 7 heures du matin. De ma petite tente vert pomme je n’entends que la mer. Bercé par le souffle d’un vent salé, j’ai dormi comme une masse. Un peu vaseux, j’extirpe ma tête brune et barbue de cette masure siliconée par la glissière du double toit. Après avoir jeté un rapide coup d’œil périscopique, mon corps d’un mètre quatre-vingt quitte à son tour la maison voyageuse. Sous le gris d’un ciel de juillet, mon kayak jaune inonde l’espace de sa couleur insolente. Le temps aurait pu être pire. Il ne pleut pas. Flottants au gré des humeurs vagabondes d’un air frais et humide, mes vêtements chiffonnés pendouillent lamentablement sur un fil tendu entre deux rochers. Trempés d’embruns, ils n’ont pas séché d’un pouce depuis mon arrivée hier soir sur cet îlot isolé. Sorti de la douce chaleur de mon sac de couchage, je frisonne en regardant mes pauvres habits déchus. Dégradés au rang de serpillières dégoulinantes, ils virevoltent en jouant les manches à air. A part moi, le seul mammifère ayant osé pointer son nez dans cet univers marin mouillé et reculé est un 9 phoque qui me fixe de ses grands yeux vitreux tout en dérivant dans un puissant courant. L’imperceptible mouvement des petites moustaches de cette grosse baderne noire semble demander à qui veut l’entendre ce que fait un humain sur cet écueil à peine plus grand qu’un jet de pierre à l’extrême nord de la côte bretonne. Il faut dire que l’odyssée est un peu périlleuse. Un raid de quelques jours en autonomie sur ce frêle esquif gonflable s’apparenterait pour certains à de la folie douce. Mais pourtant je vis cette aventure avec la certitude d’être à ma place, loin de l’agitation des hommes, à contempler seul une nature épargnée. Parti de l’île Grande il y a quelques jours, me voici non loin de Bréhat où je finirai ma course. Il me fallait parcourir une dernière fois ces berges trégoroises avant de refaire ma vie loin d’ici. La côte de granit rose ne s’offrira sans doute plus jamais à moi. Avant mon départ je veux me délecter une dernière fois de la beauté de ces rivages décharnés, me promener dans des landes odorantes où les fortes senteurs du goémon échoué se mélangent au parfum suave des ajoncs piquants. Pourtant loin des Antilles, cette fragrance alléchante usurpe malicieusement la délicieuse marque olfactive des noix de coco. Sur un fond vert mélèze, à la fin du printemps, le jaune citron de ces fleurs de mai détonne en compagnie du violet des milliards de clochettes microscopiques composant la bruyère. Pendant l’été cette couleur vire paisiblement au rouge carmin pour atteindre enfin une belle teinte rouille qui s’amoncelle alors parmi les autres nuances fauves de l’automne. Dans mon pays d’accueil il sera difficile de me passer de ces longues promenades sur l’estran. Interface entre terre et mer, c’est la zone découverte à 10 marée basse. Extraordinairement riche, l’écosystème spécifique qui s’y développe est captivant. En Bretagne le marnage, hauteur d’eau entre les hautes et les basses eaux, peut dépasser quinze mètres. Par conséquent, si le rivage est suffisamment plat, la mer peut fuir sur plusieurs kilomètres, laissant derrière elle une immense surface de sable et de vasières. C’est le cas de la gigantesque baie du mont St Michel : un plan quasi horizontal qui tient plus du désert sahélien que de l’authentique plage bretonne (d’autant plus que la moitié est normande…). Cet humide no man’s land est si vaste que certains imprudents, égarés dans quelques brouillards denses, s’y sont noyés, piégés par l’inéluctable et chevaleresque galop de la marée montante. Combien de fois ai-je parcouru le labyrinthique estran de Ploumanach truffé de blocs rose-beige aussi géants que ronds ? Ces mastodontes de granit, agrégats compacts de cristaux gros comme des morceaux de sucre roux, se chevauchent lourdement. Entre ces énormes galets empilés subsistent de larges volumes qui, selon la marée, se visitent en plongée, en kayak ou à pied sec. Ce dédale de profondes rainures génère de puissants courants dans lesquels ondulent gracieusement les longues ramifications de l’algue-spaghetti, léchant çà et là des morceaux perdus d’ulves vert feuille, une laitue de mer fort ragoûtante. Si le miroir sous lequel baignent ces verdures a la chance de refléter un ciel dégagé, on rêve alors de se fondre dans ces teintures mouvantes, bleues, vertes et rosées qui emplissent les goulets transparents. Tous ces rivages bretonnants évoquent chez moi des souvenirs pleins d’écume et de vent d’ouest. 11 Comment décrire le plaisir simple d’une balade automnale sur une grande plage sablonneuse balayée par le vent ? Promenés au bord de l’eau, les pieds nus pourraient-ils se lasser des assauts froids et mordants de ces longues lames mourantes ? Existe-t-il des adjectifs suffisamment évocateurs pour qualifier ces berges épurées ? Jetées par les flots, les laisses de mer, composées essentiellement des restes de goémon brun foncé, s’échouent vaguement en crayonnant des courbes noires et charnelles. Souvent ponctuées d’os de sèche blancs, elles s’enfuient en ondulant vers l’horizon, se perdant parfois dans les brumes épaisses d’un hiver rigoureux. Assis sur les plages de sable blanc qui font la fierté de Perros-Guirec, j’ai passé des heures à contempler l’eau turquoise dont la température seule te rappelle douloureusement que ce ne sont pas les Maldives. Lorsque la mer descend, le sable gorgé d’eau se vide lentement, sculptant sur lui-même de nombreux et magnifiques deltas miniatures. Pointes en haut, ces triangles de toutes tailles finissent par se chevaucher pour redevenir plus bas le lisse et miroitant plan de sable léché par le ressac. Lorsque, fatigué d’avoir trop marché, ton corps décide de s’allonger, c’est un réel plaisir de le lover dans un cocon sablé. Concentrée sur le bruit du ressac et le souffle du vent, la chrysalide humaine s’assoupit lentement. Le marchand de sable, ici chez lui, offre généreusement le plus réparateur des sommeils. Quelques rêves plus tard, quand les vagues estiment avoir suffisamment remodelé ton esprit, si Eole décide de lâcher son emprise, Poséidon t’accorde enfin le droit d’émerger à nouveau. Tu te réveilles 12 alors serein, lavé de toutes les vicissitudes du monde et reposé pour longtemps. Tournés vers le large, tes yeux sont tiraillés entre l’éclat d’un affriolant vert émeraude et l’insondable profondeur d’un inimitable bleu outremer. Remués par un grain sombre, lorsque le ciel se plombe, ces bleu-vert se transforment instantanément en gris sévères qui soulignent avec force la fureur du temps devenu brutalement dépressif. C’est alors qu’au milieu du cri des goélands les oreilles se repaissent avec plaisir du grondement vengeur et régulier de puissants rouleaux qui ingurgitent en hurlant le vent vivifiant et iodé. J’ai peine à m’imaginer ne jamais revoir la rage houleuse de ces viles tempêtes de nord-ouest. Pourtant il le faudra car dans peu de temps toute ma vie devra basculer. 13 2 L’île sur laquelle j’ai débarqué hier soir affleure à quelques encablures de l’extrémité du sillon de Talbert, une improbable curiosité géologique qui se targue d’être la côte la plus au nord de la Bretagne. Ce mystérieux lambeau de galets, large d’une trentaine de mètres au minimum, s’enfonce en mer sur trois kilomètres. Isthme énigmatique bordé de récifs acérés, ce long appendice est basé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Saint-Brieuc. Survolant d’à peine quelques mètres la limite des plus hautes eaux, cette jetée naturelle prolonge élégamment la péninsule de Pleubian, elle-même cintrée par la bordure est de l’embouchure du Jaudy, et le flanc ouest de celle du Trieux. Je retrouve ici mon amour pour ces dieux créatifs qui s’amusent à fabriquer de curieuses bizarreries sans queue ni tête, mais toujours d’une beauté extravagante. Qu’elle soit luxuriante ou dénudée, la nature n’est jamais décevante, toujours incroyablement belle et constamment renouvelée. Aujourd’hui le ciel et la mer sont gris, les contrastes pauvres, mais le sillon en 15 ressort plutôt grandi, son côté austère renforcé par des cieux vraiment bretons. A marée basse, deux fois par jour, cette structure exceptionnelle s’entoure d’un immense platier rocailleux d’une surface supérieure à mille hectares. On peut alors descendre du sillon pour visiter les recoins de ces vastes étendues désertées. Enorme champ salé, le plateau granitique est semé de blocs de toutes tailles qui esquissent un horizon lunaire. Quand la mer se retire, certains îlots perdent leur insularité, tel celui sur lequel je réside aujourd’hui. D’infinies étendues de sables, galets, écueils et lagons transparents s’offrent alors à la vue et sont le refuge de homards bleus, d’étrilles nerveuses et d’autres excellents crustacés habitant ce lieu étrange. Le sable clair regorge de succulentes palourdes et de praires grosses comme des noix. Broyées par l’érosion, lueur coquilles sont le ferment du sable calcaire blond appétissant. Collés sous les grosses pierres les ormeaux, ou « oreilles de mer », une espèce de mollusque très prisée des gourmets, se déplacent lentement en rampant. Ces grosses limaces grises, ovales et aplaties, sont grandes comme la paume d’une main. Chaque ormeau qui meurt laisse derrière lui une coquille creuse dont l’intérieur nacré décompose harmonieusement les froids rayons solaires de cette Bretagne nord. Le riche arc-en-ciel qui émane alors de ces miroirs magiques tranche profondément la grisaille foncée des galets rugueux sur lesquelles ils reposent. Tels d’ovales compacts disques préhistoriques, ils s’évertuent à diffuser de chatoyants arcs-en-ciel au sein d’une atmosphère pourtant rétive à festoyer. 16 Dans l’eau transparente et glacée, les fourbes anémones attendent leur heure. Tranquillement, ces cellules pourpres et flasques exhibent leurs leurres : de fins tentacules verts aux extrémités violettes qui se balancent lentement dans l’onde. Belles prédatrices, elles attendent patiemment l’instant où une malheureuse crevette tombera dans leurs bras délicatement empoisonnés. Parfois une méduse, autre muse meurtrière, échouée au pied d’une algue verte, violette elle aussi et non moins toxique, complète harmonieusement la palette certes cruelle mais séduisante de cet humide tableau. Les bruns sombres des plantureux goémons accentuent les couleurs vives de ces trésors marins tantôt cassants, parfois gluants, mais souvent marrants par leurs formes incongrues. Enchâssées dans les rochers les éponges jaunes, moules noires, huîtres creuses, balanes blanches et algues encroûtantes rivalisent d’ingéniosité pour se payer la part du lion de ces surfaces râpeuses et minérales. Sans oublier la populaire bernique qui se vante de figurer parmi les cousins de l’ormeau. Mais, si ce dernier parlait, il se dirait certainement éloigné de cette encombrante cousine, car la tendre chaire noble ne se frotte pas d’instinct aux calleuses peaux roturières. Autrement appelé chapeau chinois ou patelle, ce cône haut de quelques centimètres est plutôt sédentaire et campe au-dessus des cailloux. Cette loche couronnée par erreur, pas vraiment encline au déplacement, donne aux rochers un air rigolo par des pointes saugrenues poussant çà et là. Les balanes, minuscules pyramides de quelques millimètres tout au plus, vivent en colonies denses de milliers d’individus sertis dans la roche. Leurs 17
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